Édition du 31 mars 2020

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Élection de Donald Trump

Bernie Sanders en embuscade

S’il fait campagne pour Hillary Clinton, l’ex-candidat prépare surtout l’après-8 novembre. L’alternative naîtra-t-elle au sein des démocrates ou des Verts de la pugnace Jill Stein ?

Tiré du site du journal Le Courrier (Suisse).

Ses adversaires le savent : Bernie Sanders n’est pas de ceux qui renoncent facilement. Candidat malheureux lors de la primaire démocrate, le sénateur du Vermont n’a pas dit son dernier mot et rappelle aux défaitistes que « la politique ne s’arrête pas au soir de l’élection ». Alors qu’il a fait activement campagne en faveur de Hillary Clinton, le socialiste réfléchit déjà à comment poursuivre sa petite révolution politique après le scrutin du 8 novembre.

Une contre-attaque en vue, donc, dont le Vermontois est déjà prêt à délivrer l’ordre de marche : un livre de plus de 400 pages, qui sera publié la semaine suivant l’élection du ou de la nouvelle présidente. Intitulé Notre révolution : un futur auquel croire, l’ouvrage reviendra notamment, selon son éditeur Thomas Dunne, sur le déroulement de la campagne des primaires et sur les idées que M. Sanders entend continuer à défendre dans l’arène politique américaine.

Alliance de circonstances

Car ce sont les idées, et non les personnes, qui importent le plus aux yeux du sénateur indépendant. Accusé par ses supporters de s’être trop acoquiné avec la campagne Clinton depuis la fin des primaires, Bernie Sanders a plaidé pour le pragmatisme lors d’une longue interview publiée dans The Nation : « Je ne dis pas que Hillary Clinton est fantastique sur tous les enjeux. Je dis que sur beaucoup de questions, ses idées sont progressistes, et que là où elles ne le sont pas, nous la pousserons après l’élection pour qu’elles le deviennent. »

Ce serait donc moins un ralliement qu’une alliance de circonstances que Bernie Sanders aurait consenti envers la candidate démocrate, pour laquelle il a enchaîné les meetings électoraux cet automne. Les circonstances, en l’occurrence, sont que « l’élection de Donald Trump serait un désastre », souligne-t-il. Le Vermontois affirme toutefois que, la présidentielle passée, il entend bien reprendre son insurrection socialiste. Sa campagne des primaires n’aurait donc constitué que le premier séisme d’un plus grand mouvement tectonique.

A l’assaut du Sénat

Les répliques, d’ailleurs, commencent déjà à secouer l’arène politique américaine : Russ Feingold, ancien sénateur du Wisconsin en passe de reconquérir son siège, a en effet proposé la formation autour de Bernie Sanders d’un bloc résolument progressiste au Sénat. Celui-ci regrouperait autour d’un programme commun des législateurs de gauche comme Elizabeth Warren, du Massachussetts, Sherrod Brown, de l’Ohio, ou Jeff Merkley, de l’Oregon.

Seul sénateur à avoir voté contre le Patriot Act en 2001, Russ Feingold est aussi connu comme un grand détracteur du système de financement des campagnes. Son retour au Congrès, moyennant d’autres victoires démocrates en Indiana ou en Caroline du Nord notamment, pourrait marquer une petite reconquête du Sénat par la gauche cet automne. L’enjeu principal : saper le pouvoir d’obstruction des Républicains, qui contrôlent les deux chambres législatives depuis début 2015. Mais pas uniquement.

Agir depuis le bas

L’émergence d’un bloc progressiste au Congrès permettrait aussi d’exercer une pression sur une éventuelle administration Clinton et plus généralement sur l’establishment démocrate. L’objectif, comme l’a énoncé à plusieurs reprises Bernie Sanders, sera de les astreindre au programme adopté cet été lors de la convention nationale du parti. Les partisans du Vermontois, réunis à Philadelphie parmi quelques 4700 délégués venus de tous les Etats, y avaient arraché l’introduction de mesures audacieuses, en matière sociale notamment.

Mais ce n’est pas uniquement depuis Washington que M. Sanders entend poursuivre son mouvement : le groupe d’action politique qu’il a lancé après les primaires, « Our Revolution », travaille en effet à faire élire une multitude de représentants locaux, dans les législatures d’Etat ou les mairies. En mobilisant, formant et finançant ainsi de petits candidats à travers tout le pays, le groupe entend forger une nouvelle force de gauche « depuis le bas ».

Semer les graines

Ils sont plus d’une centaine à faire actuellement campagne sous la bannière d’« Our Revolution ». Parmi eux, bon nombre de membres des minorités ethniques, mais surtout de millenials, une génération que les démocrates peinent à séduire. S’ils percent, ce seront autant de petits bastions progressistes qui bourgeonneront d’Etat en Etat. S’ils persévèrent, ce seront autant de candidats qui brigueront d’ici quelques années des postes de gouverneurs ou des sièges au Congrès.

A 74 ans, Bernie Sanders semble avoir compris que sa carrière seule ne suffira pas à faire aboutir sa « révolution ». Il parait donc avoir opté pour un pari de plus long terme : semer les graines en terre fertile, et laisser le temps faire son œuvre.

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L’étroite troisième voie de Jill Stein

Elle a commencé sa campagne dans le silence des médias. Le phénomène « Bernie », puis le duel Hillary Clinton-Donald Trump semblaient boucher tout horizon à l’énergique Jill Stein. Mais la ténacité de l’écologiste a fini par payer. Avec 2% à 4% des intensions de vote, la militante de Chicago est assurée de faire bien mieux que ses 0,36% de 2012.

Très à gauche même pour le Green Party, Jill Stein rêvait encore cet été d’enrôler Bernie Sanders dans sa conquête de la Maison Blanche. Mais le sénateur du Vermont a préféré poursuivre son travail au sein du Parti démocrate (lire ci-dessus) et donc appuyer son ancienne adversaire.

Une candidate démocrate à laquelle Jill Stein réserve la plupart de ses flèches. « Hillary Clinton, c’est la reine du volte-face », accuse-t-elle, incrédule devant le discours gauchisé de l’ex-secrétaire d’Etat. A chaque micro, elle rappelle le soutien des Clinton aux accords de libre-échange, à la dérégulation de Wall Street, à l’invasion de l’Irak, aux énergies fossiles.

"Hillary, la reine du volte-face"

Elle pointe en particulier sa politique étrangère. Avec le soutien de quelques propagandistes de choix – Viggo Mortensen, Susan Sarandon ou encore Oliver Stone –, elle met en garde contre « le risque très élevé d’une guerre nucléaire avec la Russie ». Jugeant la progression de l’OTAN vers l’est de l’Europe plus dangereuse que la propre politique de Vladimir Poutine.

Inaudible pour la majorité des Etasuniens, ce discours séduit pourtant une fraction significative des 12 millions de partisans de Bernie Sanders. De la très marxiste International Socialist Organization jusqu’à des jeunes inorganisés ayant peu apprécié le ralliement de leur héros socialiste à « la représentante de Wall Street ». Les sondages indiquent qu’une moitié des 18-30 ans ayant soutenu « Bernie » refuseraient de voter pour Hillary Clinton. Preuve que la pression au « vote utile » n’est pas si forte, en particulier hors des « swing states », ces Etats hésitants qui devraient départager les deux favoris.

Une candidate qui sait galvaniser ses auditoires

Si elle n’a pas l’audience médiatique d’un Ralph Nader, candidat du Green Party des années 1996 et 2000, Jill Stein sait galvaniser ses auditoires autour de thèmes centraux pour la gauche étasunienne que sont les droits des femmes, ceux des minorités ethniques ou la défense de l’environnement. Au risque de se couper des plus légalistes, y compris au sein des Verts, Jill Stein aime entretenir une image d’ardente activiste. Depuis septembre, elle fait face à une inculpation pour « vandalisme » après une manifestation au Dakota du Nord contre un pipeline contesté par une communauté autochtone.

Des orientations qui ont la sympathie de Rose M. Brewer, professeure en Afro American et African Studies à l’Université du Minnesota. Proche de Black Lives Matter, elle a observé les campagnes de Bernie Sanders puis de Jill Stein d’un œil plutôt amical. Mais si l’un est jugé trop insouciant quant à l’injustice qui touche les minorités, l’autre demeure déconnectée des classes populaires, regrette-t-elle.

N’auraient-ils pu, dès lors, faire cause commune dans cette campagne ? Impossible, réplique Bhaskar Sunkara : « Comment imaginer que Bernie Sanders abandonne un parti de masse à large spectre qu’il a presque séduit pour une formation marginale, elle-même divisée ? » fait mine d’interroger le journaliste et directeur du magasine de gauche Jacobin. « Le moment de Jill Stein n’est pas arrivé, renchérit Rose M. Brewer, mais le futur grand parti de gauche dont l’Amérique a besoin comprendra tant le Green Party que Bernie Sanders », parie-t-elle.

Benito Perez

1 Membres de la génération Y, enfants de l’âge numérique nés après 1980.

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