Édition du 22 juin 2021

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Afrique

La Tunisie malade de la gestion politicienne de la pandémie

Le 9 mars 2021, les Tunisiens assistent à l’arrivée de 30 000 doses du vaccin Sputnik V en provenance de Russie. Alors que les autorités avaient annoncé le démarrage de la vaccination pour la mi-février à travers le dispositif COVAX (initiative internationale visant à mettre les vaccins à disposition des pays aux ressources limitées), celle-ci devrait démarrer avec un mois de retard grâce à un accord bilatéral avec Moscou.

Tiré de Middle East Eye (Paroles citoyennes et engagées).

Les communiqués de la présidence de la République et du gouvernement s’attribuant les mérites de cet accord montrent à quel point la crise sanitaire n’échappe pas à la tension extrême entre les deux têtes de l’exécutif.

Un an après la découverte du premier patient positif, le 2 mars 2020, la Tunisie a enregistré plus de 233 000 affections au COVID-19 qui ont entraîné la mort de 8 268 personnes.

Après avoir fait partie des bons élèves lors de la première vague, le pays se classe 50e en nombre de morts pour un million d’habitants. Une évolution qui s’explique par des choix politiques fortement affectés par l’instabilité gouvernementale que connaît la Tunisie depuis les élections de 2019.

Quand Elyes Fakhfakh obtient la confiance du Parlement, le 27 février 2020, le pays ne compte aucun cas. Il prend vite conscience des effets que pourrait avoir la pandémie sur une économie déjà exsangue.

Le 16 mars, les frontières nationales sont fermées et un confinement total est décrété dès le 20 mars. Alors que sa majorité parlementaire est loin d’être solide, il réussit, non sans peine, à obtenir de l’Assemblée la possibilité de légiférer par décrets-lois afin de s’adapter à la crise et d’en limiter les effets sociaux dans un pays où le secteur informel est estimé à 50% de l’économie.

Un nouvel imbroglio politicien

Durant les huit semaines du confinement, une certaine union nationale s’installe. Le ministre ennahdhaoui de la Santé Abdelatif El Mekki, la directrice de l’Observatoire national des maladies nouvelles et émergentes Nissaf ben Alaya et le directeur de l’Institut Pasteur de Tunis Hachemi Louzir, deviennent des visages familiers du grand public.

En dépit de quelques couacs, la communication gouvernementale passe plutôt bien et aucun mouvement social d’ampleur n’ébranle le pays.

Les mesures de restrictions permettent de contenir le nombre de décès à 50, un chiffre resté inchangé du 15 juin au 30 juillet et évoluant très peu durant tout l’été.

Mais cet état de grâce va très vite changer. Dès le déconfinement progressif, entamé le 4 mai, la pression politique s’accroît autour d’Elyes Fakhfakh avec en toile de fond un affrontement entre le président Kais Saied et le chef d’Ennahdha Rached Ghannouchi.

La révélation de soupçons de conflit d’intérêt affectant le chef du gouvernement va précipiter sa chute. Quand le parti islamiste annonce son intention de voter une motion de censure contre Fakhfakh, ce dernier limoge séance tenante tous les ministres ennahdaouis, dont celui de la Santé.

Le ministre des Affaires sociales, Habib Kchaou, assure l’intérim. Il sera le troisième à occuper le poste depuis le début de la crise. Fakhfakh finit par démissionner et la Tunisie s’enlise dans un nouvel imbroglio politicien dont elle a le secret.

Par ailleurs, la question de la fermeture des frontières pèse fortement sur un pays disposant d’une forte diaspora et dont le tourisme est un secteur clé de l’économie.

Il est décidé de les rouvrir dès le 27 juin avec des mesures sanitaires variant en fonction du pays de provenance. Les critères ne sont pas toujours strictement scientifiques : certains pays sont ainsi passés en une semaine du rouge (vigilance renforcée, PCR et confinement obligatoire des voyageurs) au vert (aucune restriction).

Les tours opérateurs ont réussi à obtenir des autorités que leurs clients aient accès à des « circuits COVID » les dispensant de tout test PCR. À ce propos, Nissaf Ben Alaya, devenue porte-parole du ministère de la Santé, a dénoncé les « pressions du secteur du tourisme » sur les décisions de l’exécutif.

Même si la période estivale a été relativement clémente, un relâchement a été observé et ses conséquences se sont ressenties à partir du mois de septembre, durant lequel le nombre de cas positifs va quintupler. Dès le mois d’octobre, le nombre quotidien des décès dépasse l’ensemble des morts de la première vague.

Le nouveau gouvernement Mechichi, qui a nommé le quatrième ministre de la Santé depuis le début de la crise, impose un couvre-feu nocturne, le port du masque et l’interdiction de se déplacer entre les régions, mais ces nouvelles mesures sont peu contrôlées. Un confinement de quatre jours est annoncé pour le week-end du pont du 14 janvier, mais il donne lieu à un grand mouvement social touchant les jeunes des quartiers populaires des principales villes du pays.

Alors que la courbe des décès continue son ascension, Hichem Mechichi décide de procéder à un remaniement dans son équipe, limogeant tous les ministres réputés proches du président Saied, dont celui de la Santé, Faouzi Mehdi.

Des conséquences sur la saison touristique

La tension est alors à son comble entre le chef du gouvernement et le président de la République qui refuse que les nouveaux ministres prêtent serment devant lui, une formalité obligatoire pour leur entrée en fonction. Mechichi décide alors de garder Mehdi à son poste en attendant de trouver une issue à cette crise institutionnelle.

Ces tiraillements ont eu des effets concrets sur la vaccination. Le 19 octobre 2020, les autorités annoncent que la Tunisie fera partie des trois premiers pays à recevoir les vaccins dans le cadre du programme COVAX. Il n’en sera rien. Alors que la liste des États ayant réalisé leurs premières injections ne cesse de s’allonger, on prévoit l’arrivée des premiers flacons pour la mi-février.

À la date fatidique, le gouvernement se rend compte qu’il ne dispose pas d’une législation protégeant les laboratoires pharmaceutiques d’éventuelles poursuites en cas d’effets secondaires, un préalable pour la réception des vaccins. Le texte passe en conseil ministériel le 15 février, le Parlement le vote quatre jours plus tard et le président le promulgue le 25 février.

À la date du 10 mars, aucun vaccin n’est obtenu par ce canal. Le pays paye son alignement sur ses partenaires européens qui ont longtemps snobé les vaccins russes et chinois. Le retard pris dans la vaccination va notamment avoir des conséquences sur la saison touristique, d’autant que les principales destinations concurrentes de la Tunisie (Maroc, Égypte, Grèce) affichent une avance en termes de taux d’injection qui risque d’être difficilement rattrapable.

Le 1er mars, des fuites font état de la réception de 1 000 doses du vaccin chinois offerts à la présidence de la République par les Émirats arabes unis. Alors que le chef du gouvernement affirme que ses services ne sont pas au courant de cette livraison, la présidence confirme ce don et présente les documents prouvant que les administrations compétentes ont été prévenues.

Pendant que les deux têtes de l’exécutif se servent de cette histoire pour alimenter leur bataille politique, les 1 000 doses semblent n’avoir toujours pas été utilisées depuis le mois d’octobre.

Au même moment où elles annoncent la découverte des premiers cas positifs au variant anglais, les autorités décrètent un raccourcissement de la plage horaire du couvre-feu, l’autorisation des déplacements entre les régions et un allègement des restrictions imposées aux personnes en provenance de l’étranger.

Des décisions qui s’expliquent en partie par l’indignation suscitée par la marche organisée par Ennahdha, le 27 février à Tunis, une démonstration de force s’inscrivant dans le cadre du bras de fer qui oppose Rached Ghannouchi et Kais Saied.

Le parti islamiste, principal soutien du gouvernement n’a pas hésité à faire venir des milliers de militants des quatre coins du pays au mépris des règles édictées par ce même gouvernement. Un deux poids deux mesures dénoncé notamment par des commerçants et artisans, lourdement pénalisés par le protocole sanitaire mais aussi des Tunisiens de l’étranger, jusqu’ici contraints à un confinement de sept jours dans un hôtel à leurs frais.

Si la campagne de vaccination va enfin pouvoir commencer, l’adhésion des citoyens n’est pas pour autant garantie. Alors que les sondages montrent une forte défiance envers le gouvernement et les partis qui le soutiennent, les autorités n’ont toujours pas lancé une campagne de sensibilisation à la vaccination.

Objectif de vaccination : quatre millions de Tunisiens

À l’exception de la première vague durant laquelle l’État a misé sur la pédagogie, la communication ne semble pas être la priorité pour les gouvernants, tant au niveau institutionnel que scientifique. La société civile essaye de combler ce fossé mais ne dispose pas de la puissance de feu nécessaire pour couvrir toutes les tranches de la population.

Consultante en communication médicale et scientifique, Emna El Hammi anime aussi depuis le début de l’épidémie le groupe Facebook Info Coronavirus Tunisie qui rassemble quelques 16 400 membres et qui analyse les dernières publications scientifiques et communique sur les décisions gouvernementales.

Contactée par Middle East Eye, Emna El Hammi déplore les carences des autorités sanitaires en matière de communication dans un contexte rongé par les fausses informations et le trop-plein d’informations. Elle rappelle la doctrine de l’OMS qui appelle les pays à combattre l’infodémie au même titre que l’épidémie.

La consultante prend également part à l’initiative associative Sauve.tn, une plateforme d’information à destination des professionnels de la santé qui va être étendue à l’ensemble des citoyens dans le cadre d’une campagne de communication sur la vaccination. Si le gouvernement voit d’un bon œil ces actions, il ne s’implique pas particulièrement pour les accompagner.

Cette négligence se traduit par le faible taux d’adhésion à la plateforme Evax.tn, principal portail d’inscription pour se faire vacciner. Lancée le 5 février et se donnant pour objectif de réunir quatre millions de personnes, son compteur n’affiche que 522 000 personnes. Autant dire que la sortie de crise n’est pas pour tout de suite.

Hatem Nafti

Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie.

https://paroles-citoyennes.net/spip.php?auteur2084

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