Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Jean-François Lisée, le nouveau chef d’un parti miné par ses divisions et par ses renoncements

Dans les mois qui ont suivi sa défaite lors des élections du 5 avril 2014, le PQ avait poursuivi sa descente dans les intentions de vote jusqu’au déclenchement de la course à la chefferie de 2015. L’arrivée d’un sauveur en la personne de Pierre-Karl Péladeau qui promettait de réaliser la souveraineté avait été utile pour effacer l’ardoise et faire oublier son image de parti de l’exclusion. Le PQ avait réussi ainsi le tour de force de reprendre le discours souverainiste comme s’il ne s’était rien passé alors qu’il venait de saborder lui-même toute chance de gagner un référendum avec sa campagne identitaire menée dans le seul but de pouvoir gagner l’élection.

Ses politiques d’austérité tant dans les coupures à l’aide sociale que dans les dépenses des services publics, sa politique propétrolière à Anticosti, son aplaventrisme devant les compagnies minières et son appui au libre-échange Canada-Europe avaient également entaché profondément ce qu’on pourrait appeler le projet social souverainiste du PQ. Pas étonnant que la jeune génération ne s’y sente pas attirée.

Malgré son profil anti-social et ant-syndical, Pierre-Karl Péladeau représentait une bouée de sauvetage parce qu’il faisait miroiter l’image de l’entrepreneur québécois qui pourrait convaincre ses pairs d’adhérer à la souveraineté. Son retrait de la direction du PQ pour des raisons personnelles, mais politiques également a replongé ce parti dans l’inconnu.

Avec son retrait et du fait que Pierre-Karl Péladeaul personnifiait en quelque sorte la stratégie souverainiste, le PQ s’est retrouvé encore une fois sans perspective. La deuxième course à la chefferie a été ainsi différente de la première, en ce qu’elle a exprimé de façon percutante la crise d’orientation du PQ sur l’accès à la souveraineté. Alors que Péladeau représentait véritablement la prise de l’année et le sauveur souverainiste, même si cela n’est demeuré qu’au niveau de l’image, la deuxième course a révélé cette crise de perspective, tant au niveau d’une solution stratégique viable pour l’accession à la souveraineté que du choix d’un ou d’une chef crédible pouvant assurer l’unité du parti.

Au point où le président intérimaire a dû intervenir afin de calmer le jeu et tenter de stopper les coups bas. Ces débats ont révélé l’impasse dans laquelle se situe le PQ depuis sa défaite en 2014. L’enjeu de fond maintenant n’est pas celui du moment où le PQ peut tenir un référendum, parce qu’en fait il n’y aura jamais de bon moment sous sa gouverne. L’enjeu précis c’est de tenir en haleine ses supporteurs potentiels jusqu’à la prochaine élection et de jouer la carte antilibérale.

Dans ce cadre, Jean-François Lisée ne représente pas le sauveur qui saura raviver la ferveur souverainiste, loin s’en faut, mais celui qui a su exprimer et imposer la seule issue possible pour le PQ, celle de la voie de sortie de cette perspective. L’ancienne stratégie du PQ sous Péladeau de définir le plan d’accès à la souveraineté à son congrès de 2017 représentait un pari plus que risqué, tenant compte de l’impossibilité du PQ de s’écarter de la volonté de s’inscrire dans une logique de l’alternance gouvernementale et de tout faire pour y parvenir.

Le sens de la victoire de Jean-François Lisée.

Les membres du PQ se sont mobilisés pour élire Jean-François Lisée. 55 000 de ses 73 000 membres ont voté pour le nouveau chef, soit 75% du membrariat. Le député de Rosemont leur est apparu comme le plus capable de confronter le premier ministre Couillard et d’arracher la victoire en 2018. Le manque d’assurance et de fougue d’Alexandre Cloutier et sa politesse onctueuse l’ont fait apparaître comme un candidat faible et mou. La dimension des affects est loin d’être un facteur négligeable en politique.

Mais le vote d’une majorité des membres du PQ reflète également le choix d’une orientation politique : donner au Parti québécois comme priorité la prise du pouvoir en 2018 sur toute autre considération. Le report d’un éventuel référendum dans un deuxième mandat et la promesse de ne pas utiliser les fonds publics pour faire la promotion de la souveraineté démontrent que le PQ n’a maintenant aucune stratégie permettant d’éclairer les voies de l’accession à l’indépendance. Le choix d’une politique identitaire se déclinant dans une politique migratoire mettant en discussion les seuils d’immigration, dans une conception de la laïcité centrée sur la prohibition des signes religieux dans la fonction publique et même dans l’espace public a bel et bien été soutenu par la majorité des membres du PQ.

Alexandre Cloutier n’a obtenu que 29,66% des votes au premier tour (et 31,7% au deuxième tour) alors qu’il avait l’appui d’une majorité du caucus des député-e-s péquistes. La défaite d’Alexandre Cloutier, outre les faiblesses de son profil de chef, reflète le rejet de ses perspectives pluralistes et de sa volonté de garder ouverte jusqu’à la veille des élections la possibilité de la tenue d’un référendum dans un premier mandat. La majorité du caucus péquiste sera appelée à rajuster ses positions sur l’utilisation de la carte identitaire bien que ses modalités de cette politique identitaire restent encore bien peu définies.

Martine Ouellet n’a obtenu que 17,67% (16,46% lors du premier tour). C’est l’illustration que le PQ est plus que jamais le parti de l’alternance provincialiste. Le ralliement à la nécessité de la rupture indépendantiste par la tenue d’un référendum dans un premier mandat est maintenant marginal au Parti québécois. Le PQ avait déjà mis entre parenthèses la tenue d’un référendum et la promotion de l’indépendance lors de différentes élections. Pourtant, il s’agit ici d’un choix qui est le fruit d’un vote d’une majorité de membres du PQ et non celui d’un quelconque état major comme cela avait été le cas auparavant. Ce choix est d’autant plus significatif.

Les stratagèmes annoncés pour gérer les tensions et divisions au sein du PQ

La base du Parti québécois reste traversée par une série de tensions :

- tension entre les partisan-e-s du bon gouvernement provincial et le courant qui souhaite faire de la tenue d’un référendum sur l’indépendance du Québec une perspective nécessaire et urgente ;

- tension entre un courant qui cherche à exacerber une approche identitaire où les Québécois-e-s de souche sont définis comme le cœur de la nation et les secteurs qui favorisent l’ouverture et la définition de la nation québécoise comme une nation civique ;

- tension entre le courant qui croit qu’il faut s’opposer à l’austérité et défendre les services publics et le courant qui défend que le Parti québécois va se construire à droite en reprenant à son compte les politiques néolibérales : déficit zéro, privatisation et déréglementation ;

- tension entre des environnementalistes qui souhaitent que le Québec organise sa sortie du pétrole et la transition énergétique vers les énergies vertes et les tenants d’un « réalisme économique » qui, tout en maniant la rhétorique du développement durable, font de l’exploitation pétrolière un atout pour le Québec.

Ces courants sont des sensibilités qui se croisent, se chevauchent et s’opposent nourrissant une fragmentation des bases du parti. Ce sont ces tensions que Jean-François Lisée sera appelé à gérer. Il déploiera pour ce faire une série de stratagèmes.

Déjà, dans son discours clôturant la course à la chefferie, il a entrepris sa démarche de gestion des tensions existantes au sein du parti.

Ainsi, il a promis à Alexandre Cloutier de lancer les 8 chantiers que ce dernier avait annoncés afin de définir le projet de pays pour montrer l’impact concret de l’indépendance sur la vie des gens. Il est clair que la victoire de Jean-François Lisée va déplacer l’axe du débat pour le PQ. Il s’agira moins de définir une quelconque feuille de route pour l’accession à l’indépendance que de travailler sur la nature du projet d’indépendance lui-même. La mise sur pied de ces chantiers va faire que les débats dans le cadre du OUI-Québec seront moins pertinents pour la majorité des membres du PQ et pour sa direction tout particulièrement. C’est dans ce nouveau cadre des 8 chantiers que risquent de se mener les débats autour de l’indépendance. Le débat au prochain congrès du PQ, va lui avaliser la stratégie de Jean-François Lisée sur le report du référendum et remettre à un avenir indéfini les questionnements sur la stratégie d’accession à l’indépendance.

À l’adresse de Martine Ouellet, Jean-François Lisée n’a pas évoqué la position de la candidate sur la marche à l’indépendance, ni celle concernant son rejet des traités de libre-échange, mais ses propositions sur l’énergie et l’électrification du Québec [1] Jean-François Lisée sait qu’il peut rallier largement en s’ identifiant à la volonté de s’opposer à Energie est. Il répond ainsi aux sensibilités environnementalistes présentes dans le parti. Tant que le PQ est dans l’opposition, cette carte peut être jouée sur un mode majeur.

Il fait une ouverture aux pluralistes du parti en proposant la formation d’équipes pour porter le projet péquiste dans les communautés culturelles. Jean-François Lisée propose même « la mise en place de représentants de la diversité dans les exécutifs des circonscriptions où ils sont présents… »

Jean-François Lisée sait qu’il devra user de stratégies, si ce n’est de stratagèmes, et piloter à vue pour esquiver les questions qui pourraient approfondir les tensions qui traversent le parti. Pas étonnant, que les positions qu’il va devoir défendre risquent d’évoluer et de se retourner rapidement. Le chef du PQ semble construit sur mesure pour faire face à ces écueils.

Mais au-delà, de ces gestes de bonne volonté unitaire, Jean-François Lisée identifie clairement ce qu’on en commun les candidats et la candidate à la chefferie : « le goût d’un gouvernement honnête ». Et cela est vrai pour la vaste majorité de la députation et même pour la majorité des membres.

Les politiques d’alliance et la bataille du nouveau chef pour l’hégémonie du champ politique

Jean-François Lisée ratissage très large pour construire la majorité électorale désirée aux élections de 2018. Il s’adresse aux électeurs et électrices du Parti libéral du Québec, de la CAQ et de Québec solidaire. Aux libéraux déçus, il affirme qu’il n’y a pas de « honte à avoir honte d’un gouvernement honteux » et que le PLQ comme parti a besoin d’une cure éthique dans l’opposition.

Aux caquistes, il dénonce un parti fédéraliste de droite qui n’a pas de boussole, qui perd ses vedettes au PLQ et qui n’est pas prêt pour gouverner. Mais, il ne propose rien qui serait une reconnaissance des positions politiques des membres de ces partis néolibéraux, sauf d’être à l’écoute de leurs valeurs et de leurs espoirs. C’est vague à souhait. La seule posture qu’il semble prendre, c’est de discréditer la direction de ces partis.

L’approche en direction de Québec solidaire semble différente. « Aux amis de Québec solidaire »(!), il propose de trouver des moyens d’additionner leurs forces lors de l’élection de 2018. Il propose un projet « d’amener dès que possible (formule très ouverte) le salaire minimum à 15$ de l’heure, le projet de libérer le Québec des paradis fiscaux, de transformer le mode de scrutin qui représente … si mal la volonté populaire ».

Il ne dit mot pourtant sur les raisons qui ont empêché le dernier gouvernement péquiste de résister aux pressions patronales. C’est ainsi que le gouvernement Marois n’a pas mis en chantier une quelconque réforme de la fiscalité, n’a pas agi réellement contre l’évasion fiscale et qu’il a repris à son compte la politique d’austérité et de déficit zéro du gouvernement Charest malgré les promesses de la plate-forme électorale de 2012..

En fait, le PQ n’a aucune perspective de confronter le pouvoir de la classe dominante. Il ignore superbement le rôle des mouvements sociaux dans la transformation de la société dans le sens de plus de justice et leur rôle essentiel dans la résistance aux projets régressifs de la classe dominante. Croire pouvoir mettre en place un gouvernement progressiste et indépendantiste sans s’appuyer sur la mobilisation des mouvements sociaux et en s’adressant aux bases de la CAQ et du PLQ, voilà le fantasme électoraliste qu’agite Jean-François Lisée.

Québec solidaire doit s’imposer

Nous avions déjà indiqué [2]que la stratégie de la feuille de route du Oui Québec se résumait à un ralliement derrière le PQ en vue des prochaines élections. Ce ralliement se construirait lentement au moyen de discussions sur notre vision de la souveraineté et sous le couvert de faire élire le plus grand nombre de souverainistes. Il apparaît certainement difficile aujourd’hui d’entrevoir une discussion sur le processus d’accession à la souveraineté avec un parti dont le chef repousse à une perspective lointaine un tel objectif.

Les membres de Québec solidaire qui sont en processus de préparation du Conseil national de novembre portant entre autres sur les alliances politiques et la feuille de route, seront peut-être portés à reporter à plus tard un tel débat dans les circonstances. Mais c’est sans compter la pression qui se développera et deviendra de plus en plus intense d’ici les élections de 2018.

Si Jean-François Lisée met en place les chantiers sociaux et économiques proposés par Cloutier, s’il tentera de coaliser des forces autour des grandes orientations annoncées dans son discours, soit le salaire minimum, le tournant vers les énergies vertes et la réforme du mode de scrutin, non seulement il négligera la feuille de route du Oui Québec, mais il imposera un processus encore plus large qui servira à drainer les forces sociales derrière le PQ en vue des élections. Et la pression viendra de là, Sa stratégie d’alliance, quelque soit les multiples modalités qu’elle peut adopter visera, en bout de piste, à convaincre les forces sociales qu’il faut s’allier au PQ pour défaire les libéraux. La souveraineté viendra plus tard.

Québec solidaire doit non seulement rompre avec le processus du Oui Québec, mais il doit dès maintenant lever toute ambiguïté. Le PQ n’est plus qu’un parti de pouvoir et l’élection de Lisée le confirme. Il a appliqué la même médecine que celle de Charest lorsqu’il a pris le pouvoir en 2012, reniant toutes ses promesses électorales et il le fera encore.

La lutte pour le pouvoir ne peut être que l’aboutissement de la construction du pouvoir populaire qui devient en même temps la marche de la population du Québec vers son indépendance.

QS doit s’imposer comme le porteur des aspirations sociales de la population du Québec. Il est le seul qui porte le projet qui lie prise du pouvoir, luttes sociales et indépendance du Québec, seule voie qui peut mener la population du Québec à la prise de pouvoir contre le 1%.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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