Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps

Violence, exploitation et militarisme sous le gouvernement Prabowo.

À l’approche de la Journée internationale des femmes 2026, l’Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) [1] — coalition de 93 organisations — publie une plateforme politique évaluant un an et demi du gouvernement Prabowo–Gibran du point de vue du vécu des femmes. La déclaration identifie trois formes imbriquées de destruction dirigées contre le corps des femmes : la violence et le féminicide rendus possibles par la négligence de l’État et le droit patriarcal ; l’exploitation économique à travers le travail précaire, le programme Makan Bergizi Gratis (Repas nutritifs gratuits) et le déni des droits des travailleuses domestiques ; et la destruction écologique par l’extractivisme qui brise le lien entre les femmes et la terre, l’eau et la forêt.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L’Alliance met en garde contre la trajectoire militariste du gouvernement — y compris l’expansion des structures territoriales militaires et la pénétration de l’armée dans les institutions civiles — qui approfondira les violences contre les femmes, et appelle à l’unité des femmes en vue d’une action de masse « Panggung Perempuan » (Scène des femmes) le 8 mars 2026. [AN]

Les violences contre les femmes en Indonésie augmentent chaque année, mais la politique de l’État va dans la direction opposée. La destruction et le contrôle du corps, de la reproduction et de la sexualité des femmes provoquent leur mort, directement et indirectement. Les femmes sont tuées en raison des violences conjugales perpétrées par des partenaires intimes ou dans la sphère domestique, par haine (misogynie), au nom de «  l’honneur  », comme instrument de soumission dans les conflits, en lien avec la dot, et par le féminicide lesbophobe ciblant les femmes en raison de leur orientation sexuelle.

Les femmes meurent aussi en raison de la négligence de l’État en matière de prévention et de services de santé reproductive et sexuelle : décès dus à l’avortement non sécurisé, mortalité maternelle, décès résultant de l’excision, décès liés au crime organisé, et décès de filles ou de femmes par abandon, famine ou mauvais traitements. Malgré ces conditions, l’État n’a toujours pas mis en place d’observatoire des féminicides (femicide watch) pour documenter les cas et construire des mécanismes de prévention, de réponse, de protection et de rétablissement pour les victimes et leurs familles [2].

Le contrôle du corps des femmes dans le droit

Le contrôle du corps des femmes est inscrit dans le KUHP (Kitab Undang-Undang Hukum Pidana, Code pénal) [3] et le KUHAP (Kitab Undang-Undang Hukum Acara Pidana, Code de procédure pénale). Le Code pénal comporte de nombreuses dispositions qui positionnent les femmes comme objets de moralité plutôt que sujets juridiques égaux, avec des définitions restrictives du viol et des violences sexuelles. L’avortement y est réglementé par une approche de criminalisation et non comme un droit reproductif — révélant comment le corps des femmes est contrôlé par l’État plutôt que reconnu comme un espace d’autonomie.

Le Code de procédure pénale reste insensible aux réalités des femmes. Les femmes confrontées au système judiciaire sont souvent prises dans des situations à multiples couches : elles peuvent être simultanément survivantes de violences de genre, vivre dans la pauvreté ou faire face à d’autres vulnérabilités cumulatives. Le Code ne prévoit pas de mécanismes adéquats pour les femmes enceintes, allaitantes, âgées ou en situation de handicap en détention. Dans de nombreux cas, les femmes survivantes de violences sont au contraire traitées comme des auteures ou tenues pour responsables de leur propre victimisation.

L’austérité budgétaire a en outre privé les femmes de leur accès à la justice et au rétablissement. Les coupes budgétaires du gouvernement central répercutées sur les collectivités territoriales ont conduit à des politiques éliminant le financement des services médicolégaux pour les survivantes de violences contre les femmes [4]. Lorsque les budgets d’examen médicolégal pour les survivantes de violences sexuelles sont supprimés ou réduits, l’État affaiblit directement l’accès des femmes à la justice. Le gouvernement affirme fréquemment que l’austérité est nécessaire pour renforcer les grands programmes, tout en sapant simultanément les services de base qui constituent le socle du bien-être des femmes.

Le corps des femmes, cible de l’exploitation économique

L’orientation de la politique économique de l’État place les travailleur·euse·s dans un système de travail flexible caractérisé par l’absence de sécurité d’emploi et de certitude de revenus, faisant du corps des femmes une cible d’exploitation.

La précarité est systémiquement enracinée dans un cadre juridique fragile du droit du travail. Les ouvrières sont piégées dans des contrats à court terme, des dispositifs de sous-traitance et le travail informel qui les rendent faciles à licencier et rendent difficile la revendication de salaires, de droits de maternité, de protection sociale et de liberté syndicale. Cette précarité fonctionne comme un outil de contrôle, entretenant la peur de perdre son emploi. Les charges de travail excessives et les longues heures de travail aliènent les travailleuses de leur environnement social. La charge domestique qui pèse encore de manière disproportionnée sur les ouvrières produit un épuisement physique et mental sans fin.

Les travailleuses domestiques (Pekerja Rumah Tangga, PRT) vivent un silence similaire — travaillant dans des espaces privés sans surveillance ni mécanismes de plainte efficaces. La relation de travail, traitée comme personnelle, brouille les droits fondamentaux tels que les heures de travail, les jours de repos et un salaire décent, tandis que la loi n’est pas encore présente comme protection réelle. Le projet de loi sur la protection des travailleuses domestiques (Rancangan Undang-Undang Perlindungan Pekerja Rumah Tangga, RUU PPRT), qui fait l’objet d’un combat depuis 22 ans, n’est toujours pas considéré comme urgent par le gouvernement et reste en suspens, son examen inachevé [5].

Tant les ouvrières que les travailleuses domestiques vivent dans la vulnérabilité : leur pouvoir de négociation est affaibli, et la menace de perte d’emploi affecte non seulement elles-mêmes mais l’ensemble de leurs familles.

Le programme de repas nutritifs gratuits

Le programme Makan Bergizi Gratis (MBG, Repas nutritifs gratuits) [6] a eu des conséquences directes sur la santé des femmes et a transformé les modes de consommation. Une nourriture de mauvaise qualité nutritionnelle — emballée et ultra- — ni hygiénique ni servie dans les temps, a porté atteinte à la santé des femmes, y compris par des cas d’intoxication. Les corps des femmes enceintes, des mères allaitantes, des femmes âgées et des enfants sont devenus des victimes négligées par l’État.

Le système de chaîne d’approvisionnement du MBG a provoqué la perte des moyens de subsistance des femmes dans les cantines scolaires et leur a ôté la possibilité de s’approvisionner pour vendre des légumes, en raison de la concurrence avec les cuisines du MBG, ce qui a en retour fait grimper les prix des denrées de base sur les marchés. Des choix de menus qui ne reflètent pas les cultures et modes de consommation alimentaires locaux — historiquement entretenus et transmis par les femmes de génération en génération — ont été supplantés par une logique qui réduit la nourriture à ses composantes nutritionnelles, effaçant le respect du travail de soin et des savoirs des femmes.

Le budget total du MBG pour 2026 s’élève à un montant extraordinaire de 335 000 milliards de roupies (environ 17 milliards EUR), dont 83,4% provient du budget de l’éducation. En incorporant le MBG dans le budget éducatif, l’État détourne le sens de l’éducation d’un processus à long terme englobant la connaissance, la recherche et la qualité de l’enseignement vers la simple satisfaction de la consommation.

Extractivisme et destruction du lien des femmes avec la nature

Le lien fort entre le corps des femmes et la nature est détruit par les projets extractivistes. Les projets extractifs s’emparent des terres, de l’eau et des forêts qui sont les sources de vie des femmes. Les femmes sont les gestionnaires principales de l’alimentation, de l’eau et de la santé familiale. Lorsque leurs espaces de vie sont détruits, le corps des femmes supporte un fardeau écologique englobant la perte de ressources économiques, de santé et de dignité. La résistance des femmes aux mines et aux projets extractifs est fréquemment accueillie par l’intimidation, la criminalisation et même la violence — démontrant comment l’État et les entreprises s’allient pour réduire au silence la voix des femmes.

Militarisme et consolidation de la résistance des femmes

L’API estime que la Journée internationale des femmes 2026 constitue un moment crucial pour le mouvement des femmes afin de renforcer la consolidation et l’unité. Après plus d’un an de pouvoir de Prabowo, il est devenu de plus en plus évident que l’orientation et le moteur du développement en Indonésie reposera sur la puissance militaire. Au-delà de l’expansion par étapes des structures territoriales militaires prévue jusqu’en 2029, l’extension des fonctions militaires destinées à s’implanter à chaque niveau de l’administration civile est déjà bien engagée [7]. Le renforcement du pouvoir militaire et de l’idéologie militariste qu’il véhicule ne fonde pas seulement un gouvernement centraliste et hostile à la critique, mais renforcera également la reproduction et la perpétuation des violences contre les femmes.

À l’occasion de la Journée internationale des femmes, le 8 mars 2026, l’API organisera un Panggung Perempuan (Scène des femmes) réunissant des centaines de militantes pour affirmer que la voix des femmes doit être entendue et que les violences contre les femmes doivent cesser.

Aliansi Perempuan Indonesia (API) est un espace de regroupement politique initié par des organisations et activistes féministes ainsi que par divers groupes de la société civile tels que journalistes, personnes handicapées, travailleur·euse·s domestiques, syndicats, groupes LGBTIQ+, étudiant·e·s, organisations de défense des droits humains et de l’environnement. L’API regroupe au moins 93 organisations de différentes régions de l’Indonésie. Femmes libres [8] est membre fondateur de l’Alliance.

https://mahardhika.org/perempuan-bersatu-melawan-penghancuran-atas-tubuh/
Traduit et notes pour ESSF par Wendy Lim et Adam Novak

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?

article78166

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