Édition du 15 décembre 2020

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France

Face à l’état d’urgence, la gauche critique se tait. Pour le moment ?

21 novembre 2015 | tiré de Médiapart.fr

Alors que la gauche parlementaire fait corps, dans ces votes, avec une droite et un FN réjouis d’avoir gagné la bataille culturelle, ils ne sont que quelques-uns à faire entendre une voix dissonante. La réforme constitutionnelle à venir pourrait toutefois réveiller les oppositions.

De guerre lasse, la gauche française, déjà mal en point, va-t-elle se dissoudre dans l’état d’urgence ? Ce jeudi, ils n’étaient que six à voter contre à l’Assemblée (trois PS, trois écologistes), et une socialiste à s’abstenir. Au Sénat, ce vendredi, ils n’étaient que douze à s’abstenir. Et c’est tout.

Depuis les attentats de Paris et Saint-Denis, l’état d’urgence et sa prolongation ne font pas débat à gauche, y compris chez les plus critiques. L’union nationale, décrite par certains comme « union sacrée », joue à plein. Contrairement à la gauche syndicale et associative qui s’émeut de la tournure des événements, la gauche politique a choisi de mettre ses pas dans ceux du duo de l’exécutif. Sans être forcément dupe, mais « en responsabilité ». « Ils ne sont donc que six à avoir acté qu’ils ne seront jamais ministres, préférant leur attachement aux libertés publiques plutôt que leur carrière… », soupire un élu socialiste, effondré par la « démission collective » de son parti.

Simple calcul stratégique ? Crainte de ne pas être compris ? Ou simplement adhésion, bon an mal an, au néoconservatisme ambiant et guerrier ? Il est encore un peu tôt pour le savoir, mais le constat est là : la critique a disparu, et la gauche politique avec. À peine les attentats commis, seul le NPA a affirmé son hostilité à la réponse toute sécuritaire de François Hollande. Il fut ensuite rejoint par Ensemble et le PG, deux des trois forces du Front de gauche. Certes cela ne représente qu’à peine 3 000 militants, mais Jean-Luc Mélenchon s’est imposé comme l’un des seuls personnages politiques de premier plan (avec l’ancien premier ministre Dominique de Villepin) à tenter de faire entendre un discours contraire au vent carabiné de l’état d’urgence.

Sur son blog, l’ancien candidat à la présidentielle prêt à repartir dénonce « la mise en scène d’un “super état d’urgence” permanent, cette volte-face opérée, rédigée et prononcée entre vendredi à une heure du matin et lundi à seize heures », qui sent « l’improvisation, le coup de com’ et l’astuce politicienne davantage qu’une pensée construite et argumentée, soucieuse d’efficacité concrète ». Et de résumer la difficulté de la tâche des dissidents : « Nous allons devoir lutter sur deux fronts. Contribuer à l’unité de notre peuple et affronter les bouffées sécuritaires. C’est un chemin de crête que le nôtre. Mais notre devoir de long terme est de rester ceux qui affirment que la sécurité collective est plus forte quand les libertés fondamentales de chacun sont garanties. »

Chez les écologistes, si la position d’un vote en faveur de la prolongation de l’état d’urgence à trois mois n’a pas fait grand débat dans la direction du parti, elle fait un peu tousser certains militants et quelques parlementaires, puisqu’ils sont trois à voter contre (dont deux n’ayant plus leur carte au parti) et une seule à s’abstenir au Sénat (Esther Benbassa). « Ce qui est surprenant, c’est qu’il n’y en ait pas plus, estime le n°2 d’EELV, David Cormand. Mais tout le monde a compris qu’on ne s’alignait pas de gaieté de cœur, en étant lucides, en respectant complètement le choix de ceux qui votent contre. » Selon lui, « ce vote de l’état d’urgence ne vaut ni quitus pour le passé, ni chèque en blanc pour l’avenir », mais permet « d’aider les gens à absorber le choc vécu ». C’est aussi une façon de « pouvoir continuer à être entendu par la suite », estime Cécile Duflot.

L’ancienne ministre écologiste, devenue récemment présidente du groupe EELV ou ce qu’il en reste, a fait connaître ses réserves lors du Congrès à Versailles lundi, puis à l’Assemblée mercredi, où elle a ensuite tenté de faire passer des amendements lors de la discussion dans l’hémicycle, tous refusés. Si elle a voté pour, c’est « en conscience », assure-t-elle, mais aussi comme députée du XIe arrondissement de Paris (là où ont eu lieu les attentats) et comme « maman qui s’est mise loin des fenêtres de son appartement, avec ses enfants dans les bras ».

Sur le fond, Duflot assume « les perquisitions rapides » et les « assignations à résidence » qui sont « utiles aux forces de l’ordre dans une période donnée, bien particulière ». Et même si elle a essayé en vain de ramener sa durée à deux mois, elle relativise : « C’est long, mais ce n’est que trois mois. » David Cormand estime qu’il est « trop tôt pour dire certaines choses, et si l’on veut encore pouvoir mener des batailles politiques, il ne faut pas perdre l’écoute des gens ». État de survie…
Eric Coquerel, Pierre Laurent et Clémentine Autain, le 20 novembre 2015Eric Coquerel, Pierre Laurent et Clémentine Autain, le 20 novembre 2015 © S.A

Du côté du Front de gauche, on assume aussi ses désaccords, faute de pouvoir affirmer une ligne claire dans le moment obscur. « La culture de l’appareil communiste penche naturellement vers l’unité nationale, explique un cadre PCF. Il y a une volonté de rester audible. » « Autant on accepte d’être minoritaire un temps, autant il faut éviter d’être marginalisé dans le débat public », constate Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble. « Comme souvent les débats évoluent vite au PCF, note Éric Coquerel, coordinateur du PG. Les députés avaient peur d’être en trop grand décalage avec l’opinion, mais un jour après, les sénateurs ont continué à cogiter. » Résultat : alors que les députés communistes avaient voté pour, les sénateurs se sont le plus souvent abstenus. Dans le reste du Front de gauche, le PG a appelé à voter contre, tout comme Ensemble… même si ses deux députés ont voté pour. Mais Coquerel tempère et veut croire que « ce vote n’est pas un acte décisif ».

« Nous étions soucieux que tous les moyens de sécurité soient mis en œuvre », explique de son côté le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent. Ce dernier, conscient que la base militante et beaucoup de cadres intermédiaires du parti ont fait connaître leur mécontentement, promet de bientôt relever le gant. Et il s’accorde déjà avec Éric Coquerel et Clémentine Autain, qui mènent derrière lui la liste Front de gauche en Île-de-France, pour se féliciter que le pacte de stabilité économique ait été un temps remisé. Ou pour défendre l’augmentation de moyens financiers pour les services publics, en demandant que ne soient pas oubliés les hôpitaux, l’éducation et la culture. Ou encore un soutien plus net aux Kurdes combattant l’État islamique, dont le financement est aussi un questionnement commun.

Enfin, les trois dirigeants du Front de gauche disent de concert que « l’état d’exception ne peut pas être durable », entendent privilégier « l’unité populaire et non “l’union sacrée” fondée sur l’autoritarisme » (Laurent), pour « résister dans une logique de paix et non de peur » (Autain), et alertent sur « les tentations de céder à la discrimination, qui feront le jeu de Daech » (Coquerel).

Pour tous ces sceptiques qui pour l’instant consentent en ne disant mot, la mère des batailles est à venir. La réforme constitutionnelle qui s’annonce (lire ici) est déjà au centre des discussions, comme autant de promesses d’une opposition à venir. « L’union sacrée avec la droite dans la surenchère sécuritaire, ce n’est pas possible, dit Cécile Duflot. Ce que j’ai vu à l’Assemblée m’incite à la vigilance. » Le communiste Pierre Laurent est, lui, plus catégorique encore : « Il n’est pas question de s’inscrire dans une logique de constitutionnalisation d’un régime d’exception. » Pour EELV comme pour le Front de gauche, le premier des enjeux semble être l’abandon de la déchéance de nationalité. « Créer deux catégories de Français, c’est impensable », dit David Cormand. « C’est une proposition de Marine Le Pen », s’étrangle Éric Coquerel.

Pour espérer réformer la Constitution, François Hollande et Manuel Valls devront réunir trois cinquièmes des élus du Parlement. Pour y parvenir, ils auront autant besoin des voix de gauche que de celles de droite, même si ces dernières sont les plus nombreuses. Mais la gauche existera-t-elle encore au moment du vote du Congrès ?

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