Édition du 16 juin 2020

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Asie/Proche-Orient

Contre le projet sécuritaire de Pékin, des Hongkongais bravent l’interdiction de manifester

La terreur de passer sous le joug chinois est plus forte que la peur du coronavirus. Des milliers de manifestants sont descendus dimanche dans les rues de Hong Kong pour dénoncer un projet de loi sur la sécurité nationale en préparation à Pékin, qui menace la semi-autonomie du territoire à coups de mesures « anti-trahison » ou « anti-subversion ».

Tiré de Mediapart.

Hong Kong (Chine), correspondance.– C’est la première réponse de la rue au passage en force de Pékin, la première manifestation de taille depuis le début de la pandémie. Dimanche 24 mai, plusieurs milliers de manifestants, essentiellement des jeunes, ont bravé l’interdiction de se rassembler à plus de huit, imposée fin mars à cause du Covid-19. La terreur de passer sous le joug chinois a été plus forte que la peur du virus. Ils sont descendus dans la rue pour s’opposer à la loi relative à la sécurité nationale que Pékin veut imposer au territoire semi-autonome en court-circuitant les instances locales.

À des kilomètres de Pékin, où l’Assemblée nationale populaire peaufine le contenu du projet de loi, ils ont tenté pendant plusieurs heures de bloquer des rues du quartier commercial de Causeway Bay et de résister à la police, massivement présente, et qui avait déjà procédé à 120 arrestations en milieu d’après-midi, trois heures après le début de la manifestation.

« C’est la dernière chance, il faut se mobiliser », essayaient de convaincre depuis vendredi des internautes sur Telegram. « Étudiez-bien les rues de Causeway Bay », d’où est partie la manifestation, « et soyez fluides comme l’eau pour échapper à la police ». La manifestation avait été initiée pour contester le projet de loi condamnant tout outrage à l’hymne national chinois, et qui doit être examiné mercredi 27 mai au Parlement local. Mais elle s’est transformée en « combat contre une loi démoniaque » après l’annonce par le Parlement chinois, jeudi, qu’il étudierait, durant sa session annuelle, un texte de loi sur la « protection de la sécurité nationale » à Hong Kong.

Pour les opposants au régime communiste chinois, c’est une vraie menace pour la semi-autonomie de cette région du sud de la Chine. La presse d’opposition a elle aussi donné le ton. Le quotidien en langue chinoise Apple Daily par exemple incitait en pleine page ses lecteurs à adresser des tweets au président Donald Trump pour solliciter son intervention et protéger le statut économique spécial accordé par les États-Unis à l’ancienne colonie britannique.

De son côté, le régime chinois déroulait, lui, ses éléments de langage : « Le projet sur la sécurité nationale dans la région administrative spéciale de Hong Kong ne vous affectera pas si vous n’êtes ni terroriste, ni sécessionniste, ni interventionniste », tweetait par exemple l’ambassade de Chine en France. Des arguments balayés de la main par les manifestants dimanche.

« Je ne serai pas condamné avant l’application de loi, je peux donc manifester aujourd’hui. Mais dès qu’elle entrera en vigueur, je serai arrêté, nous serons tous arrêtés, c’est la fin du principe “un pays, deux systèmes” », haranguait ainsi dans la matinée Leung Kwok-hung, militant prodémocratie. Avec une dizaine d’autres membres de son parti social-démocrate et des élus locaux, ils se sont rassemblés devant le Bureau de liaison, la représentation du pouvoir central à Hong Kong. « En mémoire de ceux qui se sont sacrifiés le 4 juin 1989 place Tiananmen contre la répression politique, les Hongkongais doivent rester unis et défendre les droits de l’homme », ajoutait Leung Kwok-hung.

C’est depuis cette haute tour de verre du quartier de Sheung Wan sur l’île de Hong Kong, que sont partis en avril dernier les premiers tirs avant-coureurs de la reprise en main de Pékin. Le Bureau de liaison a affirmé, à la mi-avril, ne pas être soumis à l’article 22 de la mini-Constitution locale qui encadre pourtant les interférences possibles du gouvernement central dans les affaires de Hong Kong. La déclaration avait été suivie quelques heures après par l’arrestation de quinze figures éminentes prodémocratie, dont le magnat de la presse Jimmy Lai, 71 ans, et l’avocat Martin Lee, 82 ans.

La manœuvre d’intimidation semble avoir été efficace. Alors que plus d’un million de personnes selon les organisateurs avaient participé en 2019 et le 1er janvier encore à des manifestations autorisées par la police et qui visaient l’avènement de réformes démocratiques, dimanche, seuls quelques milliers de personnes sont descendues dans la rue, des jeunes dans l’écrasante majorité. Kelvin est l’un d’entre eux, et n’accepte de témoigner que sous le couvert de l’anonymat. « Pékin est à bout et n’en peut plus des appels à la démocratie lancés par les Hongkongais. Le gouvernement communiste croit encore que le mouvement de contestation lancé en 2019 est organisé par des figures du camp pro-démocratie et téléguidé par des forces étrangères. Ce qui est absolument faux, ça reste un mouvement sans meneur », explique le jeune salarié. « La Chine est une dictature, et c’est extrêmement naïf de leur part de croire qu’avec la force ils parviendront à contrôler une société aussi organisée et moderne que Hong Kong habituée depuis des décennies à la liberté de circulation de l’information et des idées », poursuit-il.

Il n’avait pas manifesté depuis des mois. Mais comme chez des milliers d’autres Hongkongais, « la colère gronde toujours ». Elle a éclaté à nouveau quand Pékin a annoncé jeudi vouloir faire appliquer des mesures sur la sûreté nationale.

Avant la rétrocession en 1997, une mini-Constitution avait été élaborée pour que Hong Kong conserve son système économique, judiciaire et légal une fois retourné dans le giron chinois. Un article avait été introduit à l’initiative de Pékin, obnubilé par la possibilité que Hong Kong ne devienne une plateforme subversive. L’article 23 interdit la « trahison », « la sécession », « la subversion à l’encontre du gouvernement central », « le vol des secrets d’État » ainsi que « les relations des groupes locaux et des partis ou organisations étrangères ».

Jamais les autorités locales n’ont eu la poigne pour l’imposer à une population en partie hostile. À bout, après des mois d’une insurrection populaire et le succès électoral du camp prodémocratie aux élections locales fin novembre, la patience de Pékin semble avoir atteint ses limites. Le gouvernement central s’apprête à promulguer sa propre loi de sûreté nationale et pourrait l’inscrire directement dans l’annexe III de la loi fondamentale sans que le parlement local n’ait voix au chapitre.

« Une fois le texte appliqué, revendiquer le suffrage universel, qui nous a pourtant été promis au moment de la rétrocession, pourra tomber sous le coup de la loi », redoute Ming Ming, manifestante qui témoigne sous le couvert de l’anonymat. « Le Parti communiste chinois peut fabriquer n’importe quel chef d’accusation contre vous et décréter que le suffrage universel peut blesser l’intégrité des Chinois du continent ou être assimilé à des appels à l’indépendance », craint l’étudiante de 23 ans, peu avant que les premiers tirs lacrymogènes ne soient tirés par la police dimanche. « Personne en Chine ne définit les termes légaux, c’est ce qui est terriblement inquiétant. Les citoyens là-bas ne sont pas protégés par la Constitution, les dirigeants se sont arrogé le droit de dire qui est coupable ou qui ne l’est pas, la société est très différente de la nôtre. »

C’est pour ces mêmes inquiétudes que des milliers de Hongkongais s’étaient opposés à partir de juin 2019 au projet de loi qui aurait autorisé les extraditions vers la Chine. Une partie des 7,5 millions d’habitants de Hong Kong s’étaient alors mobilisés contre le texte pour préserver la liberté d’expression et l’État de droit conférés à leur territoire en théorie jusqu’en 2047. Cette fois-ci, les mêmes opposants craignent que le texte concocté par Pékin ne signe définitivement l’arrêt de mort de ces spécificités.

Ils ne sont pas les seuls à partager ces inquiétudes. La Bourse de Hong Kong a montré des mouvements de panique vendredi, clôturant à la baisse (-5,6 %). Et outre des ONG de défenses des droits de l’homme et un groupe de 199 hommes politiques de 23 pays différents se sont par ailleurs alarmés dans un communiqué commun des risques encourus pour « l’intégrité de “Un pays, deux systèmes” ». Les signataires – parmi lesquels l’ancien gouverneur de Hong Kong Chris Patten, l’ancien secrétaire des affaires étrangères britanniques Malcom Rifking, ou encore des sénateurs américains – décrivent le projet de Pékin comme « un assaut total sur l’autonomie, l’État de droit et les libertés fondamentales de la ville ». « L’intégrité d’“Un pays, deux systèmes” tient à un fil », s’alarment-ils.

Pékin est resté droit dans ses bottes. La loi devra s’appliquer « sans le moindre délai », a a déclaré M. Wang lors d’une conférence de presse au siège du Parlement chinois à Pékin. Il a justifié le recours à cette loi par les manifestations qui ont secoué Hong Kong l’an dernier. « Les actes violents et terroristes continuent à monter et des forces étrangères se sont profondément et illégalement ingérées dans les affaires de Hong Kong », a-t-il estimé, dénonçant « une grave menace pour la prospérité à long terme » du territoire revenu dans le giron de la Chine en 1997.

Devant une telle inflexibilité, les opposant les radicaux dimanche juraient qu’ils « continueront à se battre ». Parmi ceux qui ne sont pas descendus, certains pensent déjà à s’exiler.

Margot Clément

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