Édition du 12 novembre 2019

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Amérique du Sud

Équateur : un récit des événements

Il est clair que la victoire revient aux milliers de citoyens-ennes qui se sont affrontés, seuls, pendant toute la journée aux policiers putschistes, démontrant clairement que le peuple était prêt à défendre jusqu’au bout son président démocratiquement élu

Ce jeudi 30 septembre, la police équatorienne, aidée par certains secteurs de l’armée, s’est soulevée contre le président démocratiquement élu Rafael Correa. Ce dernier s’est retrouvé assiégé par les mutins dans un hôpital militaire pendant près de 12 heures avant d’être libéré par une intervention de l’armée. Mais c’est essentiellement la population qui s’est mobilisée en nombre afin de tenter de le libérer et qui a subi, seule au cours de ces 12 heures, une forte répression de la part de la Police nationale. Il ne fait pas de doute qu’on a assisté à l’application d’un plan putschiste planifié (occupation des aéroports, de l’Assemblée nationale, de la chaîne publique...) fomenté par l’oligarchie équatorienne et ses alliés à Washington afin de renverser un processus populaire.

Ce vendredi 1er octobre, un rassemblement de protestation et de solidarité s’est déroulé en face de l’ambassade d’Équateur à Bruxelles avec une centaine de personnes, dont des militants-es d’Arlac, Manos Fuera de Venezuela, LCR, JAC, PTB, Intal, GUE et d’associations équatoriennes, chiliennes et colombiennes. (LCR-Web)



Coup d’État avorté en Equateur : Un récit des événements depuis Quito



Ce 30 septembre, dans plusieurs points du pays, la Police nationale s’est soulevée dans ses casernes, et plus particulièrement à Quito et à Guyaquil, les deux principales villes du pays. Informé, le président Rafael Correa s’est alors immédiatement rendu en personne à la caserne du 1er Régiment de la police de Quito dans le but d’informer les mutins du contenu exact de la Loi.
Après avoir été fortement chahuté à l’intérieur de la caserne, le président Correa n’a pu en ressortir, a été blessé et a du être hospitalisé à l’Hôpital Métropolitain, situé juste à côté de la caserne de police.

Une petite centaine de civils se sont rassemblés aux portes de cette dernière avec des slogans anti-Correa et en invitant les policiers soulevés à ne pas laisser sortir le président. Parmi eux, une figure connue, celle de l’avocat Pablo Guerrero, lié à l’ex-président Lucio Gutiérrez (entre 2003 et 2005) qui fut forcé d’abandonner à l’époque le Palais de Carondelet – le palais présidentiel – devant les puissantes mobilisations populaires et indigènes. Lucio Gutiérrez dirige aujourd’hui le Parti Société Patriotique, la principale force de l’opposition conservatrice au président Rafael Correa.

Au même instant, la Police nationale prenait le contrôle de l’Assemblée nationale et délogeait les députés de l’Alianza Pais (le parti politique du président Correa) en n’autorisant que la présence des élus de l’opposition conservatrice. De même, la Police nationale prenait le contrôle des aéroports de Quito et Guyaquil, les seuls du pays d’où partent et arrivent les vols internationaux, empêchant ainsi le transit d’avions jusqu’au soir.

Immédiatement, les appels à se mobiliser en faveur du président ont circulé par SMS sur tous les téléphones mobiles de l’Équateur, invitant le peuple à converger vers le Palais Carondelet. Plusieurs milliers de personnes, militants ou non de l’Allianza Pais, ont commencé à s’y rassembler. Sur le balcon principal, plusieurs ministres du gouvernement ont harangué la foule avec des slogans de soutien au régime, en défense de la démocratie et de l’État de droit. Le chancellier Ricardo Patiño, principal dirigeant du parti gouvernemental, a appelé à libérer le président de l’Hôpital Métropolitain. A travers plusieurs artères de Quito, les manifestants pro-gouvernementaux ont commencé à se diriger vers la caserne des mutins en scandant des mots d’ordres en faveur de Correa.

Dès l’annonce de la séquestration du président, plusieurs centaines de personnes se sont également rassemblées et barricadées aux alentours de l’hôpital, faisant face à une nuée de gaz lacrymogènes lancés par les policiers et répliquant à coups de jets de pierres.

A Guayaquil surtout, mais aussi dans d’autres villes, des petits groupes de manifestants de droite ont célébré le coup d’État dans la rue. Il s’agissait essentiellement d’étudiants, inspirés par les mouvements étudiants anti-chavistes au Venezuela (qui ont été à plusieurs reprises invités à donner des conférences en Équateur) ainsi que des militants de la Fédération des étudiants universitaires d’Équateur (FEUE), d’orientation maoïste, qui ont tenté de prendre plusieurs édifices publics (à Cuenca et à Guyaquil). Il est surprenant de voir comment la gauche maoïste soutient une tentative de coup d’État de la police nationale !

A Quito, le nombre de manifestants arrivant aux alentours de l’Hôpital Métropolitain n’a cessé de croître, subissant une répression féroce de la part des policiers mutinés. Avec des bâtons et des pierres et avec un grand courage, ils ont fait front pendant toute la journée contre les charges et les tirs de la Police nationale qui défendait le siège de l’hôpital où Correa était séquéstré.

Aux cris de "Oh Ah ! Correa no se va !" ("Correa ne tombera pas"), "Quito no se ahueva" ("Quito ne sera pas lâche") et "No nos vamos de aquí sin nuestro Presidente" ("Nous ne partirons pas d’ici sans notre président"), des jeunes, des personnes âgées et y compris des personnes en chaise roulante, avec un énorme courage, ont sans cesse tenté de percer le siège malgré une brutalité policière digne des années 1970.

Les sommets de l’armée ont alors clairement manifesté leur soutien au régime, ce qui enlevait toute possibilité de victoire au soulèvement policier. Malgré cela, les policiers mutinés ont poursuivi leurs actions de manière de plus en plus violente, tandis que l’armée restait invisible dans les rues.

Face au palais présidentiel, où tout était calme, d’autres milliers de personnes étaient rassemblées afin de défendre le gouvernement d’une possible offensive des forces policières. Le Chancellier Patiño a été matraqué lorsqu’il tenta de s’approcher de l’hôpital dans le but de parler au président de la République. D’autres ministres se sont également déplacés mais la ligne de front était fondamentalement composée par des jeunes qui exerçaient une pression constante sur les policiers.

Tandis que parvenaient, avec difficulté, les nouvelles que dans le reste du pays la situation se normalisait peu à peu et que les aéroports de Quito et Guayaquil étaient récupérés, un groupe de policiers en civil accompagnés de civils, dont certains sont connus pour leurs liens avec l’Opus Dei, ont violemment occupé la télévision publique, Ecuador TV. A nouveau, surgit la figure de l’avocat Pablo Guerrero à la tête des séditieux.

A la tombée de la nuit, une opération militaire de sauvetage du président Correa a été mise sur pied afin de l’extraire de l’hôpital pour le ramener au Palais Carondelet. Des unités militaires ont commencé à se regrouper aux alentours de l’hôpital à bord de camions et de bus, applaudis par les manifestants qui étaient là depuis plusieurs heures.

La riposte policière à ce déploiement de forces militaires fut terrible : tirs redoublés de gaz lacrymogènes et surtout tirs à balles réelles auxquels les soldats répliquèrent en ouvrant également le feu. L’échange de tirs dura 45 minutes avant que les Groupes des Opérations Spéciales (GOE) parviennent à percer le siège et à libérer le président Correa.

Après son transfert rapide à Carondelet, les tirs ont continué pendant au moins une heure, faisant, pour l’instant, un bilan provisoire de deux morts et d’une trentaine de blessés. Les policiers mutinés se sont alors enfuis de leur caserne, marquant la fin du soulèvement.

Le président Correa s’est alors adressé à ses milliers de partisans rassemblés à Carondelet, affirmant que justice serait faite, qu’il n’y aurait pas de pardon et accusant les frères Gutiérrez du Parti Société Patrioque d’avoir intoxiqué les esprits des policiers mutinés.

Cependant, malgré l’issue heureuse d’une crise qui dura jusqu’à une heure avancée de la nuit, le régime a démontré souffrir de graves déficiences en matière de renseignement et de sécurité puisqu’il n’avait pas imaginé qu’un tel soulèvement fut possible et qu’il s’est retrouvé paralysé plusieurs heures devant la situation.

D’autre part, on a pu constater, malgré le degré élevé de la mobilisation populaire, la nécessité d’une organisation de base pour le processus, qui aurait permis de coordonner les actions et de rassembler plus de monde dans les rues aux endroits adéquats.

Enfin, les conflits que le gouvernement a provoqué avec les mouvements sociaux a fait également que la présence dans la résistance populaire des organisations sociales structurées a été peu visible, bien que leurs membres se sont mobilisés de manière individuelle en défense de la démocratie.
Il est clair que la victoire revient aux milliers de citoyens-ennes qui se sont affrontés, seuls, pendant toute la journée aux policiers putschistes, démontrant clairement que le peuple était prêt à défendre jusqu’au bout son président démocratiquement élu.

Si l’intention de la droite était de provoquer le renversement du gouvernement Correa, il semble clair à présent que le Président va dissoudre l’Assemblée nationale et organiser des élections législatives. Après le succès d’hier, le président et l’Alianza Pais ressortiront fortement renforcés d’un scrutin populaire, au détriment des organisations de droite qui ont tiré les ficelles du soulèvement policier. Autrement dit, la droite putschiste s’est tiré une balle dans le pied.

L’auteur demeure à Quito, capitale de l’Équateur

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