Édition du 19 mai 2020

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États-Unis

Ils ont fait un tabac au New Hampshire, mais...

Ils ont fait un tabac au New Hampshire, mais ni Pete (Buttigieg) et Amy (Klobouchar) ne peuvent gagner sans le vote afro-américain. Les candidats.es qui n’ont pas un appui senti de la part des gens de couleur ne devraient pas être considérés.es comme sérieux.euses dans la course à la nomination

Elie Mystal, The Nation, 12 février 2020
Traduction : Alexandra Cyr

Le dernier sondage de l’Université Quinnipiac accorde seulement 4 % d’appuis de la part des afro-américain.es au maire de South Blend, P. Buttigieg. C’est plutôt une bonne nouvelle pour ce candidat parce qu’antérieurement on ne lui en accordait aucun. D’autres sondages récents font le même constat pour la sénatrice centriste blanche chérie, Amy Klobouchar. On ne lui reconnaissait aucun appui de la part de cet électorat les 5 et 9 février derniers.

Maintenant qu’on en a fini avec cette portion exclusivement blanche des primaires démocrates (l’Iowa et le New Hampshire), il est temps que les partisans de ces deux candidats (et leurs soutiens financiers démocrates) se demandent pourquoi leurs performances est si faible chez les minorités de couleur constituant la base du Parti.

Ce n’est pas parce qu’ils sont blancs. Joe Biden est si blanc qu’il doit probablement cacher son cirage noir dans la maison le soir de l’Halloween, mais il est soutenu par les Afro-américains.es. Ce n’est pas parce qu’on pense qu’ils sont racistes. Mike Bloomberg a probablement essayé d’évacuer B. Obama avant de finalement l’introduire dans sa campagne ; pourtant il rallie 22 % de l’électorat démocrate de couleur. Tous les médias soutiennent que des progressistes comme Bernie Sanders et Elizabeth Warren ne peuvent pas gagner, alors qu’ils reçoivent plus d’appui de la part des gens de couleur que les deux « Mid-Westerners » blancs, sont jugés capables de le faire.

Ce n’est pas non plus à cause de leur couleur de peau ou leur orientation sexuelle ; ce ne sont même pas leurs politiques ou leur expérience qui les tiennent loin des minorités de couleur ; ce n’est pas si évident, même pas pour M. Bloomberg. Non, c’est parce que ces candidats ne tiennent pas compte des privilèges attachés à la couleur de leur peau qui leur donnent un soutien automatique de la part des médias blancs, en plus de leur jacassement à propos des « valeurs du Mid-West » que la partie non blanche de l’électorat vote pour d’autres options. Ce n’est pas parce que celle-ci n’a pas fini par les reconnaitre, c’est parce qu’elle les connait trop bien.

N’importe quelle personne de couleur mêlée à cette opération a un Buttigieg dans son entourage. C’est le blanc qui détient un diplôme séduisant, sans expérience aucune qui arrive dans votre bureau, commence à diriger votre propre réunion et ressort avec une promotion, celle que vous deviez avoir. Il parle comme s’il avait copié ses mots dans une annonce persuasive, mais après ses phrases insipides, tous les blancs et toutes les blanches se mettent à applaudir et vous ne saurez jamais pourquoi. Il s’attache beaucoup aux enjeux que vous soulevez et vous assure que « votre voix » sera entendue par le CA du club de golf où vous n’avez jamais été invité. Il est très gentil, vous ne voulez donc pas le haïr, mais chaque fois que vous le voyez, vous vous dites : « Voilà ce prétentieux qui m’a volé ma place de stationnement ».

La campagne de P. Buttigieg est franchement excitante. En quelque sorte, il est le premier candidat homosexuel déclaré à gagner (les caucus) de l’Iowa. C’est une réussite historique et un grand pas en avant pour l’égalité et le progrès, mais réservé aux mâles blancs et ternes qui s’emballent devant ce qu’offre ce candidat. Comparez cela avec ce qui arrive à Lori Lightfoot. Elle est la mairesse ouvertement homosexuelle de Chicago, ville du Mid-West, sans doute des milliers de fois plus grande que South Bend (la ville dont P. Buttigieg est le maire. N.d.t.). Toutes les personnes de couleur et toutes les honnêtes personnes blanches savent qu’elle a dû lutter bien plus fort que P. Buttigieg dans l’Iowa blanc pour arriver à son poste. Les partisans.es de ce candidat ont maintenant cessé de répéter qu’il ne serait pas dans la course, encore moins parmi les premiers, s’il n’était pas blanc. Toutefois, leur plus grande erreur est de penser qu’il pourrait ainsi s’attacher le vote noir. Ils et elles vont jusqu’à comparer ses qualités avec celles de B. Obama.

C’est insulter la population noire que de comparer P. Buttigieg de 2020 à B. Obama de 2008. Prétendre que le jeune maire de 38 ans de la 4e plus grande ville de l’Indiana jouerait dans la même ligue que B. Obama est enrageant. Cela met aussi en lumière la manière insouciante avec laquelle une grande partie de la population blanche nie ou amoindrit les accomplissements du premier Président Afro-Américain des États-Unis.

Barack Obama était sénateur de l’État d’Illinois ; il représentait le 13 e district où la population est à peu près le double de celle de South Bend en Indiana. Ensuite, il est devenu sénateur au Sénat américain (…). Et ce n’est pas tout. Ce n’est pas dans un débat quelconque sur CNN que B. Obama s’est manifesté sur la scène politique ; c’est en livrant le discours d’ouverture du congrès démocrate national de 2004. P. Buttigieg parle bien ! On se souviendra du grand orateur qu’est B. Obama, un des plus grands du 21e siècle.

P. Buttigieg, avec son débit forcé et le choix de ses costumes, semble vouloir se comparer à B. Obama. C’est à un point tel que, lors de l’émission Saturday Night Live la fin de semaine dernière, on y a vu un numéro joué par Colin Jost, dans lequel il supplie qu’on le reconnaisse comme le « Obama blanc ». La blague a été comprise par tout l’auditoire.

Savez-vous de quelle partie de l’héritage de B. Obama P. Buttigieg ne peut s’emparer ? C’est de la vision large et inclusive des États-Unis de l’ancien Président q liant les ruraux et les urbains.es et celle de son attachement aux valeurs que nous partageons tous et toutes et qui nous unissent. Quand il s’agit de cela, ce que le candidat veut que l’on retienne, c’est qu’il « est façonné par le cœur l’Amérique ». Comme si un blanc sur son tracteur possédait un ensemble plus profond des valeurs inhérentes au pays, de ses rêves et de ses influences, que n’importe lequel de ses compatriotes qui saute dans le métro no. 6 dans le Bronx (connu pour le nombre important de noirs.es qu’il transporte. N.d.t).

Les éloges dithyrambiques de P. Buttigieg envers les valeurs du Mid-West sont remarquables, mais ce n’est rien à comparer à A. Klobuchar qui en fait une religion.

Lors d’une activité de financement, elle a, par inadvertance, résumé son plan pour gagner le vote Afro-Américain. Elle a reconnu que les Afro-Américaines forment la base du Parti démocrate, mais a ajouté : « elles ont besoin d’amis.es. Et quand je parle de ça, je pense aux indipendants.es et aux républicains.es modérés.es qui pourraient nous rejoindre ».

Plutôt que de présenter comment elle entend aider les Afro-Américaines à surpasser leurs grandes difficultés liées à l’adhésion au Parti démocrate, elle veut que le Parti soit attirant pour les Républicains.es. C’est comme arriver à une activité de cuisine sans denrées, sans vin et avec trois amis.es blancs.ches que personne n’a invités.es.

C’est peut-être habile d’un point de vue politique. Sa campagne est fondamentalement basée sur des alertes envers les blancs.ches qui ont voté massivement pour D. Trump. Ses résultats au New Hampshire laissent penser que son message peut se répandre, au moins dans les États à majorité blanche.

Sa version, reposant lourdement sur la fable du « Mid-West « sel de la terre » avec sa classe ouvrière blanche, met aussi en lumière les défis spécifiques auxquels font face les électeurs.trices de couleur qui vivent dans les basses villes de Cleveland et Milwaukee. Madame Klobuchar arrive à transformer la crise de l’eau de Flint, qui en est une d’abandon de la population d’une ville du Mid-West noire à 53%, en une affaire d’aqueducs pour tous.

C’est la candidate qui parle constamment des oubliés.es, mais qui semble ignorer que l’électorat blanc du Mid-West est dans une bien meilleure situation que celui de couleur. Par exemple, au Minnesota le revenu médian est de 68,000 $ et des poussières ; c’est plus que la moyenne générale, tandis que les familles noires n’y gagnent que 38,100 $. Elle ne cesse de répéter que le Minnesota n’est pas un état qu’on survole, mais c’est pourtant le cas pour la reprise économique pour sa population de couleur. Qui prend note ?

Nous prêtons attention quand les candidats.es mettent en parallèle les expériences rurales du Mid-West et celle des urbains.es des côtes et jugent que celles des habitants.es des petites villes est plus importantes et plus valables. Nous prêtons attention quand on passe vite sur l’expérience de procureure de A. Klobuchar, alors que le New York Times a fait un long article sur celle de Kamala Harris aussitôt qu’elle a annoncé sa candidature. Nous prêtons attention quand K. Harris et Julián Castro ont eu des problèmes en attaquant Joe Biden lors des débats, alors que A. Klobuchar y attaque constamment tous les candidats.es, que les médias la saluent et disent qu’elle a « gagné » le dernier. Ce n’est pas parce que la bataille s’est déroulée dans des états à majorité blanche jusqu’à maintenant que la population noire ne surveille pas.

Et voici l’insulte finale : A. Klobuchar et P. Buttigieg pensent qu’ils peuvent transposer leurs succès obtenus parmi les démocrates blancs.ches de l’Iowa et du New Hampshire chez les noirs.res et les latinos.as de la Caroline du Sud et du Nevada, comme B. Obama l’a fait. Pourtant, ils n’ont pas de meilleur plan pour convaincre ces électeurs.trices que ce qu’ils ont proposé depuis le début de la campagne. Ils pensent simplement que, par magie, les minorités vont les endosser parce que la majorité blanche leur a donné cette poussée en avant. C’est la mauvaise leçon qu’ils ont tirée de la victoire de B. Obama en 2008.

Je veux être celui qui vous rappelle que la candidat B. Obama était noir et de voir des blancs.ches voter pour lui en 2008 était vraiment une nouveauté. Il a fait un bond majeur dans la population noire après les caucus de l’Iowa alors que personne d’entre nous ne pensait que c’était possible ; c’était sans précédent. Si vous me dites que vous allez marcher sur l’eau, je ne vous croirai pas, mais si vous je vous vois ouvrir une ligne de métro no. 6 (Soul train) sur le Mississipi, je vais y prêter attention.

A. Klobuchar et P. Buttigieg n’ont rien prouvé à l’électorat de couleur en réussissant en Iowa et au New Hampshire. Il va de soi que des blancs puissent convaincre les blancs de voter pour eux.

Un candidat noir, à qui les sondages ne donneraient que de 4 % à rien du tout chez les électeurs.trices blancs.ches aux primaires démocrates, serait vite rejeté par les médias et les autres participants.es et déclaré incapable de poursuivre la campagne. Par contre, un candidat blanc qui, aux primaires, n’obtient qu’un soutien négligeable de la part des membres démocrates de couleur et qui n’a aucune stratégie pour en obtenir, devrait être également vu comme peu sérieux dans la course à la nomination.

Parce qu’ils sont blancs, ces deux candidats du Mid-West ont obtenu une grâce d’une dizaine de jours pour démontrer aux participants.es de couleur aux primaires et caucus du Nevada et de la Caroline du Sud, qu’ils ont autre chose à leur offrir que des contes de fée à propos des blancs.ches chagrinés.es et oublié.es. Les membres blancs.ches du Parti vont choisir les candidats.es, mais ceux et celles de couleur nous diront qui gagnera.

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