Édition du 24 novembre 2020

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États-Unis

Ces “mères en colère” qui pourraient faire basculer l’élection américaine

Palpable depuis l’investiture de Trump, l’indignation des femmes ne cesse de grimper. En particulier celle des mères de famille contraintes, à cause de la pandémie, de cumuler toutes les casquettes. Une exaspération sur laquelle les démocrates tablent pour remporter la présidentielle de novembre.

Tiré du site Europe Solidaire Sans Frontières,
mercredi 9 septembre 2020, par LERER Lisa, MEDINA Jennifer

Le président démocrate Bill Clinton avait rendu célèbres les “soccer moms”, ces mères de famille trimballant leurs enfants à leurs activités extrascolaires en minivan à travers les banlieues des États clefs, susceptibles de faire basculer les élections. La campagne de réélection du président républicain George W. Bush, elle, a vu naître les “obsédées de la sécurité”, le surnom donné à celles qui s’inquiétaient du terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001.

La façon dont Donald Trump gère la pandémie de Covid-19 suscite un tout autre sentiment, qui n’est habituellement pas associé aux électrices ou aux mères de famille : “Je suis une mère en colère”, clame ainsi Patty Murray, sénatrice démocrate de l’État de Washington, la femme la plus haut placée dans la hiérarchie du Sénat. “Enfin, une mamie en colère plutôt, comme dirait ma petite-fille”, précise-t-elle.

Un sentiment de révolte

En cette période de rentrée, des millions de familles américaines ignorent encore comment elles vont pouvoir gérer la garde des enfants, l’école et garder leur emploi. Il en découle un sentiment de révolte, alimenté par le mécontentement des femmes, qui se retrouvent encore et toujours à devoir assumer les fonctions de nounou, de prof et de parent, tout en travaillant. Alors que la pandémie fait rage, les électeurs américains, très en colère, s’inquiètent pour leur avenir. Mais c’est surtout l’exaspération des femmes qui s’exprime dans les manifestations et dans les sondages.

D’après une enquête réalisée en juin par la fondation Kaiser Family, les femmes qui disent avoir participé à une manifestation au cours des deux dernières années sont plus nombreuses que les hommes. Celles qui ont des enfants le sont même deux fois plus.

En ce moment, ces mères en colère se déchaînent sur Facebook contre la fermeture des écoles et dans les réunions de syndicats enseignants contre une réouverture sans protocole sanitaire adéquat. Elles inondent également les réunions virtuelles de leur exaspération à propos de la garde des enfants et de l’immobilisme des pouvoirs publics.

“Personne n’a de solution à nous offrir”, regrette Kim Lopez, mère de trois enfants vivant à Glendale, en Arizona. Cette assistante financière à temps partiel ne sait toujours pas à quoi s’attendre pour la reprise. Elle explique qu’elle ne s’était jamais considérée comme militante avant cet été, quand elle a emmené ses enfants à un petit rassemblement du mouvement Black Lives Matter dans la banlieue de Phoenix. “On dirait qu’ils se fichent de ce qui arrive aux familles.”

Kim Lopez est exactement le genre d’électrices sur lesquelles comptent les démocrates pour remporter une victoire en novembre. Ils espèrent transformer l’exaspération envers le gouvernement en vote contre Donald Trump. Le mois dernier, l’équipe de campagne de Joe Biden a lancé le groupe Les mères avec Biden. Dans une réunion Zoom, les femmes ont pu exprimer à tour de rôle leurs inquiétudes et leurs mécontentements.

“On n’avait pas vu les femmes aussi mobilisées depuis au moins une génération”

La pandémie a mis le feu aux poudres. Mais la révolte des femmes contre Donald Trump s’exprimait déjà au lendemain de son investiture, lorsque des millions de femmes se sont rassemblées dans tout le pays pour manifester.

Elle a ensuite été alimentée par le mouvement #MeToo, les grèves de profs menées en grande partie par les femmes, l’indignation provoquée par les fusillades dans les écoles et enfin les manifestations Black Lives Matter, un mouvement fondé principalement par des militantes antiracistes.

Pour la deuxième fois consécutive, un nombre record de candidates se présentent aux élections législatives du mois de novembre. La nomination par Joe Biden de Kamala Harris comme candidate à la vice-présidence a été vue par beaucoup comme une manière de saluer la dynamique insufflée par les femmes au sein du Parti démocrate depuis le début de la présidence Trump.

“On n’avait pas vu les femmes aussi mobilisées depuis au moins une génération”, affirme Annelise Orleck, historienne au Dartmouth College et spécialiste du militantisme politique féminin. “Elles viennent de tous les milieux.”

Cette mobilisation est générale et multiraciale. Elle reflète les luttes sociales portées depuis des années par les femmes de la classe ouvrière réclamant une amélioration du système de santé, des écoles et de la garde d’enfants. La classe moyenne se retrouve maintenant confrontée aux difficultés que les femmes pauvres et de couleur connaissent depuis des générations.

Le ras-le-bol des républicaines

La colère est surtout présente à gauche, mais les démocrates espèrent également tirer profit du mécontentement qui semble s’exprimer dans l’autre camp.

Lors des élections législatives de mi-mandat de novembre 2018, la révolte anti-Trump de femmes blanches diplômées a aidé les démocrates à conquérir des districts pivots et à prendre ainsi le contrôle de la Chambre des représentants.

Ces dernières semaines, la popularité de Donald Trump a commencé à chuter parmi les femmes blanches qui n’ont pas été plus loin que le lycée, et chez les femmes âgées. Ces deux catégories, moins marquées idéologiquement, avaient pourtant soutenu sa candidature il y a quatre ans.

Dans les banlieues, le fossé qui sépare les hommes et les femmes est désormais impressionnant : d’après un récent sondage effectué par le Washington Post et ABC News, Joe Biden est en tête de 24 points chez les femmes, contre seulement 4 points chez les hommes.

Les “bonnes mères de famille” militantes

Tout au long de l’histoire américaine, les femmes ont brandi leur image de bonne mère de famille pour défendre des causes politiques comme les réformes du travail et la prohibition ou encore pour alimenter la peur de l’espionnage soviétique dans les années 1950.

Récemment, ces mamans militantes ont créé des associations politiques telles que Moms Rising [“La révolte des mamans”], Vote Like a Mother [“Vote comme une mère”] et Moms Demand Action [“Les mamans exigent des actes”], qui plaide pour le contrôle des armes à feu.

L’association progressiste Indivisible, qui en 2018 a contribué à l’élection de nombreux démocrates au Congrès, compte une majorité de femmes dans ses rangs. Dans tout le pays, la garde d’enfants s’est imposée comme un sujet incontournable de ses nombreux meetings.

En plus de son travail de médecin à l’hôpital et de son implication dans une antenne locale de l’association Indivisible à Portland, Smitha Chadaga élève ses deux fils de 8 et 10 ans : “Aujourd’hui on ne peut pas passer à côté de l’engagement et de la colère des mères”, souligne-t-elle.

“On n’accorde aucune importance à la garde des enfants, à l’éducation des plus jeunes, et ce n’est pas dû au Covid. La pandémie a juste agi comme un révélateur. Tous les parents que je connais ont aussi ce sentiment.”

Pour la sénatrice Patty Murray, ce nouveau militantisme est une source d’espoir, mais il a aussi un goût amer. Il montre bien à quel point rien n’a changé depuis trente ans.

“Quand j’ai été élue au Sénat, j’étais la toute première à concilier vie professionnelle et vie de famille. Une génération plus tard, je vois que mes enfants sont confrontés aux mêmes problèmes que moi, déplore la sénatrice. Cette pandémie ne fait que remuer le couteau dans une plaie jamais cicatrisée.”

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