Édition du 20 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Racisme, complotisme, indépendance, scène politique, rôle des élu.e.s de gauche : Entrevue avec Andrés Fontecilla, député de Québec solidaire dans Laurier-Dorion

Le travail parlementaire doit servir d’amplificateur aux luttes sociales

Andrés Fontecilla a accordé une entrevue à André Frappier pour Presse-toi à gauche dans ses bureaux de la rue Jarry vendredi le 9 octobre dernier.

André Frappier - Comment tu vois l’évolution de la CAQ ?

Andrés Fontecilla - En fait la CAQ est arrivée avec un projet politique qui avait l’ambition d’imprimer sa marque dans la politique québécoise. Comme tout gouvernement, elle a imposé les réformes les plus controversées en début de mandat. La loi 21 semblait symbolique mais avait une portée excessivement grande malgré le fait que c’était une politique ciblée et sectorielle qui ne semblait pas atteindre à prime abord la majorité de la population.

Cette loi visait à interdire le voile dans le milieu de l’éducation et dans la fonction publique pour des milliers de femmes. Ce n’est pas le nombre de personnes touchées mais la portée politique qui a empoisonné et empoisonne encore la vie publique. La CAQ est venue en quelque sorte trancher ce débat-là. Ils sont venus dire qu’il y a une forte majorité politique qui tranche d’un côté, alors que ce n’est pas le cas. C’est une vision qui visait l’électorat hors des centres urbains pour la grande majorité, là où les communautés visées par la loi 21 sont peu présentes. C’est une politique qui, par conséquent, peut plus facilement rejoindre et à la fois alimenter les préjugés de la supposée menace que représente les communautés maghrébines. C’est ce qu’on appelle faire de la politique électorale ciblée ou de division.

Le gouvernement Legault a par ailleurs aboli les commissions scolaires au profit d’un fonctionnement centralisateur et complètement éloigné de tout dialogue avec les communautés locales. Essaie de parler avec un centre de service scolaire aujourd’hui, bonne chance. Il a réglé la question du taxi en appuyant la multinationale Uber au détriment des travailleurs artisans, il abolit les outils de contrôle social comme la régie de l’énergie en faisant miroiter le mirage de la baisse de tarifs qui ne sera que momentanée.

Donc la CAQ a fait toute une série de réformes marquées à droite dont la plus importante a été la loi 21. Ce qui a un peu chamboulé cette trajectoire c’est la COVID-19 qui a fait en sorte que le Québec est confiné et que les activités sont arrêtées mais pas complètement. Le gouvernement, lui, a continué à faire de la politique et les oppositions ont disparu pour des raisons qui leur appartiennent. La situation objective c’est qu’on voyait un acteur politique, pas un gouvernement. C’est le premier ministre qui à tous les jours donnait un spectacle avec son fidèle compagnon Arruda. Cela a fait en sorte qu’avec sa figure paternaliste François Legault est devenu plus populaire que son gouvernement.

Où ça va nous mener je ne le sais pas. Les partis d’opposition dont QS on a été rendus invisibles durant cette période et nous, on a connu une baisse substantielle dans les sondages. Au printemps on est sortis très fort quand même pour critiquer le gouvernement mais on vient d’entrer dans une deuxième vague qui semble encore plus virulente que la première, à la différence que, la première fois, le gouvernement avait pris une décision radicale d’arrêter l’économie. Le gouvernement Legault a choisi cette fois-ci de ménager la chèvre et le chou, l’économie versus le virus et le confinement partiel, avec pour conséquence un virus qui continue de s’étendre.

Pendant ce temps-là, il y a un nouveau mouvement qui est peut-être mal nommé Complotiste, qui est selon moi colonisé par l’extrême droite québécoise. On ne peut pas dire que tous les Complotistes sont d’extrême droite. Ce sont aussi des gens qui ont des craintes légitimes concernant l’administration gouvernementale mais qui ne sont pas nécessairement d’extrême droite, c’est donc un phénomène qu’il faut surveiller.

On voit aujourd’hui que le gouvernement commence à perdre des plumes. C’est logique, la première fois c’était simple on confine tout, il n’y avait plus personne qui sortait de son domicile ou presque. Aujourd’hui on complexifie les choses, on permet à certaines régions de sortir et pas à d’autres. C’est beaucoup plus modulé, la population s’y perd et devient moins disciplinée. C’est particulièrement vrai pour les jeunes. J’ai l’impression que les critiques commencent à fuser dans la population par rapport à la gestion de la CAQ et du premier ministre en particulier. Il y a beaucoup plus d’insatisfaction envers les mesures du gouvernement et je pense qu’il va perdre des plumes dans cette aventure-là.

AF - En plus de la question autochtone

Andrés- Cela nous rappelle que ce qui se passe au Canada a des répercussions ici au Québec. On vit une crise qui a débuté à l’autre bout du Canada en Colombie Britannique avec les barrages ferroviaires des communautés autochtones qui ont fini par avoir des répercussions ici au Québec. Cela a pris une vigueur particulière depuis quelques années, qui a entrainé l’enquête fédérale et la commission Viens sur les événements de Val d’Or. Plus récemment le décès de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette a ramené l’oppression des nations autochtones au cœur des préoccupations politiques. Cela a pris une dimension extrêmement importante et cette question-là est en train de tordre le bras du premier ministre par rapport à sa position de principe concernant le racisme systémique. Question qu’il refuse toujours de reconnaître.

AF - La pression est forte, l’éditorialiste en chef de La presse François Cardinal ainsi que le maire de Québec Régis Labeaume ne sont pas du même avis que lui.

Andrés - Oui et puisque tu reconnais le racisme systémique chez les nations autochtones, qu’est-ce qui empêche de le reconnaître dans le reste de la société. C’est une autre lutte perdue pour François Legault. S’il fait un volteface sur cette position-là, sa base dure va se rappeler de tous ces faux pas.

Au début de l’été on était en quelque sorte désarçonnés par l’ampleur de son appui populaire. Maintenant cet appui est en train de descendre, on est en train d’abandonner si on peut le dire ainsi, les sommets soviétiques en termes d’appui pour revenir à quelque chose de plus normal.

AF - Le parti québécois aura une nouveau chef il navigue dans le même terrain concernant le nationalisme identitaire. Quelle place peut-il avoir dans tout ça ? Étant donné l’hégémonie politique de la CAQ dans ce secteur nationaliste au Québec ?

Andrés - Il reste une place très exiguë pour le parti québécois pour ne pas dire qu’il ne reste plus de place du tout. Il faut voir la réalité, la CAQ se dit un parti nationaliste autonomiste mais en fait c’est un parti de la bonne vieille droite qui brasse le drapeau du nationalisme lorsque ça lui convient et qui le range lorsque ça lui convient plus.

Il ne reste que peu de place pour le PQ sinon dans la défense de la langue française. Le seul débat où il aurait pu encore prendre une place pertinente c’est dans la stratégie de l’accès à l’indépendance du Québec. Mais on voit qu’il n’a plus de perspectives depuis longtemps. La voie référendaire à toutes les sauces, dans un deuxième mandat, ou aujourd’hui dans la course à la chefferie c’est immédiatement pour se faire élire à la direction du parti. Mais pour prendre le pouvoir ils ne peuvent pas dire la même chose parce que l’électorat ne va pas dans le même sens. Ça fait des décennies qu’ils sont dans cette impasse et ce qui me surprend c’est que le Parti québécois a été incapable de renouveler cette base conceptuelle. À QS on n’est pas parfaits mais on a un projet pour répondre à ces questions.

AF- Peut-être que cela prend une vision dans un cadre politique différent. La crise environnementale nous démontre qu’on ne peut pas mener notre combat au Québec en vase clos. Pour un parti de gauche et pour Québec Solidaire en particulier quel défi représente le travail de solidarité internationale ?

Andrés - On oublie souvent de placer notre chez nous dans un contexte géopolitique qui peut être favorable ou défavorable. En ce moment il est défavorable, donc il est nécessaire d’en tenir compte pour définir notre projet chez nous.

C’est-à-dire, on ne peut pas faire l’indépendance du Québec sans construire des appuis partout dans le monde et surtout parmi nos voisins. C’est bien plus politiquement efficace d’avoir l’appui d’une centrale syndicale canadienne anglaise que d’avoir l’appui d’un pays lointain. Donc il faut considérer cet aspect géostratégique. Pour créer des alliances il faut travailler, il faut établir des contacts et construire une communication, poser des gestes politiques conjoints, établir des relations non seulement avec les dirigeantEs mais avec la base sociale et les mouvements.

AF- Tu fais beaucoup de travail de terrain avec les nouveaux arrivants tu fais beaucoup de travail international. Comment articules-tu ton travail parlementaire avec le travail terrain et le travail de mobilisation ?

Andrés - Je m’inspire beaucoup de ce qu’ont fait d’autres camarades dans le passé, en particulier Amir Khadir. À mon avis on ne doit pas être cantonnés au rôle traditionnel de député qui passe son temps à l’Assemblée nationale et qui revient la fin de semaine dans son comté pour faire des épluchettes de blé dinde et les barbecues.

Dans un parti comme le nôtre qui se veut des urnes et de la rue, il est impératif pour un député de dépasser son rôle de simple législateur en l’utilisant pour alimenter les lutte sociales. Moi, je conçois beaucoup mon rôle, en tout cas en ce moment dans l’opposition, comme un amplificateur des luttes sociales, autant auprès des gens qui se mobilisent et qui voient leur lutte légitimée par l’appui d’un représentant du peuple, autant auprès du public en général parce que la parole d’un député est reprise plus facilement par les médias.

Par mon rôle de député j’ai pu aider ces groupes à prendre des moyens pour se transformer en mouvement qui pose des gestes. J’ai trouvé ça assez extraordinaire, ça me dit que la mobilisation sociale est toujours essentielle. Mais ce qui est nouveau ici c’est que j’ai appris comment un député peut contribuer à cette mobilisation sociale pour finalement être leur porte-voix à l’Assemblée nationale.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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