Édition du 21 juin 2022

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Québec solidaire

Congrès de QS 2021 : « se préparer à gouverner »… le capitalisme

Lors du Congrès de Québec solidaire des 19-20-21 novembre derniers, Gabriel Nadeau-Dubois a donné le ton lorsqu’il a dit que le parti de gauche en est rendu à l’étape de « se préparer à gouverner ».

24 novembre 2021 | Tiré de La Riposte

Mais comment ? Les débats de la fin de semaine montrent aux yeux de tous que la direction du parti et les députés se « préparent » en modérant la plateforme, en balayant sous le tapis la tradition anticapitaliste du parti et les propositions socialistes. Il est donc évident que la direction s’apprête à gouverner dans les limites du système capitaliste.

Et ce ne sont pas que les marxistes qui le disent. En entrevue avec Richard Martineau à QUB radio, dans un échange surréaliste, l’ancien chef du PQ Jean-François Lisée et l’ancien chef du NPD Thomas Mulcair en arrivent à la même conclusion :

- Lisée : «  [Québec solidaire a] travaillé fort en fin de semaine…pour essayer d’être plus recentré… Québec solidaire, c’était un parti ouvertement anticapitaliste, maintenant ce n’est plus un parti anticapitaliste, c’est quand même un grand changement. C’est un peu comme quand un certain Tom Mulcair avait convaincu son parti le NPD de ne plus se dire socialiste. C’est ça qui se passe. »

- Mulcair [rires] : « Gabriel Nadeau-Dubois c’est un fichu bon tribun et politicien. Oui, c’est un recentrage qui ressemble à s’y méprendre à ce que j’ai dû faire au NPD… »

Il n’y a qu’à regarder l’état lamentable du NPD aujourd’hui pour voir où cela risque de mener Québec solidaire. Quand Mulcair le perdant – qui a réussi l’exploit de transformer l’avance du NPD au début de la campagne électorale de 2015 en défaite désastreuse – approuve les politiques de la direction de QS, il y a vraiment de quoi s’inquiéter.

Que s’est-il passé ?

Cela fait plusieurs années que la direction de Québec solidaire travaille à modérer le programme et la plateforme du parti.

Devant cette tendance inquiétante, les membres socialistes de QS organisés dans le Collectif Tendance marxiste internationale ont lancé une campagne pour les idées socialistes dans le parti. Nous souhaitons défendre les traditions anticapitalistes de QS, que nous voyons de plus en plus menacées.

Nous avions proposé trois amendements pour le congrès ; l’un visant à nationaliser les grands pollueurs pour régler la crise environnementale, un autre visant à mettre fin au financement public des grandes entreprises, et un troisième stipulant que si des grandes entreprises refusent de se soumettre aux mesures fiscales de QS, elles seraient nationalisées sans compensation, sous le contrôle démocratique des travailleurs.

C’est justement contre ces amendements que nous avons vu un barrage d’interventions par des dirigeants du parti. Tour à tour, des membres du Comité de coordination national, le principal corps dirigeant de QS, et des députés sont intervenus pour convaincre les délégués de voter contre ceux-ci.

Par exemple, Ruba Ghazal a affirmé que mettre fin à l’aide publique aux grandes entreprises était une mauvaise idée, car cela nous prive de la possibilité de « donner des incitatifs à faire des gestes pour la transition écologique ». Mais où et quand a-t-on vu de grandes entreprises recevoir de l’argent public et l’utiliser à bon escient ? L’utilisation des subventions salariales par les Air Canada de ce monde pendant la pandémie devrait nous servir d’exemple. Plutôt que de soudoyer les entreprises privées pour essayer en vain de les convaincre de cesser de détruire la planète pour leur propre enrichissement, nous devrions en prendre le contrôle directement. C’est la lutte contre la crise environnementale qui l’exige.

De manière intéressante, le débat sur l’environnement a porté notamment sur notre cible de réduction des gaz à effet de serre. Gabriel Nadeau-Dubois est intervenu dès le début du congrès pour proposer de s’en tenir à un objectif « d’au moins » 55% de réduction d’ici 2030, plutôt que la proposition de 65% qui était aussi au vote. Il a présenté cette dernière comme étant trop ambitieuse. Mais le fait est que sous le capitalisme, l’un comme l’autre sont trop « ambitieux », car nous ne sommes pas en contrôle de la production. Sans la nationalisation des grands pollueurs et un véritable contrôle démocratique de notre économie, les entreprises continueront d’agir comme elles le veulent, et jamais nous ne réussirons à sauver notre planète. Mais la direction de notre parti s’oppose à des mesures permettant de prendre réellement le contrôle de l’économie. Manon Massé a d’ailleurs elle aussi argumenté contre un autre amendement qui proposait de nationaliser les minières – une politique qui se trouve pourtant depuis longtemps dans le programme du parti.

Fait à noter, la commission politique de QS, soit le corps qui supervise l’élaboration du programme, avait envoyé aux membres un document qui donnait des arguments pour et contre certains amendements spécifiques. Il contenait un argumentaire détaillé sur pourquoi voter contre tous nos amendements ! Clairement, la direction ne souhaitait pas les voir adopter et a mis tout son poids dans la balance pour y arriver. Malgré cette opposition, nos amendements socialistes ont obtenu entre 21 et 27% des voix, ce qui constitue un bon départ pour la campagne. De plus, nos militants ont été cités dans une foule de médias au Québec (La Presse, Journal de Montréal, Montreal Gazette), donnant de la visibilité à la campagne. Nous allons continuer notre effort concerté pour faire grandir les appuis envers les idées socialistes dans le parti.

D’autres amendements visant à s’attaquer au pouvoir des capitalistes ont subi le même sort. L’un d’eux voulait ajouter à la plateforme que QS « expropriera les grands propriétaires immobiliers possédant plus de 3000 logements ». Le député et responsable pour Québec solidaire en matière de logement Andrés Fontecilla est intervenu contre cette proposition. Dans un autre exemple du recul de la gauche au sein de QS, même François Saillant, militant de longue date du parti et porte-parole du célèbre groupe pour le droit au logement FRAPRU pendant 37 ans, s’y est opposé !

Le trajectoire ne pourrait pas être plus claire. À ce jour, le programme du parti contient toujours l’idée qu’il vise à « dépasser le capitalisme ». Ici et là, les députés solidaires donnent un bon discours où ils critiquent le système capitaliste. Mais quand vient le temps de concrétiser la lutte contre ce système, à l’unisson, la direction du parti appelle à ne pas intégrer d’éléments socialistes au programme ou à la plateforme.

La volonté de se modérer pour paraître plus « raisonnable » a aussi mené à des reculs sur des réformes demandées de longue date par le parti.

Sur la gratuité scolaire, lutte historique du mouvement étudiant qui a lancé la carrière politique de Gabriel Nadeau-Dubois lui-même, la direction du parti s’est mobilisée pour vaincre un amendement affirmant qu’elle serait réalisée dans un premier mandat. La plateforme dit donc simplement que le parti souhaite y arriver « à terme ». Christine Labrie, députée et responsable du parti en matière d’Éducation, a pris la parole pour s’opposer à l’amendement, et la commission politique avait aussi envoyé au préalable la suggestion de voter contre.

Nous avons déjà joué dans ce film : les partis réformistes promettent toujours d’accomplir telle ou telle chose « à terme », ce qui finit invariablement par devenir une excuse pour ne jamais l’accomplir. Si QS n’arrive pas à améliorer concrètement la vie des travailleurs et des jeunes par des réformes importantes dans un premier mandat, le parti n’obtiendra tout simplement pas de deuxième mandat.

La loi 21 de la CAQ a aussi été débattue au Congrès. Le conseil national de mars 2019 avait pourtant voté à grande majorité que le parti s’opposerait à toute interdiction de signes religieux, et Manon Massé avait dit en avril dernier que « lorsqu’on va prendre le pouvoir, il n’est pas question que cette loi-là demeure ». Il nous semblait que cette question était réglée. Mais une proposition d’ajout à la plateforme, venue du député d’Hochelaga Alexandre Leduc, voulait que QS ne fasse que suspendre les clauses dérogatoires et celles interdisant les signes religieux, pour ensuite demander à la Cour d’appel de statuer sur le caractère discriminatoire de ces dernières.

Dit simplement, on proposait d’adoucir notre opposition à la loi 21, et confier aux tribunaux le soin de statuer si les interdictions de signes religieux auxquelles nous sommes opposés sont effectivement des mesures discriminatoires !

Le Congrès 2021 de Québec solidaire a été résumé à merveille par Renaud Poirier-St-Pierre, employé pour le cabinet de GND, qui a affirmé sur Twitter : « ​​Beaucoup de changements au congrès de @QuebecSolidaire. Les propositions moins terre à terre sont rejetées, dont plusieurs nationalisations. On ne voyait pas ça avant. » (nos italiques)

Effectivement, on ne voyait pas ça avant. D’un parti anticapitaliste, la direction actuelle de Québec solidaire est en train de le transformer en un parti qui accepte le système et cherche simplement à en atténuer les pires aspects. Et non, ce n’est pas « terre-à-terre » de rejeter les mesures comme les nationalisations et de gouverner dans les limites de la propriété privée capitaliste.

Beaucoup de changements au congrès de @QuebecSolidaire. Les propositions moins terre à terre sont rejetées, dont plusieurs nationalisations. On ne voyait pas ça avant. #polqc

— Renaud Poirier St-Pierre (@RenaudSTP) November 20, 2021
Réformer le capitalisme n’est pas « réaliste »
Le Collectif Tendance marxiste internationale a bien souvent été la seule voix à expliquer cette lourde tendance à modérer le programme et la plateforme. Mais au congrès de cette année plus qu’à tout autre, tout le monde peut voir que la direction du parti s’oppose aux propositions radicales et veut « recentrer le parti ».

Josée Legault, du Journal de Montréal, l’explique bien : «  Habile lui aussi, GND cherche à recentrer son parti identifié comme nichant à gauche de la gauche. Pour tenter d’élargir sa base immédiate, il en arrondit les coins jugés maintenant trop carrés. »

Mathieu Bock-Côté également, faisait l’analyse cette semaine que QS cherche à « conjuguer ses deux gauches », l’une plus radicale que l’autre. Un journaliste de La Presse explique dans un article intitulé « La crise de maturité » que QS cherche à « confronter ses idées au réel » sans sacrifier ses principes. « La maturité politique dont les militants ont fait preuve est certainement de bon augure », dit Michel David, du Devoir dans une chronique signée « Le recentrage de QS ».

Ces arguments sont familiers. Ce sont les mêmes arguments selon lesquels les électeurs ne veulent pas entendre parler de solutions radicales, et qu’il faut se modérer pour prendre le pouvoir, qu’il faut être « réaliste » après tout.

L’histoire récente témoigne contre cette idée. Aux États-Unis, la montée en popularité de Bernie Sanders était précisément due au fait qu’il se présentait comme un socialiste et rompait radicalement avec le statu quo.

Au Québec, déjà, un énorme 38% des Québécois veulent dépasser le capitalisme selon un récent sondage. C’est plus que ce que la CAQ a reçu comme pourcentage du vote en 2018 ! Avec un système en crise profonde, il existe une soif de changement et le statu quo se trouve discrédité. N’en déplaise aux faiseurs d’opinions professionnels et aux politiciens « has been », le centre politique n’est pas plus populaire, au contraire.

Si Québec solidaire se présentait ouvertement comme opposé au système capitaliste et défendait une solution socialiste, le parti pourrait susciter l’enthousiasme chez cette énorme partie de la population qui se radicalise. Et à mesure que la société va continuer de s’enliser dans la crise, les solutions radicales ne vont que continuer à gagner en popularité.

Mais plus que la question de savoir si la modération peut vraiment faire gagner le parti en popularité, la question est de savoir s’il est vraiment « réaliste » de vouloir réformer le capitalisme. QS sera-t-il en mesure de réaliser ses promesses une fois au pouvoir s’il abandonne l’idée de sortir du capitalisme ?

La situation actuelle au sein de QS ressemble de manière frappante à ce qui s’était passé en Grèce avec la montée du parti de gauche radicale Syriza. Alors que celui-ci se rapprochait du pouvoir, il s’est acharné à modérer son programme pour ne pas faire peur aux banques et aux grandes entreprises. Arrivé au gouvernement en janvier 2015 sous la promesse de mettre fin à l’austérité, le parti a été forcé par les banquiers européens à imposer une austérité encore pire que la droite avant lui. Comme le parti n’avait pas l’intention de prendre le contrôle des banques et des grandes entreprises et donc de rompre avec le capitalisme, il a dû se soumettre à leur chantage. La modération de Syriza n’y avait rien changé : les banquiers n’allaient pas tolérer qu’un gouvernement anti-austérité envoie un exemple positif au reste de la classe ouvrière d’Europe.

C’est ce qui arrive constamment aux partis de gauche qui arrivent au pouvoir sur un programme réformiste : à vouloir gérer le capitalisme, on devient géré par lui. La même histoire est arrivée au Parti socialiste français, au NPD de Bob Rae, au PASOK grec, etc. Nous le répéterons encore une fois : un sort similaire attend Québec solidaire si le parti ne se prépare pas à dépasser le capitalisme.

Malgré que les propositions les plus radicales aient été écartées au Congrès, le parti a tout de même adopté une série de réformes qui font frémir la droite : semaine de travail de 35 heures, un mois de congé payé, imposition plus élevée des riches, la construction de 50 000 nouveaux logements sociaux, etc. La cible de réduction des GES de 55% s’est également attirée les moqueries de la CAQ et des journalistes de droite comme Bernard Drainville, qui l’a qualifiée de « délire ».

Les capitalistes résisteraient férocement à l’implantation de ces réformes et feraient tout pour ne pas avoir à payer. La seule option « réaliste » dans ce contexte, si nous souhaitons véritablement des réformes ambitieuses pour améliorer le sort des travailleurs, sera de nationaliser les grandes entreprises et les banques, et d’appliquer un plan de production démocratique. C’est pourquoi nous nous inquiétons tant du recul par rapport aux traditions anticapitalistes du parti, et luttons pour une véritable perspective socialiste dans Québec solidaire. Le parti ne doit pas se transformer en un Syriza 2.0 !

La lutte pour le socialisme se poursuit

Les militants socialistes ne ressortent pas de ce congrès la mine basse. Le quart des délégués présents ont appuyé les résolutions ouvertement socialistes. C’est un bon départ et nous comptons poursuivre avec acharnement notre campagne pour que les idées socialistes fassent leur chemin dans Québec solidaire et dans la société en général.

Il n’y a jamais eu de meilleur moment pour défendre ces idées. Où que nous regardions, le système capitaliste démontre sa faillite complète. Dans une ère où nous avons plus qu’assez de richesses pour satisfaire les besoins de tous et toutes, les loyers montent en flèche, l’itinérance atteint des sommets, l’inflation mange dans nos salaires, et les systèmes d’éducation et de santé, dévastés par l’austérité, s’effondrent. Le tout sur une planète que les grandes entreprises rendent invivable.

Dans ce contexte, l’intérêt pour une solution socialiste radicale ne peut qu’augmenter. QS pourrait être la voix de cette partie grandissante de la population qui souhaite changer de système. Mais nous devons nous organiser pour que les idées socialistes grandissent en popularité au Québec. Rejoignez-nous dans cette lutte !

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