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Dilma Rousseff : « Les forces néolibérales ont choisi le néofasciste Bolsonaro »

De passage en France, l’ancienne présidente du Brésil, destituée en 2016, repart au combat en voulant construire une campagne internationale pour la libération de Lula, son prédécesseur emprisonné. Et se refuse à tout regard critique sur les treize années de pouvoir du Parti des travailleurs.

19 septembre 2019 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/190919/dilma-rousseff-les-forces-neoliberales-ont-choisi-le-neofasciste-bolsonaro

L’heure n’est pas à l’introspection, encore moins à l’autocritique et pas même à un « devoir d’inventaire ». C’est au contraire le moment d’un combat déterminé contre Jair Bolsonaro, cet ancien militaire raciste, homophobe, misogyne et nostalgique de la dictature, élu président du Brésil le 28 octobre 2018.

Dilma Rousseff, présidente de 2011 à 2016, destituée au terme de ce qu’il faut bien qualifier de coup d’État parlementaire, est en France pour quelques jours. Invitée par le PCF pour la Fête de l’Humanité, elle a également rencontré les responsables de La France insoumise et François Hollande.

Ce déplacement, qui s’inscrit dans une tournée dans plusieurs pays européens (Royaume-Uni, Espagne), permet à celle qui est toujours militante du Parti des travailleurs (PT) de repartir à l’offensive pour construire une campagne internationale pour la libération de Lula. L’ancien président, figure charismatique de la gauche brésilienne et candidat « empêché » en 2018, est emprisonné depuis avril 2018, condamné pour corruption à une peine de huit ans et dix mois de détention.

Dilma Rousseff, présidente de 2011 à 2016. © Reuters Dilma Rousseff, présidente de 2011 à 2016. © Reuters

« Ma destitution a été l’acte inaugural de tout un processus. Le deuxième acte a été l’emprisonnement de Lula et le coup d’État judiciaire pour lui interdire de se présenter à la présidentielle de 2018 dont il était le favori. Le troisième acte est l’élection du néofasciste Bolsonaro », explique celle qui, avant d’être présidente, a occupé des postes clés durant les deux mandats présidentiels de Lula (2003-2011).

Invitée mercredi 18 septembre par l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Dilma Rousseff est longuement revenue sur tout le processus qui, depuis 2015, a in fine installé un extrémiste dangereux à la tête d’un géant qui est la huitième économie mondiale.

« La vérité a beaucoup souffert au Brésil avec et après ma destitution. Puis le procès Lula et le coup d’État fomenté par les juges et les procureurs ont mis la démocratie brésilienne en faillite. C’est pour cela que nous défendons Lula », dit Dilma Rousseff, qui estime qu’une solidarité internationale « est essentielle pour rompre le mensonge qui imprègne profondément notre société ». L’ancienne présidente tente de mobiliser les opinions mais aussi les leaders internationaux pour une libération de Lula. « Les signatures de responsables français seraient très importantes », ajoute-t-elle.

Car Dilma Rousseff en est convaincue : la présidence du « néofasciste grotesque et incompétent Bolsonaro » entraîne son pays vers « le chaos ». L’heure n’est donc pas à s’interroger sur les défaites du PT et les échecs de sa présidence, mais bien de préparer la suite. « Le PT reste le premier parti du Brésil, quand le centre-droit et la droite sont désintégrés. Il nous faut parler avec tout le monde pour créer une force de rassemblement et faire que notre pays se retrouve », assure-t-elle.

Dilma Rousseff a présenté une analyse qui doit beaucoup à l’essayiste Naomi Klein, citée à deux reprises, et à son livre La Stratégie du choc, ou comment les ultralibéraux se nourriraient des crises successives, jusqu’à les provoquer. « Le néolibéralisme et le néofascisme sont les deux problèmes du Brésil aujourd’hui », dit-elle, et ils se font la courte échelle.

L’ancienne présidente rappelle à juste titre que les politiques ultralibérales ou néolibérales, développées dès les années 1980 aux États-Unis ou en Europe (Reagan et Thatcher), n’ont jamais été véritablement menées au Brésil, même durant les 21 ans de dictature militaire (1964-1985), à la différence du Chili de Pinochet, par exemple. Quand ce néolibéralisme s’impose au tournant des années 2000, Lula accède au pouvoir.

« Avec la présidence Lula puis la mienne, nous sommes devenus une vraie barrière à l’introduction du néolibéralisme et c’est bien cet obstacle qu’il s’agissait de détruire pour installer la possibilité de mettre en place des politiques néolibérales. Voilà la principale caractéristique de ce qui s’est passé au Brésil », estime-t-elle.

À l’appui de cette thèse, peuvent être citées les nombreuses mesures de dérégulation, d’austérité budgétaire, de réforme du marché du travail, de coupes massives dans les programmes sociaux et redistributifs aussitôt mises en place par Michel Temer (centre-droit), qui lui a succédé à la présidence de 2016 à 2018. Peuvent également être citées les campagnes anti-PT massivement soutenues et financées par l’élite oligarchique brésilienne et les grands oligopoles (qui n’ont pourtant cessé de s’enrichir sous les mandats de Lula).

L’internationalisation brutale de la finance, la concentration du capital, la mise en cause des droits sociaux se sont accompagnées d’attaques contre les institutions démocratiques, estime Dilma Rousseff. « Pour mener à bien ce processus entamé avec ma destitution et poursuivi par une justice en mission pour un agenda politique, il a fallu créer un nouvel environnement politique. Le néolibéralisme a détruit le centre-droit, les partis traditionnels et s’est rallié au néofasciste Bolsonaro », ajoute-t-elle.

Telle est la lecture faite aujourd’hui par une grande partie des responsables du PT. On sait Bolsonaro parfaitement ignare en économie, ayant au fil des ans défendu tout et son contraire, de l’économie planifiée à l’ultralibéralisme. Mais celui qui fut son conseiller pendant la campagne est devenu le tout-puissant ministre de l’économie. Et Paulo Guedes, formé à l’université de Chicago dans les années 1970, quand elle était le creuset des idées néolibérales, a des convictions bien ancrées.

Assumant un brusque virage libéral, le ministre a déjà mené une réforme au pas de charge des retraites, annonce une réforme fiscale, une nouvelle réforme du droit du travail et une vague sans précédent de privatisations. Au cœur de ce dernier projet : la privatisation de Petrobras, le géant pétrolier et énergétique brésilien contrôlé par l’État qui réveille déjà les appétits des grandes compagnies américaines.

Démantèlement du droit de l’environnement, coupes dans l’éducation et dans l’enseignement supérieur, austérité budgétaire encore… « Bolsonaro l’avait dit : “Il va falloir beaucoup détruire avant de reconstruire ce pays.” Et il le fait », insiste Dilma Rousseff.

Ce virage libéral est ouvertement revendiqué par Paulo Guedes, qui promet de renouer avec une croissance au point mort depuis la récession de 2015. « Bolsonaro n’est pas seulement néofasciste, il est l’exécutant fidèle de cet agenda néolibéral, mais je pense que la folie et l’absurdité de certaines de ses mesures vont lui faire perdre de nombreux soutiens », estime l’ancienne présidente.

La grille d’analyse de Dilma Rousseff a beaucoup d’avantages, dont le principal est de bien placer les enjeux de la présidence Bolsonaro. L’éventuelle privatisation de Petrobras, après la découverte il y a quelques années d’un immense gisement pétrolier sous-marin, est ainsi un dossier stratégique essentiel. L’ancienne présidente, interrogée sur sa mise sur écoute par l’agence américaine NSA révélée en 2013, a d’ailleurs précisé que l’état-major de Petrobras était lui aussi sur écoute.

Mais en axant son propos sur cette alliance néolibéralisme-néofascisme, Dilma Rousseff oublie bien d’autres difficultés et dynamiques que le PT a refusé de prendre en compte et que sa propre présidence a volontairement négligées. Il en est ainsi de la montée en puissance des églises évangéliques qui, pour la première fois en 2018, ont réussi à rassembler un énorme électorat populaire derrière le candidat Bolsonaro.

Il y a également l’épuisement du PT dès le deuxième mandat de Lula, les dissensions internes, les divisions croissantes des gauches brésiliennes, et surtout l’éloignement de la société révélé par les grandes manifestations de 2013 pour réclamer de meilleurs services publics.

Réélue de justesse en octobre 2014, Dilma Rousseff impose quelques mois plus tard un virage austéritaire violent pour répondre à la crise économique qui frappe le pays. Le chômage monte en flèche, les nouvelles classes moyennes se sentent menacées. Et il y a enfin les immenses scandales de corruption à répétition qui frappent le PT et ses dirigeants comme les autres partis.

Dilma Rousseff n’est pas disposée à un tel inventaire pourtant ardemment discuté par les intellectuels proches de la gauche et les militants du parti. Interrogée sur ces sujets, elle renvoie au bilan de Lula plus qu’à celui de sa présidence : 40 millions de personnes sorties d’une extrême misère, l’accès des jeunes défavorisés à l’éducation et à l’université, des programmes sociaux inédits, une croissance forte durant plus de dix ans et un rôle international reconnu.

Le refus d’évoquer une réforme du système politique, qui produit de manière systémique une corruption massive, ou d’analyser les profondes mutations de la société brésilienne n’aidera sans doute pas le PT à renouer avec les autres forces de gauche et à repartir à la conquête de l’électorat populaire. Mais Dilma Rousseff en est convaincue : c’est dans les urgences des batailles à mener contre Bolsonaro et du combat pour la libération de Lula que le PT retrouvera le chemin du pouvoir. Réponse dans les années à venir.

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