Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Fins et moyens : frères jumeaux

Il n’existe pas en ce moment dans le domaine politique de notion plus galvaudée que celle de terrorisme. Les classes politiques et l’opinion conservatrice de la plupart des pays occidentaux s’en servent sans retenue (et sans discernement) pour dénigrer l’opposition armée ou encore des mouvements contestataires vigoureux et prolongés. Par contre, les gens de gauche ont plutôt tendance à y voir l’expression d’un droit populaire à l’autodéfense et à la résistance contre des politiques qu’ils jugent injustes,voire iniques, en particulier lorsque les voies légales sont bloquées. Sauf peut-être quand il s’agit de réseaux islamistes clandestins, de droite par définition. Et encore !

Il y a deux conceptions de la violence armée : la légale, qui désigne la guerre entre deux États, laquelle oppose des armées régulières, reconnues en droit international et qui ne vise pas (en principe) la population civile ; l’illégale qui elle, se situe hors de ce cadre juridique et est utilisée par des organisations clandestines contre des gouvernants, un régime en place ou une occupation militaire d’un pays donné. La première, la légale, vise avant tout des combattants ennemis alors que la seconde s’en prendrait à des civils (surtout des responsables économiques, politiques ou administratifs).

On remarque une certaine confusion en ce qui concerne les mouvements « terroristes », au sujet desquels n’existe aucune définition formelle et universellement acceptée qui aie encore réussi à s’imposer. Et pour cause !

Tout repose sur la définition même du « terrorisme », donc sur une question de contexte et de critères. Tout dépend de l’orientation idéologique de celui ou celle qui se penche sur ce phénomène selon que la personne est conservatrice, réactionnaire ou au contraire progressiste, voire révolutionnaire.

Depuis au moins la décennie 1970, plusieurs auteurs et auteures ont tenté de cerner et de préciser cette question, mais sans parvenir à imposer une définition incontestée à ce sujet brûlant, car tout repose sur le parti-pris idéologique du spécialiste en sciences politiques ou encore juridiques qui se penche sur cette notion.

S’il est de droite, il tend à aborder le problème sous l’angle de la criminalité alors que s’il niche à gauche, il parlera plutôt de droit à la résistance.

On différencie quatre grands types de terrorisme :

1- Le terrorisme individuel auquel adhèrent certains anarchistes, communistes ou nationalistes ;

2- Le terrorisme organisé, pratiqué par des groupes idéologiquement connotés (d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, racistes le plus souvent dans ce dernier cas) ;

3- Le terrorisme d’État, notion controversée mais qui désigne des actions de déstabilisation économiques ou politiques par un gouvernement contre celui d’un autre État ou encore à l’encontre de groupes et de gens vus comme des dangers nationaux, et qui se traduit souvent par des « assassinats sélectifs » d’opposants réfugiés à l’étranger ;

4- Le « cyberterrorisme » qui, en fait, relève largement du précédent et qui cible les communications de gouvernements rivaux et d’organisations économiques ou sociales.

On pourrait allonger encore la liste des diverses formes de « terrorisme ». Mais les quatre genres ci-haut mentionnés résument bien la conception dominante du terrorisme, lequel peut donc émaner de gouvernements comme de réseaux clandestins d’extrême-gauche ou d’extrême-droite.

Pour les tenants et tenantes de cette logique classificatrice et en définitive légaliste, le terme « combattant de la liberté » serait subjectif (de l’ordre des fins), alors que les moyens (violents) renverraient à une réalité objective. Autrement dit, indépendamment de la cause défendue, l’emploi de méthodes violentes pour la faire aboutir serait condamnable.

Mais comme on sait, la définition même du terrorisme est hautement partisane, polysémique et pas du tout « objective ». Si l’on adopte un point de vue aussi impartial que possible sur cette question délicate, peut-on à ce point séparer les buts visés et les moyens utilisés pour les atteindre ? Les uns ne vont pas sans les autres.

Le point fondamental pour s’y retrouver consiste selon nous à raisonner avant tout sur l’ampleur de l’appui populaire à un mouvement de contestation du pouvoir en place, même si ce mouvement peut être fragmenté en plusieurs groupes qui divergent entre eux sur les buts sociaux ou politiques à réaliser et les stratégies à utiliser pour les faire triompher.

On constate une différence fondamentale entre des groupuscules clandestins, isolés de la grande masse de la population et qui se livrent à des opérations « de rupture » dans l’espoir de réveiller le prolétariat par exemple, et d’autre part des mouvements ou organisations étendues qui pratiquent une guérilla largement appuyée par le peuple.

On peut par ailleurs observer bien des situations intermédiaires, comme lorsqu’un mouvement de contestation du pouvoir recueille le soutien d’une bonne partie de la population mais sans que celle-ci partage tous ses objectifs et ne remette en cause la légitimité même du gouvernement constitué, comme mai 1968 en France ou le printemps 2012 au Québec.

Il s’agit là d’un point majeur, qui va bien au-delà de la définition légale du terrorisme ; c’est une question qui renvoie avant tout à la sociologie et à la science politique. Après tout, les régimes politiques libéralo-électoraux qui dominent en Occident ont vu le jour à la suite d’événements très violents, illégaux par définition, dans le contexte monarchique des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Même chose du syndicalisme, qui était illégal au début et qui n’a pu s’imposer que progressivement, souvent par l’utilisation de grèves brutalement réprimées par le pouvoir bourgeois en place.

Une révolution se situe au-delà de la légalité qu’elle conteste et si elle vainc, elle impose une nouvelle légalité. Elle est cette manière qu’emploie un peuple ou d’importantes classes sociales pour reprendre en mains son destin, quand les avenues pacifiques sont bloquées par les détenteurs et détentrices du pouvoir politique.

Quand les opprimés et opprimées relèvent la tête et entament une lutte de libération, les opprimeurs et opprimeuses s’empressent de les criminaliser et de les qualifier par conséquent de « terroristes ».

Jean-François Delisle

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