Édition du 18 janvier 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Je me souviens

Pour définir où on veut aller, il faut savoir d’où l’on vient. -Antonio Gramsci

Le peuple québécois a une belle histoire de résistance, de luttes, d’imagination. Il y a eu des hauts et des bas, des avancées et des reculs, des personnalités inspirantes et d’autres beaucoup moins. Dans les années 1960, nous sommes en partie sortis d’un « trou noir » dans lequel nous avaient enfermés l’élite anglo-canadienne et le noyau d’un pouvoir subalterne qui régnait à Québec sous l’égide de nationalistes de droite et des secteurs les plus réactionnaires de l’Église catholique.

Nos ancêtres, notamment dans les syndicats, ont lutté fort. Les groupes de femmes ont entrepris une grande marche vers l’égalité. Les étudiants sont sortis dans la rue par milliers pour ouvrir l’accès à l’éducation pour les classes populaires. Et parallèlement, un nouveau mouvement s’est levé pour affirmer les droits d’un peuple en marche vers son autodétermination. Il ne faut pas oublier cela. Pas plus que le message des Patriotes de 1837-38 qui se battaient pour une république démocratique et inclusive, en prônant, bien avant tout le monde, l’émancipation des Juifs et des droits citoyens pour les peuples autochtones.

Je suis fier de cette histoire, mais je sais qu’il y a d’autres côtés, plus sombres, dans ce qui est devenu le peuple québécois. Il faut donc démêler sans complaisance, sachant que ce passé n’est pas juste en arrière de nous, mais qu’il resurgit dans les des luttes politiques et sociales.

La période noire

Pendant toute la première moitié du vingtième siècle, la société québécoise est diminuée, atrophiée. Nous sommes alors une sorte de grande réserve de main d’œuvre bon marché, notamment pour le nord-est des États-Unis. Sur le plan politique, nous sommes sous la coupe de partis et des régimes corrompus. L’Église catholique, dont le rôle institutionnel est disproportionné, exerce une véritable dictature des idées, confinant les dissidences à la marge, avec l’appui d’un dispositif administratif parmi les plus autoritaires sur le continent.

L’univers intellectuel est particulièrement quadrillé par l’Église, qui surveille toutes les pièces du puzzle (universités, écoles, médias, associations civiles et même une partie du mouvement syndical, dont la CTCC, l’ancêtre de la CSN). Sous l’influence de personnages brillants à leur manière, dont le chanoine Lionel Groulx, un certain nombre de principes doivent à tout prix être préservés :

La prédominance de l’Église catholique sur la vie sociale et culturelle et même sur le terrain politique.

La défense d’une identité définie autour des « Canadiens-français catholiques ». Ceux-ci sont une « race » à part, ne pouvant ni être assimilée, ni assimiler les « autres ». Elle doit rester intacte, autour de l’Église.
L’autonomie provinciale, c’est-à-dire la reconnaissance de l’État fédéral, à condition qu’il reconnaisse la capacité du Québec de maintenir ses pouvoirs dans les domaines de la religion et de la culture.

La hantise de l’« autre », notamment des immigrant-es, réfugiés, métèques divers, avec une fixation particulière contre les Juifs arrivant d’Europe centrale.
La lutte sans merci contre les dissidences républicaines et de gauche, tant sur le plan politique que social et culturel, qu’on doit combattre par les idées, mais aussi par la répression (c’est le régime de Maurice Duplessis qui met cela en pratique).

L’appui aux états, régimes et partis de droite et d’extrême droite un peu partout dans le monde, surtout pour ceux qui prétendent, au nom de la lutte contre la gauche, préserver la domination catholique, comme c’est le cas avec les régimes fascistes d’Espagne, du Portugal et d’Italie (et plus tard des collabos de Pétain en France).

Au tournant des années 1920, le prolifique chanoine, via de multiples publications (dont l’Action nationale et le Devoir) et en alliance avec des réseaux (l’« Action française », les « Jeunes Canada ») mène le bal. Les Juifs sont dangereux, parce qu’ils sont à la fois capitalistes et communistes. Le Juif, dit-il, se trouve mêlé à toutes les affaires louches (pornographie, livres, cinémas, théâtres).

Des jeunes intellectuels comme André Laurendeau suivent ses traces, voyant les Juifs comme des « indésirables » en train de comploter pour imposer leur « État dans l’État »1. Le mouvement Jeune-Canada, créé en 1932, dénonce les trusts qui émanent des Juifs. Le journaliste Paul Bouchard, plus radical, estime que le fascisme en Europe est la traduction logique et rationnelle du corporatisme, un système qui doit organiser toute la population dans un cadre discipliné et disciplinaire, fortement inspiré des encycliques papales de 1891 et de 1931, dans le but explicite de combattre le « cancer » socialiste.

De tous les dictateurs européens, Mussolini est celui qui inspire le plus la droite québécoise. En 1934, le chanoine déclare : « Heureux sont les peuples qui se sont trouvé des dictateurs ». Quand le dictateur Franco essaie de renverser par la force le régime républicain élu en Espagne, les catholiques de droite au Québec sont tous derrière le général. Ils attaquent les rencontres publiques favorables à la république et saccagent des librairies et des imprimeries progressistes.

Il faut dire que les idéologies d’extrême droite ne sont pas l’apanage du Québec. Des mouvements pro fascistes fleurissent en Ontario où sévit également un antisémitisme généralisé, interdisant ou limitant l’accès des Juifs aux universités et aux institutions. Le premier ministre fédéral de l’époque, William Mackenzie King, se dit admiratif d’Hitler qu’il visite plusieurs fois avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Par ailleurs, le gouvernement canadien fait tout en son pouvoir pour limiter l’immigration juive au Canada, même après la prise du pouvoir par Hitler.

C’est progressivement que ce fatras nationaliste, corporatiste et antisémite, est combattu et marginalisé. Au tournant des années 1960, les vieilles théories cléricales sont mises au rancart. Un vent de changement souffle fort, tant du côté de la gauche que d’une nouvelle élite modernisatrice. Devant tout cela, le chanoine s’efface, coupé des partisans d’une émancipation nationale désengluée de la pseudo identité « catholique-canadienne-française ». Des petits milieux de droite continuent à porter ce message réactionnaire, mais avec peu d’influence.

Et donc, on peut se dire, « tant mieux, l’histoire a basculé ». Mais pas totalement.

Aujourd’hui refleurit le discours identitaire, en même temps que d’autres théories réactionnaires. Le côté « catholique » de la chose est très secondaire, mais au lieu des Juifs, il y a maintenant un nouvel ennemi, les Musulmans. Dans les médias-poubelles (j’inclus là-dedans l’essentiel du réseau Quebecor), on ne sait pas trop si c’est une religion, une ethnie, une culture. Mais chose certaine, le Musulman, c’est cet « autre », un être malveillant, à peu près dans les mêmes termes qui sortaient de la bouche du chanoine Groulx.

Le nationalisme de pacotille qui émerge de cette fange rejoint, et ce n’est pas un hasard, cette vieille idée de l’« autonomie provinciale ». Du moment que nous puissions vivre avec notre identité linguistique, on peut laisser l’État fédéral en paix. Comme on ne doit pas s’en faire avec le dispositif capitaliste-impérialiste qui domine nos vies, notre société, notre économie. Après tout, la main invisible du marché est celle qui fonctionne le mieux, surtout qu’on promet de démanteler des pans entiers de la législation sociale et même du secteur public. Tout cela de manière confuse constitue le « programme » de la CAQ qui, par ailleurs, vogue en tête des sondages1. Le phénomène, on le sait, n’a rien de particulièrement québécois, comme on le constate aux États-Unis, en France, en Russie, en Inde, au Brésil et dans de nombreux pays.

On pourrait ne pas s’en faire, penser que c’est un épiphénomène destiné à se perdre dans les poubelles de l’histoire. C’est ce que pensaient plusieurs de nos « ancêtres » de gauche, à l’époque où ils trouvaient que les Hitler et les Mussolini étaient des pantins désarticulés. Ils se trompaient, mais quand ils s’en sont rendu compte, l’humanité était déjà plongée dans une catastrophe qui a duré pendant de très longues années.

Alors nous, on fera mieux. On va prendre le phénomène au sérieux. On va le comprendre, on va le combattre et avec un peu de chance, nous éviterons une autre période noire pour notre cher Québec.

Notes

1- Plus tard, Laurendeau s’éloignera de l’antisémitisme en constatant la dérive de l’Allemagne nazi et de personnalités carrément d’extrême droite comme Adrien Arcand.

2- La CAQ n’est pas un parti d’extrême droite, mais plutôt une coalition bric-à-brac de droite où se retrouvent des péquistes déçus et des entrepreneurs frustrés, sans compter les « militants » de la Meute et les idéologues libertariens de l’Institut économique de Montréal. Le parti en mène large actuellement en drainant un vote de refus du PQ et du PLQ, qui n’ont pas une identité politique claire.

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