Édition du 24 novembre 2020

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Asie/Proche-Orient

Golfe-Syrie. Normalisation à l’heure du coronavirus

Le prince héritier des Émirats arabes unis Mohamed Ben Zayed (MBZ) a assuré vendredi 27 mars au président syrien Bachar Al-Assad que la Syrie, « pays arabe et frère, ne sera pas seul en ces circonstances particulières et critiques » de pandémie du coronavirus. Un geste médiatiquement relayé qui entérine un retour progressif des relations entre les pays de la région et Damas, mais qui reste conditionné à la politique de Washington.

Tiré de Orient XXI.

Cet article a été publié le 28 mars 2020 en arabe, par le site libanais 180post. Nous le traduisons ici avec leur aimable autorisation. Traduit de l’arabe par Hamid Al-Arabi.

Ce que la politique n’a pu faire, le coronavirus le permet en donnant aux politiques le prétexte nécessaire. La communication téléphonique entre le prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed (MBZ) et le président Bachar Al-Assad en offre un exemple. Ce n’est pas le contact au sommet entre les Émirats et la Syrie qui fait l’événement, mais plutôt l’annonce officielle qui en a été faite par Abou Dhabi, que ce soit via un tweet du compte officiel de MBZ ou par le biais de l’agence de presse émiratie. Cela veut dire que, cette fois-ci, la forme a primé sur le fond de cette relation, qui connaît un réchauffement depuis quelque temps.

« La diplomatie du corona », c’est ainsi qu’un observateur libanais averti a qualifié le dossier des relations syro-émiraties. Cette évolution s’inscrit dans « un contexte politique et temporel, elle a commencé depuis plus d’un an et demi et a connu plusieurs étapes. Il faut noter que la partie émiratie a été la première à prendre l’initiative. Plus précisément, l’ouverture a été coordonnée entre les Émirats et l’Égypte. L’Arabie saoudite est restée en retrait, tout en encourageant Abou Dhabi et Le Caire, en attendant le feu vert américain ».

Des échanges de haut niveau

Ce n’est pas fin mars que les Émiratis ont en effet décidé d’élever le niveau de leurs contacts avec les Syriens. En juillet 2018 déjà, Mohamed Ben Zayed a dépêché à Damas le chef adjoint des services de renseignement, Mohamad Ben Hamad Al-Chamsi. Il y a rencontré le chef du bureau de la sécurité nationale, le général Ali Mamlouk, lequel s’était rendu auparavant dans la capitale saoudienne et y avait rencontré le prince héritier, Mohamed Ben Salman (MBS). Le général Hussam Loca, chef de la sûreté générale syrienne, a également pris part à ces manœuvres, lui qui s’est rendu l’année dernière à Riyad dans le cadre d’un échange de messages entre l’Arabie saoudite et la Syrie.

Ce processus de réchauffement des relations entre Riyad et Abou Dhabi d’une part et Damas de l’autre a été poursuivi par les Égyptiens, mais avec davantage d’enthousiasme politique. Une communication ouverte existe déjà depuis près de cinq ans entre les dirigeants égyptiens et leurs homologues syriens. Il faut dire que les lignes sécurisées entre les deux parties sont toujours restées ouvertes, malgré tout, et que l’ambassade égyptienne à Damas, contrairement à de nombreuses autres des pays arabes, n’a jamais fermé ses portes. Le consul égyptien Talal Al-Fazly puis le consul Mohamed Tharouat ont pris en charge la gestion de l’ambassade dans la capitale syrienne et les dossiers des relations bilatérales.

Les Syriens ont voulu depuis fin 2015 généraliser le modèle égyptien. Ils ont fait savoir à des médiateurs libanais, arabes et étrangers que toute initiative sur le théâtre syrien (libération des otages, informations sur le sort de certains d’entre eux, remise de listes de groupes terroristes, etc.) ne serait pas gratuite et dépendrait d’une prise de contact officielle et d’un retour des missions diplomatiques à Damas.

Le rôle de l’Égypte

Il était évident que le rapprochement entre Émiratis et Syriens avançait rapidement. Ce qui confirme que MBZ dispose de marges de manœuvre lui permettant d’entamer des actions qui peuvent, parfois, paraître politiquement incompréhensibles, surtout dans la perspective des agissements américains dans la région. Ces marges de manœuvre peuvent rétrécir ou s’élargir, selon le contexte. Pour preuve, en décembre 2019, près d’un an après la réouverture de l’ambassade des Émirats arabes unis à Damas, la célébration de la fête nationale émiratie a été l’occasion d’illustrer ce climat nouveau : dans son discours, le chargé d’affaires des Émirats Abdoul-Hakim Ibrahim Al-Nuaimi a notamment qualifié les autorités syriennes de « sage gouvernance ».

C’est dans ce contexte qu’Ali Mamlouk s’est rendu fin 2018 dans la capitale égyptienne pour s’entretenir avec son homologue égyptien Abbas Kamel, lequel a visité à son tour la capitale syrienne en 2019. Un échange de visites de deux hauts responsables politico-sécuritaires qui aurait dû être couronné soit par une visite du président Bachar Al-Assad au Caire soit par celle du président Abdel Fattah Al-Sissi à Damas. Mais un signal américain a probablement mis un terme à ce processus au cours des derniers mois. Le secrétariat général de la Ligue arabe est devenu à son tour partie prenante de ce climat positif. Ce que traduit son secrétaire général, Ahmed Abou Al-Gheit qui a interagi de manière positive avec la délégation syrienne dirigée par Walid Al-Moallem lors des dernières réunions de l’Assemblée générale des Nations unies à New York.

Un frein américain

Cependant, les Américains ont fait savoir début 2020 à nombre de capitales arabes qu’il était nécessaire de mettre fin au processus de normalisation avec Damas. Cette exigence a coïncidé avec les tensions américano-iraniennes au lendemain de l’assassinat du chef de la Brigade Al-Qods, Qassem Soleimani le 3 janvier 2020. Washington a freiné ces élans et obtenu que l’on retire des délibérations la question du retour de la Syrie à la Ligue arabe, après avoir poussé la direction palestinienne à l’inscrire à l’ordre du jour.

De fait, les Égyptiens et les Syriens n’ont pas poursuivi sur le chemin de la reprise des relations qui aurait pu conduire à un sommet égypto-syrien. Mais c’est un processus qui peut être réactivé si la démarche inaugurée par la prise de contact entre Mohamed Ben Zayed et Bachar Al-Assad venait à se poursuivre. Mieux, ce processus émirati s’est accompagné de l’initiative d’Abou Dhabi d’envoyer une délégation sécuritaire à Téhéran, ainsi que de l’affirmation de son intention de se retirer de la guerre du Yémen. La pression saoudo-américaine a cependant aussi freiné cet élan.

Deux éléments jouent un rôle important dans ces évolutions. Il existe un point commun entre Damas et Abou Dhabi (et qui est nécessairement important pour Riyad) : une hostilité partagée, non pas à l’égard de la Turquie en la personne de son président Recep Tayyip Erdoğan, mais contre le projet « frériste » (Frères musulmans) dans l’ensemble de la région. Ce dénominateur commun a permis de jeter des ponts et de rapprocher les positions. Cela vaut également pour le soutien du Caire et de Damas (quoique à moindre degré pour celui-ci) à l’attitude des États du Golfe à l’égard du Qatar, lequel a été le fer de lance du projet « frériste » avant que le flambeau ne passe par la suite aux mains des Turcs.

Ensuite, il existe un pari saoudo-émirati fondé sur l’idée que, plus les États arabes ouvriront leurs portes à Damas, plus ils permettront à la Syrie de se dissocier de Téhéran et d’élargir ses marges politiques à l’égard des Iraniens, d’autant plus que les dirigeants syriens seront incapables de mener seuls la future bataille de la reconstruction de leur pays. Les Émiratis tentent de mettre à profit certaines contradictions, sans pour autant provoquer les Iraniens. Ils ne ratent pas une occasion d’agir en direction de Téhéran, comme avec l’envoi d’aides et d’équipements pour faire face au coronavirus, ou encore l’appel téléphonique du ministre émirati des affaires étrangères à son homologue iranien, afin de rassurer Téhéran après les manœuvres militaires américano-émiraties fin mars, malgré la propagation du coronavirus, dans la base émiratie d’Al-Hamra. Des manœuvres que l’Iran a regardées avec une appréhension certaine.

Hussein Ayoub

Ancien journaliste au journal Assafir. Rédacteur en chef du site 180post.

https://180post.com/

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