Édition du 2 mars 2021

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Élections du 7 mai 2015 en Grande-Bretagne

Dossier élections du 7 mai en Grande-Bretagne

C’est l’Ecosse, idiot !

Le slogan conçu par l’équipe de campagne de Bill Clinton en 1992 – « C’est l’économie, idiot ! » - visait à souligner la question clé sur laquelle Clinton avait bien l’intention de battre le Président sortant, George Bush père.

La campagne électorale actuelle au Royaume-Uni pourrait très bien être résumée ainsi : « C’est l’Ecosse, idiot ! »

Le débat télévisé de la semaine entre les dirigeants politiques l’a démontré, sans doute aucun. Selon les sondages d’opinion après le débat, Nicola Sturgeon, porte-parole du Parti national écossais (SNP), s’est bien débrouillée. Deux mille nouveaux militants ont rejoint le SNP. Nicola Sturgeon a été accueillie en triomphe lors de son retour à Edinburgh. Et la perspective d’un SNP arbitre du pouvoir au Parlement déclenche l’hystérie du Telegraph et du Mail.

Mais, il n’y a pas que la presse conservatrice à perdre son calme à propos du SNP. Toute la classe politique anglaise est terrifiée par le fait que la mobilisation populaire qui a nourri la campagne pour le « Oui » se poursuit aujourd’hui avec force, sous forme de soutien au SNP à tel point que, non seulement celui-ci va être en position d’arbitre dans le nouveau Parlement, mais qu’il sera également en position de rouvrir le débat sur l’indépendance de l’Ecosse, éventuellement avec un nouveau référendum.

Ainsi, la survie du Royaume-Uni est à nouveau en jeu, juste au moment où la classe politique pensait cette question avait été réglée par la victoire du « Non » au référendum.

Le Parti travailliste et unioniste

La cause immédiate de la crise ne vient pas des Conservateurs et du parti unioniste qui ont maintenant presque disparu d’Ecosse, mais de la décision de la direction du Parti travailliste de détruire sa propre base au nom de la défense de l’Union (avec l’Angleterre). Le vote « Oui » au moment du référendum était encore plus fort dans les bastions travaillistes que dans ceux du SNP.

La vérité est la suivante : les électeurs travaillistes voient une opportunité de voter pour un parti qu’ils considèrent à gauche du Parti travailliste sur des sujets comme l’austérité et la guerre et ils vont s’en saisir à pleines mains.

Le Parti travailliste écossais n’y peut rien. Son soutien désastreux à la campagne pour le « Non » a encore été aggravé par le choix, comme nouveau dirigeant du parti en Ecosse, de Jim Murphy, un supporter extrémiste de Tony Blair et doyen de la très droitière Société Henry Jackson (14). Il faudrait rouvrir de nouvelles mines de sel si l’on voulait remplacer celui que cette décision a jeté sur les plaies des électeurs travaillistes qui ont voté « Oui ».

Même si les sondages n’ont qu’à moitié raison, le SNP va réduire le Parti travailliste à n’être plus que l’ombre de ce qu’il a été au nord de la frontière. Si les sondages ont plus qu’à moitié raison, alors les sièges anciennement occupés par Gordon Brown (15) et Alastair Darling vont tomber dans l’escarcelle du SNP.

Mais les questions les plus intéressantes posées par ce scrutin est moins ses conséquences sur la question écossaise que ses conséquences sur la vie politique anglaise.

Le pouvoir de la malédiction se dissipe

La montée du SNP en Ecosse a commencé à détruire la malédiction qui nous avait été jetée dans les années 80 : la malédiction de la « triangulation ». Egalement inventée à l’origine par Bill Clinton, la triangulation est l’idée que si vous voulez gagner une élection, il faut gagner les hésitants du centre. Pour cela, il faut ignorer ou minimiser l’importance de votre noyau dur de partisans : de toute façon, ils n’auront personne d’autre pour qui voter… Alors, il faut se concentrer sur les hésitants.

Tous les dirigeants travaillistes depuis Kinnock (16) ont été esclaves de cette notion. Les commentateurs politiques et les médias l’ont transformée en règle absolue. En fait, c’est une erreur totale. Si vous motivez et mobilisez votre noyau dur de partisans, si vous créez un élan autour de revendications populaires, alors cela attirera les hésitants de votre côté plutôt que de vous attirer vers eux. 

En tout cas, près de vingt ans de pratique de la triangulation ont été contre-productifs parce que, sur la plupart des sujets, la conscience populaire se situe à gauche du paysage politique établi, ce qu’ont bien montré les enquêtes sur les positionnements sociaux britanniques. Et ce qu’a démontré en pratique la montée du SNP.

Au Sud de la frontière, tout ceci a semé le trouble dans la politique traditionnelle. Maintenant, tous les partis politiques tentent de mobiliser leur noyau dur plutôt que de chercher à gagner des hésitants insaisissables.

Cela s’est vérifié lors du débat entre les porte-parole. Farage a délibérément mis en œuvre ce que ses assistants appellent une « stratégie de choc brutal » afin de polariser le débat et de consolider ses soutiens après plusieurs semaines de titres désastreux. Après le débat, un institut de sondage l’a désigné à la fois comme le meilleur et comme le pire intervenant, avec 25% d’opinons pour chacune de ces rubriques.

Cameron a adopté une stratégie défensive consistant à ne pas s’engager dans le débat au-delà du strictement nécessaire dans l’espoir que cela lui permettra de préserver l’aura de sa fonction et de ne pas compromettre le soutien de sa base.

Aussi bien Leanne Wood (Cymru Plaid) que Natalie Bennett (Verts) doivent, à juste titre, se tenir à leur message de base pour progresser. N’importe quel petit parti qui apparaît pour l’une des premières fois sur un plateau télévisé national disposera d’une base potentielle plus grande que sa base habituelle simplement à cause de sa sous-exposition antérieure.

De façon plus surprenante, le Parti travailliste déroule désormais une campagne qui penche plus à gauche que cela n’a jamais été le cas depuis Kinnock. Naturellement, son programme économique ne rompt pas avec l’austérité. Bien sûr, en matière de politique étrangère, il ne rompt pas avec le consensus de Washington. Et il ne s’oppose pas non plus à la virulente rhétorique islamophobe et anti-immigrés des Conservateurs. La soupe anti-immigration qui a été concoctée par le Parti travailliste - et que Ed Balls compte déguster en cas de victoire travailliste - constitue un rappel particulièrement répugnant de ce que sont vraiment les priorités de la direction du Parti travailliste. Toutes ces inflexions sont donc cosmétiques, mais cela ne signifie pas qu’elles soient sans importance.

L’argument principal de Miliband comme le matériel électoral local des travaillistes sont centrés sur le système public de santé, y compris avec une opposition à sa privatisation. Le Parti travailliste joue l’opposition aux contrats « zéro heure ». Sa réplique aux succès économiques brandis par les Conservateurs consiste à dénoncer la baisse du niveau de vie. Et lorsqu’il est défié par les grands patrons qui soutiennent le Parti conservateur, il riposte par une pétition de gens ordinaires. Aussi insuffisante que soit cette réponse, ce n’est pas celle qu’aurait donnée la direction travailliste lorsqu’elle était animée par Blair et Mandelson (17), qui étaient obsédés par la volonté de prendre les Conservateurs à peur propre jeu auprès du grand patronat.

Cela montre que si la triangulation n’est pas morte, elle est à l’agonie.

La Gauche et le scrutin

On pourrait en conclure que cela valide les arguments de ceux qui, comme Owen Jones (18) et la gauche syndicale, estiment que l’on peut redresser le Parti travailliste et le gagner à un véritable projet de gauche. Mais ce n’est pas le cas. L’abandon de la triangulation par la direction du Parti travailliste est plus formelle que réelle et dictée davantage par la nécessité que par les principes. Le Parti travailliste ne va même pas renouer avec son ancienne tradition social-démocrate parce que cela signifierait une rupture avec le néo-libéralisme. Cela nécessiterait d’avoir les tripes et le type d’organisation que possède Syriza. Et même cela est menacé de destruction. Le Parti travailliste est assez éloigné de cette trajectoire.

Mais, pour être juste, les différentes organisations à la gauche du Parti travailliste ne constituent pas une véritable alternative. Plus les élections approchent et plus la progression des Verts se fragilise, car de nombreux électeurs traditionnels du Parti travailliste se rendent compte que le seul moyen de se débarrasser des Conservateurs est de voter travailliste. La réintégration dans le dictionnaire du Parti travailliste de quelques termes relevant d’un langage de classe atténué va mettre la pression sur les Verts, de même d’ailleurs que la possibilité que le SNP force le Parti travailliste à adopter un cours plus radical après les élections. De même qu’il existe des candidats Verts pas très intéressants, il existe aussi de bons candidats Verts et, dans ce cas, aucun doute : la gauche doit les soutenir. Mais cela ne constitue pas une stratégie globale convaincante.

A moins que des candidats de Tower Hamlets First (19) ne se jettent dans la bataille comme la rumeur en a couru, il n’existe aucune force de gauche crédible pour relever le défi. Les autres organisations de gauche resteront cantonnées à des résultats qui ne leur permettent même pas de récupérer leur caution…

Les tendances basistes de rejet des élections ne font pas non plus recette. Des millions de travailleurs s’investissent dans le processus électoral, alors que d’innombrables générations de leurs ancêtres se sont battues pour avoir le droit d’y participer. Dans ces conditions, prétendre se détourner des élections est la preuve d’une arrogance colossale.

Et même si les élections sont une forme secondaire de lutte, elles ont néanmoins leur importance. Surtout lorsque l’enjeu concerne non seulement le gouvernement mais aussi la structure même de l’Etat, comme c’est le cas en mai prochain.

Alors, quelle approche raisonnable pour la Gauche ?

D’abord, il faut engager le débat. Les arguments portés par la Gauche sont solides. Nous affirmions que le système était cassé et c’est bien le cas. Nous affirmions que des mobilisations de masse pourraient produire de nouvelles alternatives et c’est ce qui s’est passé en Ecosse. Nous affirmions que le Parti travailliste était condamné à l’autodestruction s’il ne rompait pas avec l’austérité et la guerre et c’est ce qui se passe sous nos yeux. Nous affirmions qu’il y avait une vie après la triangulation : nous y voilà !

Ensuite, il faut s’organiser. L’effondrement du vieux système de Westminster crée un espace politique plus large pour la Gauche. Ce n’est pas encore un espace électoral, mais cela pourrait le devenir rapidement à l’issue du scrutin. De plus, au-delà du domaine électoral, cet espace existe d’ores et déjà. Le simple fait qu’existent des partis opposés à l’austérité et à la guerre, présentant des points de vue alternatifs - et que l’un d’entre eux puisse être en position déterminante pour permettre au Parti travailliste de rester au pouvoir - modifie globalement la situation politique et facilite la construction de mouvements extra-parlementaires de résistance sur ces thèmes. La manifestation contre les Tridents à Glasgow après Pâques, où Nicola Sturgeon a pris la parole, le montre bien.

Et, de toute façon, c’est de ces mouvements que peut surgir un véritable défi électoral.

Notes

(14) Présente aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et fondée en hommage à Henry Jackson – un sénateur américain de l’époque de la guerre froide, violemment anticommuniste – la Société Henry Jackson est un think tank néo-conservateur partisan des interventions militaires occidentales.

(15) Gordon Brown a succédé en 2007 à Tony Blair à la direction du Parti travailliste et au poste de Premier Ministre, poste qu’il a quitté en mai 2010.

Alastair Darling a été ministre du Trésor et des Finances dans le dernier gouvernement travailliste.

Tous les deux élus de circonscriptions écossaises, ils ont mené campagne pour le « Non » à l’indépendance de l’Ecosse aux côtés des Conservateurs.

(16) Neil Kinnock a dirigé le Parti travailliste au cours de sa longue période d’opposition, de 1983 à 1992, pendant les règnes de Margaret Thatcher et John Mayor.

(17) Avec Tony Blair et Gordon Brown, Peter Mandelson a été l’un des principaux artisans de la transformation néo-libérale du Parti travailliste.

(18) Journaliste au Guardian, Owen Jones est l’un des propagandistes les plus connus de l’aile gauche du Parti. En réponse à ceux qui dans la gauche radicale défendent la perspective de la construction d’une alternative de gauche indépendante du Parti travailliste, il oppose régulièrement la nécessité de reprendre en main ce parti et de le redresser.

(19) Tower Hamlets First est un parti politique local, créé lors des élections locales de 2014 à Londres. Son principal bastion est le district de Tower Hamlets où vit une importante communauté bangladaise.

John Rees

Longtemps dirigeant du Socialist Workers Party, il l’a quitté il y a quelques années. Il anime aujourd’hui Counterfire, un site et une organisation de la gauche révolutionnaire britannique.

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