Édition du 12 novembre 2019

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Arts culture et société

Du texte à l’espace public : les arts littéraires dans la rue à Québec

Depuis une vingtaine d’années, la création littéraire québécoise se distingue par la diffusion sur son territoire des arts littéraires. Ainsi apparaissent des œuvres hybrides et souvent expérimentales, qui recourent à de multiples pratiques transdisciplinaires centrées sur une dimension performative ou spectaculaire, à partir d’un travail esthétique sur la langue et d’une écriture qui combine les supports.

Tiré de The conversation.

En cela, les arts littéraires sont proches d’une certaine tendance de la littérature contemporaine française qualifiée « hors du livre » par certains chercheurs (Olivia Rosenthal, Lionel Ruffel).

De manière plus générale, cette tendance s’inscrit dans le « tournant performatif » touchant à la fois le champ artistique et celui des sciences humaines et sociales (Peter Burke, Elizabeth Bell).

Les arts littéraires croisent les champs, transgressent les frontières artistiques et s’actualisent ainsi sous des formes variées. Poésie sonore, œuvres vidéo et numériques, lectures musicales, installations, performances participatives et expositions sont au rendez-vous. La littérature quitte le support livresque pour investir l’espace public : de nombreuses créations littéraires infiltrent l’espace de la rue, les façades d’immeubles, les trottoirs, tout en posant aussi la question des « faire avec l’espace » qui rejoint certains enjeux de l’art contemporain (Anne Volvey).

Un festival-laboratoire

Le festival « Québec en toutes lettres » s’impose depuis 2010 comme un laboratoire d’expérimentation novateur qui s’emploie à soutenir et à rendre visibles les arts littéraires dans leur diversité, comme le dispositif « Œuvres de chair » (2012) offrant au public un étonnant speed dating littéraire sous la forme d’un rendez-vous clandestin avec un écrivain dans l’intimité d’une chambre d’hôtel de la ville aménagée par l’auteur ou encore les « commandos poétiques » (2018) du collectif les Souffleurs qui chuchotent à l’oreille des passants des poèmes et brandissent au sommet des toits des écriteaux-poèmes afin de désenclaver la littérature.

À l’occasion de son 10e anniversaire, le festival a lancé dans la ville une offensive littéraire axée sur la performance avec l’instauration d’une ambitieuse brigade de 40 créateurs investissant les rues et identifiables dans l’espace public grâce à leurs dossards orange, porte-voix et insignes. L’enjeu est d’infuser le terrain et de propager la littérature selon différentes formes (poèmes, contes, micro-récits, fragments, slams) en allant par équipe de 3 artistes au contact des passants dans quatre quartiers de la ville.

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Privilégiant le corporel, l’instantané et l’improvisation, cette littérature performée prend appui sur un enjeu physique et s’efforce d’effacer les frontières entre le privé et le public, mais aussi entre la vie quotidienne et la littérature.

Le livre n’est envisagé que comme un relais, sorte de partition pour la performance à venir. Il s’agit en effet d’une démarche interactive visant à aborder le public en lui proposant une courte lecture capable le temps d’un instant de le transporter dans un autre univers. Cette interpellation du public engendre des réactions diverses. Si certains refusent ou mettent en place des stratégies d’évitement, d’autres participent activement et prennent part à ce moment d’échange, dans l’interaction, en récitant en retour un texte aimé ou un poème de leur propre création parfois. À travers cette dynamique de partage et approche performative, les arts littéraires génèrent à la fois une expérience artistique, esthétique et culturelle éphémère et extraordinaire.

Détourner les valeurs marchandes et publicitaires

Se saisissant de manière ludique de la critique du développement du capitalisme hyperindustriel et du consumérisme outrancier analysé notamment par l’écrivain et philosophe Bernard Stiegler, (« Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu », Le Monde diplomatique, juin 2004), le festival opère cette année un détournement des valeurs marchandes et publicitaires au profit d’un message désintéressé visant à démocratiser la littérature et à réfléchir sur la fabrication artificielle de nos désirs.

L’événement intitulé « Ceci n’est pas une pub », mené en partenariat avec les libraires indépendants de Québec et les commerçants, invite actuellement le public à suivre une création dispersée dans plusieurs quartiers de la ville (Faubourg Saint-Jean, Montcalm, Saint-Roch et Vieux-Québec). Cette littérature exposée et fugace cherche à bousculer le quotidien des passants et à détourner les supports communicationnels habituels au sein de l’espace public durant quelques jours.

Ainsi, dans cet espace symbolique, correspondant selon Jürgen Habermas à l’expression d’un « intérêt général partagé », se déploient des fragments poétiques inédits produits à cette occasion par 40 auteurs sur des banderoles géantes dans les rues, des graffitis poétiques à la craie sur les trottoirs, des affiches dans les vitrines de magasins, des ardoises dans les restaurants, des expositions extérieures de bandes dessinées sur présentoirs et de poèmes sur les grilles des jardins.

Les œuvres ne sont pas conçues comme des objets mais plutôt comme une dynamique et un principe de prolifération. L’installation sonore s’infiltre aussi sur le territoire urbain grâce à la mise en place d’une dizaine de capsules audio diffusant les poèmes créés pour l’occasion au détour des rues (boîte aux lettres vocale), des librairies (bornes interactives) et des ascenseurs.

Cette littérature exposée se joue des usages instrumentaux de la narration soumise habituellement à des fins de stratégie communicationnelle et commerciale, afin d’activer un art de conter transmédial qui s’inscrit dans une visée esthétique interrogeant le citoyen, en écho avec la thématique porté par le festival sur les enjeux actuels liés à l’avenir de la vie sur Terre, les liens avec les territoires et la sauvegarde de la beauté du monde.

Culture expérentielle et médiations in situ

Outre l’inscription territoriale, la manifestation « Ceci n’est pas une pub » intègre une « promenade accompagnée » par le biais d’une cartographie, sous la forme de cartels, signalant les rues de Québec investies. Dans une perspective dialogique et hybride, cette médiation culturelle in situ portant sur les arts littéraires met en jeu une pluralité d’acteurs et de lieux, tout en cherchant à renouveler les rapports entre l’individu et la littérature.

Partant de la Maison de la littérature, la déambulation menée sous la conduite d’un médiateur comprend quatre stations (rue St Jean, place d’Youville, jardin St Matthew, rue St Joseph) qui permettent de contextualiser le projet littéraire et la démarche, tout en lisant les créations exposées ou en activant les bornes des poèmes sonores. Cette expérience singulière et immersive, établie grâce à cette relation entre le sujet et l’œuvre exposée, invite les participants à se décentrer afin de s’immerger dans la poésie et d’expérimenter les émotions qui en découlent. Mais quel bilan au final du côté du public ?

Un public enthousiasmé

Sur la quarantaine de personnes représentant un panel particulièrement hétérogène (genre, âge, profils professionnels…) et ayant assisté à cette « promenade accompagnée », nous avons pu, lors d’entretiens menés au cours de la déambulation, saisir l’intérêt de cette médiatisation des arts littéraires dans ce format spécifique. En effet, plusieurs participants ont souligné leur goût pour « une activité culturelle moins habituelle que les lectures musicales ou conférences d’auteurs durant les festivals », un « renouvellement du rapport à la littérature grâce à la promenade ».

D’autres ont insisté sur la possibilité offerte de vivre la poésie « comme une pratique collective encadrée permettant de mieux comprendre les œuvres, en étant guidé » et aussi « une pratique qui relie aux autres », « un moyen de partager ses émotions » face aux œuvres. Enfin pour certains : « un attrait pour les arts littéraires », « une façon de lutter contre les stéréotypes sur la poésie comme genre inaccessible », « un moyen de rendre accessible la culture ». Au final, un objectif de taille semble avoir été atteint à travers cette publicisation des arts littéraires, celui de démocratiser la littérature contemporaine.

Carole Bisenius-Penin

Maître de conférences Littérature contemporaine, CREM, Université de Lorraine.

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