Édition du 27 septembre 2022

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Arts culture et société

Critias ou l’Atlantide ; genre politique (Texte 36)

Un récit qui se termine sur une fin abrupte (Première version)

Critias est un dialogue qui a été rédigé immédiatement après le livre Timée. Il en est la suite. Nous aurons donc l’occasion éventuellement de les mettre en relation l’un avec l’autre. Ce dialogue introduit quatre personnages, à savoir, dans l’ordre : Timée, Critias, Socrate et Hermocrate. Il compte seulement cinq répliques et se termine abruptement comme suit : « Et, les ayant rassemblés, il dit… ».

Critias (un premier résumé sommaire)

Il s’agit à proprement parler d’un dialogue inachevé qui porte sur le mythe[1] de cette île complètement engloutie (« enfoncée » [108e]) du nom d’Atlantide, dont on se demande encore aujourd’hui si elle a réellement existé (Vidal-Naquet, 2005, p. 343). Dialogue ou quasi monologue ? La question se pose, puisque l’entièreté du texte repose sur une intervention longue et ininterrompue de Critias qui reprend à son compte le récit historique (ou « mytho historique »), transmis par la tradition orale depuis plus de 9000 ans[2] (108e), de la guerre de jadis entre l’Athènes ancienne et l’Île Atlantide.

Face à ce texte, la lectrice et le lecteur peuvent légitimement se demander : comment Platon a-t-il pu documenter cette société disparue et dont le territoire aurait été littéralement submergé en totalité depuis des millénaires ? Il nous est impossible de répondre à cette interrogation en nous basant exclusivement sur le Critias. Pourquoi nous intéressons-nous à cet ouvrage alors ? Uniquement pour la raison suivante : son volet politico-philosophique. Critias a été écrit immédiatement après Timée, dont l’apport de celui-ci est nécessaire pour mieux interpréter celui-là. Qui plus est, il vient après La République et précède Le Politique et Les Lois (Brisson, 2020, p. 336). Il s’agit d’un ouvrage de la troisième période durant laquelle Platon précise sa pensée politique au niveau du régime politique idéal à mettre en place dans une communauté humaine.

Le livre Critias se divise en trois parties : une introduction (106a-109a) ; une première partie sur Athènes (109a-113b) comptant deux sous-parties (population et territoire) et une deuxième et dernière partie sur Atlantide (112e-121e) comportant trois sous-parties (population, territoire et organisation politique). C’est dans la dernière sous-partie de la section concernant Atlantide (119b-121c) que Platon traite de l’organisation politique de l’Île mythique.

Critias fait donc une longue description des deux puissances qui s’apprêtent à s’affronter. Il est question de leur territoire, de leur population, de leurs ressources, de la division hiérarchique de la société (les classes sociales en présence), de la forme du gouvernement en place, de leur organisation militaire, de la vertu des Athéniens et de la force brutale des Atlantes. Il s’agit en quelque sorte de descriptifs qui rappellent bien les monographies plus actuelles sur des territoires précis, voire même les atlas encyclopédiques qui relatent leur composition topographique, économique, politique, culturelle et historique. Une analogie apparaît ici avec le dieu Atlas, qui a obtenu de son père Poséidon le droit de gouverner l’Atlantide ; ce qui fait donc des Atlantes les descendant.e.s de ce dieu. Or, le récit s’arrête au moment où cette civilisation, devenue dépravée (121b), s’apprête à connaître son châtiment divin (121c).

C’est en ayant oublié les prescriptions de Poséidon et la valeur de son tracé de l’architecture de l’île, qui visait alors à protéger à la fois la population et le temple central sacré contre les ennemis extérieurs et la profanation, que les Atlantes, dans leur construction de ponts et dans l’accroissement de leurs activités lucratives reliant les différents anneaux concentriques qui devaient pourtant rester désunies, ont accentué la dépravation de leur île divine et forcé la main du « dieu des dieux » à les frapper, à savoir Zeus, « lui qui règne en s’appuyant sur des lois […] [et qui] comprit, parce qu’il avait le pouvoir de connaître ce genre de choses, à quel point de dépravation en était venue une race excellente, et il voulut leur appliquer un châtiment afin de les faire réfléchir et de les ramener à plus de modération » (121b).

Ce dialogue ne nous dit pas par contre à quoi au juste a consisté le châtiment qui a été réservé aux Atlantes. Néanmoins, quelques idées apparaissent ici : tout d’abord, Platon semble profiter de l’exemple de l’Atlantide pour donner un avertissement aux Athéniens sur leur possible destinée, alors qu’il semble conclure à une dépravation semblable chez eux et veut insinuer par le fait même, et donc ensuite, que l’apogée glorieuse se trouve aussi derrière eux ; autrement dit, l’âge d’or repose dans le passé et ne représente pas un futur, à moins de renverser la vapeur et d’aspirer à y retourner. Voilà une prise de position opposée à l’idée moderne du progrès, qui perçoit plutôt un état dépravé ou arriéré du monde passé, puisque l’âge d’or n’aurait pas encore été concrétisé. Platon soutient qu’il y a eu un moment où les humains descendaient directement des dieux, soit une époque glorieuse désormais perdue mais qui peut être retrouvée, non à l’identique, quoique dans un renversement de situation dans le but de ramener ce qui faisait la grandeur des civilisations de jadis. Lors de cet âge d’or, les lois divines et humaines étaient les mêmes et servaient non seulement à réguler l’existence individuelle et collective, mais d’outils de prestige et de grandeur. Ainsi, la chute des Atlantes se justifie davantage par la perte de leur nature divine, voire leur corruption au matérialisme, à l’orgueil et à l’ambition démesurée. En ce sens, Platon se donne l’occasion d’ouvrir la voie sur ses prochains écrits, précisément dans l’intention d’introduire quelques pistes de solution afin de renouer avec les sages lois de la période « dorée », voire une forme d’espérance renouvelée et inédite. Car, il renverse l’idée voulant que ce qui a été perdu ne peut plus être retrouvé et suppose alors une succession ou un cycle de progressions et de régressions. Qui plus est, par Critias, il insinue que la cité idéale souhaitée et souhaitable a déjà existé et que sa République n’est pas qu’utopie mais nostalgie.

Pour conclure

Critias se classe dans la catégorie des ouvrages politiques de Platon. Nous retrouvons, dans ce dialogue, certaines notions avec lesquelles il a tenté de définir le régime politique idéal : serait-ce l’autocratie[3] (119c) ou la démocratie (112e) ? Un Régime des lois (119c et 121b) basé sur la Persuasion (109c) ou plutôt la Coercition (121b) ? Mais il s’agit surtout d’une oeuvre inachevée qui laisse place à l’imagination et à l’Idée d’une grandeur passée.

Pourquoi une première version à ce texte ?

Platon nous a légué sa doctrine politique à travers principalement les livres suivants :

La République, Le Politique et Les Lois. Timée et Critias sont également deux ouvrages intéressants au niveau de sa réflexion politique. À l’origine, il se proposait d’écrire une trilogie : Timée, Critias et Hermocrate. Or, ce dernier titre n’a jamais vu le jour. Pire, Critias est resté inachevé et comme mentionné plus haut, il se termine assez brutalement. Dans ce projet d’écriture initial, Platon réfléchissait, avec les moyens à sa portée, sur rien de moins que les origines du monde et la place qu’occupe l’humain dans le Cosmos. Dans le résumé à venir du Timée, nous serons en mesure de voir qu’il y est question dans ce dialogue de la constitution la plus parfaite selon Socrate, quoique celle-ci, aux dires de Critias, ait existé il y a plusieurs millénaires. Il s’agit de la constitution de l’Athènes ancienne. Mais comment cette connaissance (étant sous-entendue la chaîne des événements) s’est-elle rendue jusqu’à Platon ? Quelle leçon peut-on retenir de ces deux dialogues (Timée et Critias) ? Qu’arrive-t-il à une civilisation qui baigne dans l’abondance et qui se laisse envahir par une soif d’impérialisme arrogant et corrompue par un matérialisme destructeur des ressources qu’elle retrouve en abondance sur son territoire ?

En ce cinquantenaire de la publication du livre du Club de Rome intitulé Les limites à la croissance (Delaunay, 1972), y a-t-il une leçon à tirer du mythe d’Atlantide ? En clair, ce mythe pourrait-il servir encore de métaphore, cette fois-ci pour notre avenir ? Nous y reviendrons.

Yvan Perrier

Guylain Bernier

29 juillet 2022

yvan_perrier@hotmail.com

Références

Brisson, Luc (Dir.). 2020. Platon oeuvres complètes. Paris : Flammarion, 2 230 p.

Delaunay, Janine. 1972. Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome. Paris : Fayard, 314 p.

Vidal-Naquet, Pierre. 2005. Le chasseur noir : Formes de pensée et formes de société dans le monde grec. Paris : La Découverte, p. 343.

[1] Même si Platon prétend raconter une « histoire vraie ». Voir la section 111d) et également Brisson (2020, p. 314).

[2] Le récit de ce conflit militaire aurait d’abord été transmis oralement pendant 1000 ans, avant d’être mis par écrit (Brisson, 2020, p. 327).

[3] Roi qui dispose « (d’)un pouvoir absolu » (119c).

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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