Édition du 22 septembre 2020

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La cécité sociale : maladie ultime de la bureaucratie syndicale

Avant de savoir comment va s’annoncer le retour en classe suite à la trêve estivale, nous pouvons en profiter pour faire un bilan de la mobilisation étudiante. Une mobilisation, devons-nous souligner qui s’est transformée en une véritable mobilisation sociale et politique à Montréal et dans plusieurs centres urbains du Québec.

Pour faire un bilan réel et concret, il faut observer les acquis, souligner les aspects positifs de cette lutte, mais il faut aussi désigner aussi les manques et déficits. Il faut inscrire dans cette analyse les acteurs sociaux qui ont manqué lamentablement à l’appel et chercher à comprendre pourquoi ils ont agi ainsi. Nous parlons ici des centrales syndicales québécoises. Il ne s’agit pas ici de créer des fissures au sein du large camp de la gauche québécoise mais plutôt de susciter le débat sur les raisons qui expliquent l’absence du mouvement syndical dans des perspectives de lutte sociale au Québec.

Pendant toute cette période de la grève, force est de constater que le mouvement syndical ne s’est pas manifesté d’une manière intense. Il n’y a pas eu de dialogue stratégique entre les centrales syndicales et le mouvement étudiant. Ce dialogue aurait pu se faire il y a deux ans puisque le mouvement étudiant avait déjà annoncé son intention de se mobiliser contre le gouvernement libéral. Les centrales syndicales n’ont pas dialogué non plus avec le mouvement populaire après la négociation du secteur public de 2010. Pourtant, une Coalition contre la hausse des tarifs et la tarification des services publics avait déjà été mise en place et avait organisé une manifestation de 15,000 personnes en 2010 contre le budget du gouvernement libéral. Quel a été le choix des centrales syndicales suite à cette mobilisation ? Créer une autre coalition appelée l’Alliance sociale. Cette décision de créer une nouvelle coalition alors qu’il en existait déjà une fonctionnant selon les mêmes règles et en ayant sensiblement les mêmes objectifs, c’est-à-dire d’endiguer la machine de la privatisation et la tarification des services publics a suscité une certaine confusion dans la gauche québécoise. Au gré des semaines et des mois, nous ne pouvons dire que cette confusion se soit dissipée. Bien sûr, l’Alliance sociale a initiée des conférences de presse en appui au mouvement étudiant mais les interventions médiatiques ne se sont pas transformées en mobilisation sur le terrain concret des luttes.

Nous avons été encore plus confus lorsque les chefs syndicaux ont annoncé leur intention d’intervenir dans la négociation entre le mouvement étudiant et le gouvernement lors de la fin de semaine du 5 mai dernier. Le rôle des chefs a été nébuleux : Est ce qu’il s’agissait d’un rôle de médiateur ? de supporteur au mouvement étudiant ? Non seulement le rôle des chefs syndicaux n’a pas été compris mais l’entente qui a découlé de cette négociation était suffisamment complexe pour ne pas avoir été bien saisi par l’opinion publique et étudiante. Les résultats n’ont pas été probants. Louis Roy disait, le 5 mai, à la télévision que l’entente négociée serait une grande nouvelle pour la population québécoise. Cette entente, en tout cas, n’a pas été une grande nouvelle pour le mouvement étudiant. Elle n’avait tout simplement pas le ressort pour conclure une lutte historique de laquelle émerge le plus grand rapport de force syndical depuis 1972.

Ce qui nous laisse encore plus dubitatif, c’est l’article parue la semaine suivante par Michelle Ouimet, journaliste à la Presse (12 mai 2012).1 Selon elle, « le gouvernement libéral avait demandé aux chefs syndicaux d’agir en tant que facilitateurs. » Dans le même article, Michel Arseneault explique « quand tu es président de la FTQ et que le premier ministre te convoque, tu y vas, raconte Michel Arsenault. Surtout quand il te demande un service pour le bien du Québec. » (C’est moi qui souligne) Lors de cette rencontre, « Jean Charest leur explique que la crise nuit au Québec et qu’il faut trouver une solution. ».

Arrêtons-nous un instant sur ces deux éléments. Le Premier Ministre demande aux chefs syndicaux de rendre un service pour le bien du Québec. Ensuite, le Premier Ministre en remet en disant que la crise nuit au Québec et qu’il faut trouver une solution. Ce que nous pouvons comprendre c’est que cette lutte sociale a échappé à la compréhension, à la fois, des néo-libéraux que des chefs syndicaux. Lors de cette rencontre, tout au moins, il y a eu une communauté d’esprit entre les appareils d’état et les appareils syndicaux. Il y a eu un sous-ensemble qui a fait en sorte qu’ils pouvaient se comprendre entre eux mais qu’ils ne pouvaient pas comprendre le monde social qui l’entoure. Ce que nous avons vécu n’est pas une crise sociale dans le sens où le Québec était paralysé et incapable de fonctionner sur le plan social. Il s’agissait plutôt d’une mobilisation très large de citoyennes et de citoyennes qui voulaient changer de mode de régulation sociale. Le rejet de l’entente négociée du 5 mai d’une manière massive par le mouvement étudiant dans les semaines qui ont suivi est un indicateur de ce déficit de compréhension du monde social exprimé, à la fois, par l’appareil étatique et l’appareil des centrales syndicales.

L’inertie des centrales syndicales

Au moment où on écrit ces lignes, on peut parler d’un rendez-vous manqué lamentable entre le mouvement étudiant et syndical ? Et il ne semble pas y avoir de changement à l’horizon dans l’attitude des directions syndicales. Où se situent les centrales syndicales sur la carte politique du Québec en 2012 ? C’est à cette question à laquelle nous devons répondre que nous soyons à l’intérieur ou à l’extérieur des appareils syndicaux. En fait, nous avons besoin d’une sociologie politique du mouvement syndical québécois qui nous permettrait de saisir les enjeux internes et externes expliquant cette incapacité de créer ou de supporter les luttes sociales actuelles. En attendant de construire cette sociologie du mouvement syndical, nous pouvons quand même émettre certaines hypothèses pour expliquer ce déficit de mobilisation :

Première hypothèse. Il existe une dissonance entre les appareils syndicaux et le membership des organisations syndicales. La mission première de cet appareil est de supporter les membres en lutte pour la défense de leurs droits sociaux et syndicaux. Mais l’appareil syndical est devenu tellement fort qu’il peut fonctionner sans tenir compte concrètement des positions des membres. Les derniers débats houleux dans certaines fédérations du secteur public lors de l’adoption de l’entente de 2010 laissent entendre qu’il y a une dissonance entre la compréhension des enjeux syndicaux et sociaux.

Deuxième hypothèse : Les porte-paroles de l’appareil prétendent que les membres ne veulent pas se mobiliser. On l’a entendu à plusieurs reprises par des dirigeants sur le plan national et régional. « C’est difficile pour nous car les membres ne veulent pas bouger. » Pourtant, il n’y a eu aucun espace de délibération syndicale dans les milieux de travail pour discuter de la grève étudiante et de la pertinence d’une grève sociale. Au lieu de cela, une partie importante de membres des syndicats ont exprimé leur colère dans les manifestations de casseroles lors de manifestations nocturnes au mois de mai et juin.

Troisième hypothèse : la crainte de la sanction juridique. C’est une crainte sans doute fondée. La loi spéciale rédigée par le gouvernement libéral en réponse au mouvement étudiant peut susciter une inquiétude dans l’ensemble des mouvements sociaux au Québec. Cependant, on ne peut dire qu’on refuse d’envoyer les membres dans la fosse à lions sans les consulter et d’évaluer avec eux leur détermination et leur combativité.

Ces hypothèses sont partielles et elles demandent un débat large sans complaisance sur l’inertie syndicale en période de mobilisation historique au Québec. En période de mobilisation tumultueuse, comme nous l’avons vécu, nous avons pu observer l’addition de nouvelles forces dans la lutte contre le gouvernement. Par exemple, des réseaux comme Professeurs contre la hausse, Professeurs de CEGEP contre la hausse ou encore Mères en colère et solidaire contre la hausse ont émergé de cette lutte pour appuyer les étudiants-es. Il est intéressant de constater qu’on a mis alors en place de nouvelles structures souples pouvant répondre rapidement aux impératifs de la lutte immédiate. Une question se pose : ces différentes initiatives spontanées dont nous venons de parler ne seraient-ils pas le symptôme de cette incapacité du mouvement syndical d’intervenir dans le monde social actuel du Québec ?

René Charest

Cet article est parue en anglais le 12 août dans le webzine www.newsocialist.org

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