Édition du 19 octobre 2021

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Amérique centrale et du sud

Guatemala : quand le peuple s’éveille

Près d’un mois après les mobilisations dans ce pays d’Amérique centrale, les tensions sociales se sont aggravées et la demande d’une assemblée constituante plurinationale gagne en force.

tiré de Entre les lignes et les mots

La grève nationale a eu lieu au Guatemala le 29 juillet dernier. La journée de lutte s’est étendue partout au pays et a été promue par les autorités des peuples autochtones. La grève a compté avec la participation d’organisations paysannes, d’étudiant.e.s, de syndicats, d’organisations féministes et de groupes religieux. Les principales revendications portaient sur l’appel à la démission du président, Alejandro Giammattei, celle du procureur général, Consuelo Porras, et sur la création d’une Assemblée constituante plurinationale.

Crise sociale et pacte de corruption

Le processus de lutte, qui a débuté le 29-J, est l’expression de l’aggravation des tensions sociales qui se sont accentuées avec la pandémie de COVID-19 brisant le silence dans la société guatémaltèque. Ces dernières années, les conditions de vie de la population se sont encore détériorées. Il s’agit d’un pays qui compte 60% de pauvreté et 22% d’extrême pauvreté, des chiffres qui augmentent dans les zones rurales et les communautés autochtones, où le pourcentage atteint 80%.

À cela s’ajoutent les conséquences des ouragans Eta et Iota en 2020, et le climat d’hostilité sociale résultant des politiques répressives et de violation des droits humains par le gouvernement. Cette crise structurelle a poussé de nombreuses personnes à migrer vers les États-Unis, provoquant une crise migratoire à la frontière entre les États-Unis et le Mexique et aux frontières avec le Salvador, le Guatemala et le Honduras de janvier jusqu’à aujourd’hui.

Les problèmes sociaux et économiques se sont aggravés pendant la pandémie en raison de la négligence du gouvernement guatémaltèque dans la gestion de la politique de santé et du manque de vaccins. Le Guatemala est l’un des pays où le taux de vaccination par personne est le plus faible d’Amérique latine, alors qu’il est confronté à la troisième vague de contagion, à la circulation de nouvelles souches et à un système de santé effondré.

Le démantèlement du système de santé et de sécurité sociale par les gouvernements néolibéraux et l’administration actuelle du président Giammattei a laissé des millions de Guatémaltèques sans abri. À la fin de l’année dernière, au milieu des mobilisations et de la répression des forces de sécurité, le Congrès a approuvé un ajustement budgétaire dans plusieurs domaines importants pour faire face à la pandémie.

Les allégations de corruption à l’encontre des fonctionnaires du gouvernement actuel et du président sont en hausse. Les irrégularités dans la gestion des fonds destinés à la santé et les enquêtes sur les pots-de-vin et les dessous-de-table sont l’expression d’un réseau d’intérêts et d’affaires qui lie les politiciens, les juges, les hommes d’affaires, les anciens officiers militaires et les groupes criminels. Ces relations de corruption sont illégitimes ; ancrées dans les institutions, elles font partie d’un « pacte de corruption », qui préserve un système politique élitiste et un modèle économique d’exclusion. C’est contre ce réseau d’intérêts que les différentes organisations sociales, paysannes et autochtones doivent se battre.

La lutte contre la corruption et l’impunité, scellée dans l’accord de paix de 1996, est une demande historique du peuple guatémaltèque. Des progrès ont été réalisés en matière d’enquêtes et d’emprisonnements depuis la création de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) en 2007 et du Bureau du procureur spécial contre l’impunité (FECI), qui fait partie du ministère public, en 2010. Les cas les plus emblématiques ont été l’arrestation de l’ancien président Otto Pérez Molina, qui a démissionné après des manifestations de masse contre lui en 2015, et le procès contre l’ancien militaire génocidaire Efraín Ríos Montt.

Toutefois, les obstacles posés par le gouvernement de Jimmy Morales et la reconfiguration du « pacte des corrompus », dus à la crainte des hommes d’affaires, des politiciens et des ex-militaires de voir avancer les enquêtes, ont freiné les avancées obtenues. Carlos Barrientos, du Comité pour l’unité des paysans (CUC), considère que « depuis l’arrivée de Giammattei à la présidence en 2020, nous avons assisté à une restauration conservatrice, car le pacte corrompu ne cherche pas seulement à mettre un terme aux avancées réalisées contre la corruption et l’impunité, mais cherche également à faire reculer ces acquis ». C’est pourquoi ils ont progressé dans la cooptation des différentes institutions de l’État.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase du mécontentement social a été le licenciement par la procureure générale Consuelo Porras de l’ancien procureur anticorruption, Juan Francisco Sandoval, chargé de la FECI. Après la fin de la CICIG en 2019, sous le gouvernement Morales, la FECI était le dernier bastion de la lutte contre la corruption. Au cours des mois de mars et avril, la cooptation de la Cour constitutionnelle a été achevée, en plus du Congrès législatif, du pouvoir exécutif et des organes du pouvoir judiciaire.

Pour un État plurinational, populaire et anti-patriarcal

Comme pour les mobilisations massives de 2015, les slogans de la grève du 29 juillet étaient fortement axés sur la lutte contre la corruption. Par contre, l’élément unique et le plus pertinent par rapport aux manifestations d’il y a six ans est le caractère plurinational de la journée de lutte. Lina Valenzuela, d’Alianza Política – le secteur des femmes – souligne que « nous appelons la grève plurinationale parce qu’elle a été convoquée par les autorités des peuples autochtones, c’est de leurs territoires qu’est parti l’appel aux mobilisations et aux barrages routiers. L’appel s’est étendu à l’ensemble du pays, et surtout aux villes, avec comme symbole le blocage de la rue Martí dans la ville de Guatemala ».

Le 29-J a été promu par les autorités ancestrales des 48 cantons de Totonicapán, le gouvernement de Sololá et le Parlement du peuple Xinka, auquel se sont jointes d’autres communautés autochtones et des organisations paysannes, sociales, étudiantes, féministes et religieuses.

Contrairement à 2015, le processus de lutte initié parla Grève plurinationale cherche à aller au-delà des demandes de démission du président. Il gagne également en force dans l’appel à une Assemblée constituante plurinationale pour la création d’un État plurinational, populaire et anti-patriarcal, qui reconnaît la diversité du territoire guatémaltèque, qui respecte les formes d’autodétermination des peuples, la forme d’administration de leurs territoires, l’administration de leur justice et leur articulation politique.

Les autres revendications présentes dans les manifestations étaient l’accès aux vaccins ; la réduction du coût du panier alimentaire de base et de l’électricité ; et le rejet des entreprises minières et hydroélectriques.

Le 29-J a ouvert un cycle de mobilisations dont l’issue est imprévisible. Les mobilisations s’inscrivent dans un contexte de multiplication des cas de contagion, d’augmentation des mesures restrictives et autoritaires du gouvernement, et de cooptation des institutions étatiques par la corruption. Les autorités des populations autochtones se consultent et analysent les mesures à prendre, avec la certitude que la solution au conflit ne peut être celle de 2015. À cet égard, ce qui a changé en 2015, c’est le visage de la personne qui préside le pays, mais pas le système de corruption. C’est pourquoi l’un des défis qui se présentent est l’unité politique plurinationale entre les personnes qui se sont rassemblés dans les protestations sociales et la représentation politique dans les institutions.

Il y a un fil de contestation qui traverse l’Amérique latine, dès la cordillère des Andes jusqu’en Amérique centrale. L’Amérique latine est lieu de mobilisations, de demandes d’Assemblée constituante et de revendications de plurinationalité – comme nous l’avons analysé dans le cadre de l’OBSAL (Observatorio de coyuntura de América Latina y el Caribe). Dans une région en proie aux crises structurelles et à l’instabilité politique, le Guatemala profond et plurinational ouvre un scénario de lutte où tout reste à dire.

Comité pour les droits humains en Amérique latine Resumen Latinoamericano, 9 septembre 2021

https://alter.quebec/guatemala-quand-le-peuple-seveille/

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