Édition du 31 janvier 2023

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Le Monde

Comment répondre au terrorisme ? (suite aux événements du 13 novembre 2015 à Paris)

Dominique Boisvert | 20 novembre 2015

Je viens de relire ce que j’avais écrit deux jours après les terribles événements du 11 septembre 2001 : « Et si la réponse n’était pas dans les représailles ? » Ce texte, écrit dans l’urgence immédiate, avait été ignoré par les journaux pour lesquels je l’avais écrit, mais fait le tour du monde via les courriels et internet. Je n’en changerais pas un seul mot après les attentats de Paris, sinon pour remplacer les États-Unis par la France et le président Bush par le président Hollande.

Dix ans après les événements de New York, j’avais écrit une courte lettre aux journaux (qui, cette fois, l’avait publiée) intitulée « Dix ans d’occasions ratées » . Cette décennie 2001-2011 m’avait malheureusement donné raison. Là encore, je ne changerais pas un mot.

Et voilà qu’en 2015 (en janvier avec Charlie Hebdo, mais surtout le vendredi soir 13 novembre avec les fusillades, explosions et prise d’otages à Paris), la France est à son tour touchée. Et qu’il semble bien, au vu de la réaction depuis sept jours, que la France de François Hollande n’a rien appris des États-Unis de Georges W. Bush : les États attaqués ne connaissent qu’une seule réaction, celle de « déclarer la guerre (au nom, bien sûr, de la légitime défense).

Que cette réaction ait démontré, à répétition et de manière convaincante, que le supposé remède est inefficace, et parfois même pire que le mal qu’il est censé guérir, cela n’a aucune importance !

Et quand, après moins d’une semaine d’une enquête policière remarquablement rapide et efficace, le gouvernement français demande quand même (et obtient, à la quasi-unanimité !) la prolongation de l’état d’urgence sur tout le territoire pendant trois mois, c’est presque pire que la réaction du gouvernement Bush avec le « Patriot Act » après septembre 2001. Honneur aux six députés sur 558 (3 écologistes et 3 socialistes) qui ont eu le courage de se tenir debout et de ne pas céder au réflexe de peur et de précipitation !

Je ne reprendrai pas ici les raisons pour lesquelles la pire façon de lutter contre le terrorisme est l’escalade de la guerre et des « frappes militaires ». Nicolas Hénin, journaliste français et lui-même otage du groupe armé état islamique pendant presque un an, le fait mieux que moi dans la réaction qu’il vient de publier dans le Guardian (en anglais). Il a repris cette position dans plusieurs médias en français.
Plusieurs autres penseurs ou analystes ont manifesté les mêmes réserves pour diverses autres raisons : par exemple le physicien britannique Stephen Hawking, ou le journaliste et écrivain algérien Mohamed Sifaoui.

Quand allons-nous enfin comprendre et agir de manière efficace plutôt que de céder aux pulsions spontanées (et normales !) de peur, de vengeance et de violence ?
Quand allons-nous privilégier les véritables solutions (qui demandent du temps et du courage) plutôt que les réflexes rapides et populaires, mais totalement inefficaces à moyen et à long terme ?

Je travaille présentement sur un projet de livre (qui pourrait paraître à l’automne 2016) qui portera précisément sur une approche plus féconde (même si moins populaire ou « vendeuse », surtout juste après des attentats !) dans la lutte contre le terrorisme et les diverses formes de violence (y compris celles, barbares, utilisées par le groupe armé état islamique). Le livre portera sur la nonviolence comme réponse possible et réaliste aux défis posés par la violence dans notre monde actuel.

Pour l’instant, je vais me contenter de reprendre, dans l’ordre, mes textes du 13 septembre 2001 et du 12 septembre 2011.
***
ET SI LA RÉPONSE N’ÉTAIT PAS DANS LES REPRÉSAILLES ?

Soyons clair. RIEN ne peut justifier les attentats terriblement meurtriers du 11 septembre contre les États-Unis. Mais ces attentats ont eu lieu. Et parmi bien des questions pressantes, la plus importante demeure : quelle sera notre réponse ?

La réaction spontanée fait déjà appel à la force. On parle d’ « acte de guerre », de « nouveau Pearl Harbour », de représailles musclées, de vengeance pour ces milliers de vies innocentes, de lutte sans merci entre le Bien et le Mal, etc.

Est-il possible, malgré l’horreur du carnage et l’immense tristesse ressentie presque partout, de garder la « tête froide », de faire la différence entre la colère et la haine, pour reprendre la distinction d’Élie Wiesel, et de choisir le juste plutôt que le facile ? Peut-on espérer de nos autorités qu’elles choisissent la sagesse plutôt que la poudre aux yeux ? N’est-ce pas là le sens du véritable leadership que l’on attend de nos responsables politiques ?

Faire la guerre : une solution de facilité ?

Lancer une ou des attaques dévastatrices contre des cibles terroristes réelles ou supposées est la solution de facilité, surtout si elle est réalisée par de la quincaillerie militaire comme des missiles plutôt que par des soldats en chair et en os : c’est rapide, c’est spectaculaire, ça fait beaucoup de dommages, et c’est peu coûteux en vies humaines (pour « nous »). Donc, cela impressionne et satisfait notre opinion publique.

Malheureusement, cela a deux petits défauts : ça ne règle rien et ça aggrave la situation ! Le Moyen-Orient nous en donne chaque jour la plus belle et triste preuve ! On ne guérit jamais une maladie en s’attaquant à ses effets mais à ses causes. Et l’escalade de la violence, que chaque adversaire considère comme parfaitement justifiée, est une spirale de mort sans fin.
Les attaques terroristes contre New-York et Washington sont totalement injustifiables. Mais elles ne sont pas sans causes. La haine fanatique que plusieurs vouent aux États-Unis d’Amérique, et à l’Occident en général, n’est pas née de rien ni de nulle part. Et sans vouloir refaire ici l’histoire des colonisations politiques, des exploitations économiques, des hégémonies culturelles, des dominations militaires, des promesses trahies, des gouvernements renversés ou imposés, des « doubles standards » appliqués, etc., force est de constater que bien des peuples du monde ont accumulé des griefs légitimes à notre égard. Et on semble oublier, un peu vite et commodément, que nos ennemis jurés d’aujourd’hui sont nos alliés d’hier, que nous avons souvent nous-mêmes « créés », entraînés et armés, dans le cas d’Oussama Ben Laden comme dans celui de Saddam Hussein, de Manuel Noriega, etc.

Lutter contre le terrorisme

Oui, il faut lutter sans merci contre le terrorisme. Contre TOUS les terrorismes, celui des pauvres, souvent spectaculaire et aveugle, comme celui des puissants, plus sophistiqué ou ciblé, celui des organisations apatrides comme celui des États, ennemis ou alliés. Il faut lutter contre tous les terrorismes car la terreur est TOUJOURS injustifiable, tout comme la vengeance.
C’est pourquoi la réponse juste aux horreurs du 11 septembre n’est pas, et ne peut pas être, dans les représailles. Aucune « frappe militaire », quelles qu’en soient la taille, l’intensité ou la cible, ne pourra atteindre les deux objectifs que devrait poursuivre toute décision politique ou militaire : être efficace quant aux objectifs poursuivis, et contribuer à améliorer la situation plutôt qu’à la détériorer. Les « frappes militaires » pourront peut-être conforter notre « ego » national ou occidental, rassurer notre population quant à notre supériorité militaire, assouvir nos instincts de vengeance. Mais elles ne pourront rendre la vie à aucun de nos milliers d’êtres chers disparus, elles ne réduiront en rien les « causes » du terrorisme et fourniront, au contraire, des raisons additionnelles aux nouvelles générations d’ennemis de l’Occident en faisant encore monter d’un ou plusieurs crans la spirale infernale de la violence.

Que faire ?

Que faut-il donc faire ? Affirmer collectivement, haut et fort, notre engagement ferme à lutter sans relâche contre la violence et la terreur, d’où qu’elles viennent. Ce qui implique, de la part de nos voisins américains, de renoncer à l’unilatéralisme qu’a jusqu’ici privilégié la nouvelle administration Bush pour s’engager résolument dans une approche multilatérale, non seulement quand cela fait son affaire comme dans le dossier du terrorisme, mais dans l’ensemble de sa politique internationale.

Être cohérents dans nos interventions politiques et cesser d’appliquer la politique des « deux poids, deux mesures » (en particulier à l’égard du respect des droits humains, du régime de droit ou des résolutions des Nations Unies, comme à l’égard d’Israël, de la Chine, de l’Afrique, etc.).

Prioriser la lutte contre les causes profondes du terrorisme : tout ce qui contribue à diminuer les injustices politiques, économiques ou sociales, contribue directement à faire baisser la pression terroriste et appauvrit le « terreau » où germe la culture terroriste. Ça ne réglera pas tout, mais la prévention est toujours le meilleur remède à la maladie.

Privilégier au maximum l’éradication du terrorisme et la mise hors d’état de nuire des individus terroristes par la répression judiciaire et la règle de droit  : application sévère des moyens, actuels et à venir, du droit criminel national et international, restriction éventuelle de certains de nos droits et libertés actuels au service d’une meilleure protection collective, etc. Comme envers tous les crimes, il faut apprendre à réprimer efficacement les comportements dangereux ou inacceptables sans pour autant « démoniser » les personnes qui agissent ainsi : car nous n’y gagnons rien, et cela nous détourne des vraies causes et sources de ces comportements.

Commencer à sortir de notre suffisance et de notre « bon droit héréditaire » pour nous ouvrir aux réalités différentes de l’Autre. Nous autres, Occidentaux, avons l’habitude de nous considérer spontanément comme le « centre du monde ». Il est urgent d’apprendre à voir le monde « avec les yeux de l’autre », d’apprendre à marcher, ne fût-ce que pour un instant, « dans les souliers de l’autre ». Cela est une condition essentielle pour comprendre des mentalités ou des cultures différentes, pour développer une tolérance authentique et pour créer les conditions d’une coexistence et d’une paix possibles.

Renoncer à la logique de force et de violence pour redresser les torts et imposer « notre » justice. La force et la violence n’ont jamais corrigé durablement les problèmes et n’ont toujours, au mieux, procuré que des « victoires » apparentes ou temporaires, quand elles ne se sont pas révélées un remède pire que le mal. Les guerres du XXe siècle l’ont abondamment démontré, la Guerre du Golfe n’en étant que l’une des plus récentes illustrations. Il est grand temps, comme nous y invitent les Nations Unies à l’occasion de ce début de troisième millénaire, de développer une « culture de la non-violence » comme une des meilleures garanties de la paix.

Contribuer, par chacun de nos gestes, paroles ou attitudes, à construire un peu plus de paix, de justice et d’espérance. Chacun et chacune de nous contribue, mille fois par jour, à améliorer le monde ou à le détériorer, à le rendre plus ouvert, plus tolérant et plus vivable, ou au contraire plus individualiste, plus compétitif et plus menaçant. La lutte nécessaire contre le terrorisme passe bien sûr par les États, mais elle s’enracine tout autant en chacun de nous, à travers nos innombrables choix quotidiens. Puissions-nous être chaque jour de ceux et celles qui contribuent davantage à la dynamique de vie qu’à la logique de mort !

Choisir l’efficace plutôt que le populaire

Le moment peut sembler mal choisi pour de telles propositions plus exigeantes que populaires, et qui visent plus le moyen que le court terme. Et pourtant, c’est MAINTENANT plus que jamais qu’il faut faire appel à la raison plutôt qu’aux émotions, qu’il faut faire preuve de courage, de leadership et de créativité plutôt que de succomber aux « réflexes conditionnés » de la vengeance et des représailles.

Dans tout conflit, même d’un point de vue strictement militaire, la victoire dépend souvent de la capacité de prendre l’initiative en surprenant l’adversaire là où il nous attend le moins. C’est une raison de plus pour rompre avec les vieux schémas millénaires du « œil pour œil, dent pour dent ». Tout le monde attend présentement, comme une « évidence inévitable », la riposte militaire américaine ou internationale, même si l’ennemi, cette fois-ci, est beaucoup moins identifiable et que les risques de nombreuses victimes innocentes de nos représailles sont d’autant plus considérables. C’est précisément pour cela qu’il faut surprendre l’adversaire en déplaçant le lieu de l’affrontement.

Faire pleuvoir les missiles sur l’Afghanistan ou sur tout autre pays du monde ne fera qu’ajouter des morts aux morts, et nourrir davantage la haine, sans prouver ni régler quoi que ce soit. Nous savons déjà que les États-Unis sont la plus grande puissance militaire au monde, qu’ils ont des bombes et qu’ils n’ont pas peur de s’en servir. Nous savons aussi que ça n’a pas empêché les horribles attentats du 11 septembre, et que ça a plutôt alimenté la haine qui les a rendus possibles. Ne serait-il pas temps d’apprendre du passé et de modifier nos stratégies ?
Briser la spirale de la violence est une urgente nécessité. Et c’est aussi la responsabilité de chacun, là où il est.

Dominique Boisvert, le13 septembre 2001

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10 ANS D’OCCASIONS RATÉES

48 heures après le 11 septembre 2001, je demandais « Et si la réponse n’était pas dans les représailles ? » et proposais une riposte autre que la violence à cet acte terroriste si choquant pour nous.
D’une manière peu surprenante, nos dirigeants ont plutôt opté pour la « guerre au terrorisme », y dépensant pour le seul Canada 92 milliards de dollars en 10 ans, sans que le terrorisme soit pour autant vaincu, que l’Afghanistan ou l’Irak soient devenus des démocraties ou que notre sécurité globale soit vraiment mieux assurée.

Entre-temps, des dizaines de milliers de personnes sont mortes, la plupart victimes civiles innocentes collatérales, les États-Unis sont au bord de la faillite économique, l’influence iranienne croît au Moyen-Orient, le « printemps arabe » prive graduellement l’Occident de ses principaux alliés dans les pays pétroliers, et la protection des droits fondamentaux, l’un des fondements de nos démocraties, ne cesse de régresser depuis 10 ans.

C’est le fruit inévitable de la violence et de la confrontation, qui s’attaquent aux conséquences à court terme, plutôt qu’aux causes à plus long terme. Ça rapporte plus de votes mais construit moins de paix. Le comprendrons-nous un jour ?

Dominique Boisvert, le 12 septembre 2011

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