Édition du 12 novembre 2019

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Amérique centrale et du sud

Chili : bousculé par la révolte, le président abandonne la COP25

Mercredi 30 octobre, le Chili a renoncé à organiser la conférence mondiale sur le climat (COP25) qui devait se tenir du 2 au 13 décembre à Santiago. Le gouvernement explique sa décision par le mouvement de contestation sociale inédit dans lequel le pays est plongé depuis deux semaines.

Tiré de Reporterre.

« En raison des circonstances difficiles que notre pays a vécues ces dernières semaines (…), notre gouvernement, avec un profond sentiment de douleur, a décidé de ne pas accueillir les sommets de l’Apec [Coopération économique pour l’Asie-Pacifique] et de la COP25 », a annoncé Sebastian Piñera, le président chilien, mercredi 30 octobre. De son palais présidentiel, La Moneda, il a invoqué trois raisons à cette décision : « En tant que gouvernement, notre priorité est de : premièrement, nous concentrer sur le rétablissement de l’ordre public, la sécurité de nos concitoyens et la paix sociale ; deuxièmement, impulser un nouvel agenda social ; troisièmement, mettre en place un profond processus de dialogue pour écouter nos compatriotes. »

Le pays andin n’accueillera pas non plus les 16 et 17 novembre le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (Apec), qui réunit 21 pays bordant l’océan Pacifique et qui, selon les mots du président chilien, est « l’organisation qui cherche le libre-échange le plus grand et le plus important du monde (…) pour générer de meilleurs emplois et de meilleures occasions favorables aux entreprises ».

« Une décision unilatérale du gouvernement »

De leur côté, les 130 associations réunies dans une coalition nommée Scac (Société civile pour l’action climatique) refusent cette annulation en dénonçant dans un communiqué, « une décision unilatérale du gouvernement » et en s’engageant à « maintenir les efforts déployés pour réaliser le Sommet social pour l’action climatique, une instance citoyenne parallèle à la COP25, peu importe le pays où elle se déroulera ».

Depuis le 17 octobre, une révolte inédite depuis le coup d’État de Pinochet en 1973 bouscule ce pays d’Amérique du Sud réputé pour sa stabilité politique et économique. Pendant la dictature, avec l’aide des États-Unis et des Chicago Boys, le Chili a mis en place une politique néolibérale qui a permis un développement économique mais a surtout engendré de très fortes inégalités. C’est contre ce système qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres que la classe moyenne chilienne se soulève depuis plus de dix jours.

La semaine dernière, Sebastian Piñera a tenté de calmer la contestation : « Je reconnais que les problèmes se sont accumulés depuis des décennies et que les gouvernements successifs n’ont pas su y répondre. Je reconnais ce manque de vision et je demande pardon à mes compatriotes. » Puis, il a annoncé trois mesures phares : une augmentation des pensions de retraite, un déploiement d’une aide pour les petits salaires et la création d’un système de régulation du prix de l’électricité. Était-ce suffisant ? Visiblement pas. Des milliers de Chiliens ont continué à descendre dans les rues pour atteindre le point d’orgue de la mobilisation vendredi 25 octobre : plus d’un million de personnes ont envahi les avenues principales de Santiago en exigeant la mise en place d’une assemblée citoyenne constituante. Le changement de Constitution est la colonne vertébrale du mouvement social au Chili. Pourquoi ? Parce que la Constitution actuelle est la même que sous la dictature de Pinochet et qu’elle constitue un héritage direct du système néolibéral contre lequel les Chiliens sont désormais en lutte.

Sourd à cette demande, le président milliardaire du Chili a proposé un remaniement gouvernemental en fin de semaine dernière. Une nouvelle tentative de calmer l’agitation, en vain : lundi 28 et mardi 29 octobre, des rassemblements massifs ont été organisés dans tout le pays et les organisations syndicales ont lancé un nouvel appel à la grève générale ce mercredi 30 octobre.

En décembre 2018, Jair Bolsonaro, le président climatosceptique du Brésil, retirait sa candidature pour accueillir la COP25 dans son pays. Dans la foulée, le président chilien était monté au créneau et avait tout mis en œuvre pour présider le Sommet du climat en décembre 2019.

Dans son allocution du mercredi 30 octobre, Sebastian Piñera a réaffirmé son « total engagement pour la COP et sa volonté d’affronter le changement climatique » et il a ajouté que « le Chili a toujours eu un leadership clair, affirmé et reconnu sur le sujet ». Un point de vue que les associations membres de la Scac (Société civile pour l’action climatique) contestent : « Ce sommet sur le changement climatique représentait une grande occasion pour révéler les problèmes socioenvironnementaux qui affectent de très nombreux habitants du territoire national. » Les 130 associations du Scac ont mis en avant que la croissance économique du Chili a apporté son lot de drames avec, entre autres, les « zones de sacrifice [des territoires habités et très pollués], les communautés qui n’ont pas accès à l’eau pour leur consommation humaine et leurs productions agricoles, les menaces et les assassinats de militants environnementaux… ».

COP25 : beaucoup de questions en suspens

Pilar Moraga, chercheuse au Centre de droit environnemental de l’Université du Chili, partage cette critique faite par le milieu associatif chilien en ajoutant que cela pourrait être une motivation supplémentaire pour descendre dans la rue : « Cette décision [de ne plus accueillir la COP25] est représentative de l’échec du gouvernement. Les sujets environnementaux et climatiques sont, eux aussi, au cœur des injustices sociales. »

Sebastian Piñera assure que la décision d’annuler la COP25 et l’Apec a été prise dans la perspective de se concentrer sur les demandes sociales de ses concitoyens. Certains suspectent d’autres raisons. Du côté des députés de l’opposition, on pense que le gouvernement n’est pas capable d’assurer l’ordre public tout en garantissant les conditions requises pour l’accueil de sommets internationaux. Du côté des associations et des universitaires, on suspecte le gouvernement de ne pas vouloir attirer davantage les yeux de la presse et de la communauté internationale sur les violations des droits humains au Chili. Mardi 29, quarante parlementaires européens ont signé un courrier envoyé à la haute représentante des Affaires étrangères de l’UE demandant à ce que « la COP25 ne se tienne pas au Chili tant que le peuple chilien subit une forte répression ». M. Piñera leur a coupé l’herbe sous le pied. Le bilan officiel des manifestations, probablement en deçà de la réalité, se chiffrait ce mercredi à 20 morts, 473 blessés et plus de 2.000 personnes arrêtées. L’Organisation des Nations unies a délégué une mission pour enquêter sur ces supposées violations des droits humains.

L’annulation surprise de la tenue de la COP25 n’a pas pris de court seulement les Chiliens. La secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), Patricia Espinosa, a déclaré dans un communiqué laconique : « Tôt dans la matinée, j’ai été informée de la décision du gouvernement chilien de ne pas accueillir la COP25 en raison de la situation compliquée que traverse le pays. Nous allons explorer des solutions de substitution. »

Le retentissement international de cette annulation laisse beaucoup de questions en suspens : Où se déroulera la COP25 ? Va-t-elle se dérouler début décembre ? À Bonn, en Allemagne, où se trouve le siège de la CCNUCC ? Va-t-elle être purement et simplement annulée ? Quelles sont les conséquences sur les négociations internationales alors que la COP25 représentait la dernière étape pour traduire en plan d’actions les engagements pris par les États signataires de l’Accord de Paris ?

Alors que les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent à augmenter et que la COP25 s’était donné pour objectif de convaincre les États de rehausser leurs engagements pour rester sous les 2 °C de réchauffement mondial d’ici à 2100, le gouvernement chilien s’est déchargé de répondre à ces questions. Et pourtant, le Chili est touché par une sécheresse sans précédent en plein hiver austral et doit faire face à une pénurie d’eau dans plusieurs régions.

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