Édition du 14 avril 2026

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Comptes rendus de lecture du mardi 24 mars 2026

Une autre fin du monde est possible
Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

J’avais déjà lu « L’Entraide – L’autre loi de la jungle » de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, un excellent essai qui s’inscrivait dans la continuité du fameux « L’entraide : un facteur de l’évolution » de Pierre Kropotkine. « Une autre fin du monde est possible » des mêmes auteurs, auquel s’est joint Raphaël Stevens, dresse quant à lui le constat, à la lumière du réchauffement climatique et de la crise écologique, que tout peut réellement s’effondrer et qu’il nous faut donc réfléchir sérieusement aux changements dans notre façon de penser et dans nos modes de vie. Un livre qui nous rappelle l’importance du vivre ensemble, avec les autres êtres humains, mais aussi avec les autres êtres vivants ; l’importance de la générosité et de l’empathie aussi.

Extrait :

La domestication n’est pas une simple anecdote, ou une petite branche de l’agronomie, c’est devenu notre monde. Imaginez, par exemple, que la biomasse de l’ensemble des humains représente 36 % de la biomasse de tous les mammifères du monde ! Et que 60 % de la biomasse des mammifères de la planète sont des animaux domestiques. Seuls 4 % sont des espèces sauvages (dont les éléphants et les baleines bleues !). La proportion est similaire pour les oiseaux du monde, dont 70 % de la biomasse sont des poules, dindons, oies et canards.

Mélancolies identitaires
Mark Fortier

Mark Fortier a passé une année entière à lire Mathieu Bock-Côté – ce qui n’est pas peu dire - et il nous livre dans cet essai ses réflexions sur ce volubile chroniqueur ultra-conservateur que l’on connaît beaucoup ici pour ses chroniques dans le Journal de Montréal et ses interventions à la radio et à la télévision. Nostalgique d’un Canada français d’avant la Révolution tranquille, apologiste de Jean-Marie puis de Marine Le Pen du Front national en France, puis de Donald Trump et Doug Ford, habile discoureur qui prétend reconnaître la crise écologique, mais pourfend les écologistes, et prétend à l’égalité hommes-femmes, mais répète que les féministes culpabilisent le désir des hommes, Mathieu Bock-Côté est surtout véritablement une usine à produire une phraséologie imprécise et déroutante, située bien à droite, susceptible de ne pas trop déplaire et de lui donner l’allure d’un brillant intellectuel. L’essai de Mark Fortier ne traite cependant pas toujours directement de Bock-Côté... et ce sont ces digressions qui sont souvent les plus intéressantes à lire.

Extrait :

Le conservatisme politique s’est toujours méfié de l’idéal démocratique d’une représentation du peule par et pour lui-même, à travers l’agencement de ses institutions. Les tenants de ce courant de pensée estiment que l’autorité légitime doit être personnelle, qu’elle repose sur une élite naturelle, et ils insistent sur la nécessité d’une représentation du pouvoir devant le peuple – comme dans une pièce de théâtre dont les citoyens seraient des spectateurs. Une telle attitude a servi à justifier aussi bien des dictatures que des formes autoritaires de parlementarisme. L’important, c’est que les décisions ete les lois viennent d’en haut, que les libertés accordées soient bridées, que les mesures du gouvernement servent les intérêts d’une minorité qui pourra par la suite dicter à la majorité ce qui est bon pour elle.

Passagères de nuit
Yanick Lahens

Ce roman s’est mérité le dernier Grand Prix du roman de l’Académie française. L’auteure nous y raconte la vie de deux de ses ancêtres au XIXe siècle : Elizabeth, née à la Nouvelle-Orléans, qui quitte sa famille pour rejoindre Haïti, le pays de sa grand-mère ; puis, deux générations plus tard, Régina, esclave affranchie dont la vie sera marquée par la misère et le racisme. Un beau roman intimiste, que j’ai aimé, et qui nous rappelle l’esclavage, le mépris, le viol et la haine, mais aussi la tendresse, la persévérance, l’amour et surtout le désir de vivre. Une belle découverte !

Extrait :

Je n’étais pas un homme, je n’avais pas la peau claire des puissants de ce monde, je ne possédais rien. Dans ce monde tel qu’il tournait, je n’étais rien. De quel pouvoir un sexe de femme était-il donc investi ? Quelle malédiction pesait sur ce sexe voué à souffrir ? J’étais à la fois confiante comme une impératrice et effrayé comme un oiseau blessé.

Le procès des Cinq
Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois

Dans la foulée des enlèvements de James Richard Cross et de Pierre Laporte par le Front de libération du Québec, le gouvernement du Canada décrète le 16 octobre 1970 la Loi des mesures de guerre. Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois sont alors accusés de « conspiration séditieuse ». Le procès des Cinq commence le 8 janvier 1971. Bientôt, au fur et à mesure que les accusés prennent la parole, c’est en réalité le procès de la justice canadienne qui est instruit… « Le procès des Cinq » est un rappel éloquent des véritables enjeux de la Crise d’Octobre.

Extrait :

Robert Lemieux – Non. Mais certains actes faits en vertu de la Loi des mesures de guerre peuvent être illégaux parce qu’ils ne sont pas autorisés par la loi. Comme le parlement du Canada n’a pas autorisé le Cabinet à décréter la Loi des mesures de guerre n’importe quand parce que si on avait fait ça, le gouvernement, l’exécutif, les 20 personnes de l’exécutif auraient dit à un moment donné : bien, il y a un candidat qui vient d’être élu ou il y a un groupe de personnes qu’on n’aime pas, et puis on va promulguer la Loi des mesures de guerre et on va les sacrer en prison, et on va écrire leur condamnation dans les termes de cette loi et on va les amener devant le Tribunal. On va dire qu’ils sont coupables parce qu’ils ont été à un certain meeting le 10 janvier, là on va les amener devant le Tribunal, on va dire : il y a une loi là, un décret en vertu de la Loi des mesures de guerre. Si vous étiez à ce meeting-là le 10 novembre, vous êtes coupable d’un crime et êtes passible de cinq ans de prison. Le juge a juste à s’assurer si la personne était bien au meeting, et si oui, elle est coupable. C’est exactement ça ce que la loi fait. Le Parlement a délégué des pouvoirs au Cabinet, mais pas n’importe quand, uniquement quand il y a une insurrection appréhendée. C’est vrai qu’il y a un article qui dit que la promulgation fait qu’il en a, mais toute discrétion, n’est-ce pas, doit être exercée suivant le droit, et ce n’est pas si le Cabinet, n’est-ce pas, a agi parce que, n’est-ce pas, ils ont des fantasmes, qu’ils sont à Ottawa, de l’autre bord de la rivière, ils s’imaginent qu’il se passe toutes sortes de choses, qu’ils se trompent ;ou bien s’ils ont agi sous des mauvaises informations ; ou bien s’ils ont agi pour des motifs politiques, cachés, comme ceux que nous a révélés monsieur Marchand, qui nous a dit : « Si on n’avait pas passé la loi, le Québec aurait été indépendant. » Il ne parle pas d’insurrection. Il ne dit pas que les commandos d’insurgés auraient pris, n’est-ce pas, l’hôtel de ville, le palais de justice et le parlement de Québec. Il parle juste de l’indépendance. Il nous est permis, à partir de déclarations comme celle-là, de soupçonner qu’il ne visait pas des groupes d’insurgés ou des complots d’insurrection, mais qu’il visait plutôt un problème plus large et c’est lui-même qui l’a dit.

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Bruno Marquis

Bruno Marquis est un lecteur qui s’est impliqué dans plusieurs organismes voués à la protection de l’environnement, à la paix et à l’élimination de la pauvreté chez les enfants au cours des vingt dernières années. Il publie actuellement une chronique sur l’environnement dans le mensuel Ski-se-Dit. Il a aussi tenu régulièrement une chronique dans le webzine tolerance.ca.

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