Édition du 28 janvier 2020

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Afrique

La crise de l’eau, un enjeu politique en Afrique du Sud

L’Afrique du Sud est un pays pauvre en eau et ce bien naturel est mal géré depuis des siècles. L’accès à l’eau potable pour tous faisait partie des grands projets de la nouvelle Afrique du Sud. Il y a bien eu des progrès mais une mauvaise gestion et une sécheresse inhabituelle rendent encore plus évidentes les inégalités sociales.

Tiré du blogue de l’auteure.

Au temps de l’apartheid, l’eau était considérée comme un bien appartenant à la population blanche. Les fermiers n’hésitaient pas à utiliser les cours d’eau traversant leur propriété pour irriguer les cultures sans se préoccuper de savoir si les ouvriers agricoles et leurs familles qui vivaient sur place avaient accès à l’eau potable. Les urbains aisés n’hésitaient pas à remplir leur piscine en ignorant superbement que les femmes de la township voisine devaient faire des kilomètres pour aller chercher un bidon d’eau pour les besoins journaliers de la famille. Les compagnies minières ont rejeté dans la nature des eaux acides et polluées sans se soucier de l’impact catastrophique sur l’environnement.

Pour compenser le manque d’eau, l’Afrique du Sud n’a pas hésité à capter l’eau du petit pays voisin le Lesotho. Enclavé au beau milieu de l’Afrique du Sud, ce petit royaume envoie ses hommes travailler dans les mines sud-africaines depuis des lustres et toute son économie dépend du puissant voisin. Pour faire couler l’eau vers l’Afrique du Sud, un projet grandiose le Lesotho Highlands Water Projects a vu le jour dans le massif montagneux de Maluti où deux barrages ont été construits et un système de tunnels et réservoirs déversent l’eau dans la rivière Vaal en Afrique du Sud. En mai 2013, un accord entre les deux pays a été conclu pour la construction d’un autre barrage, de réservoirs, stations de pompage et canalisations pour apporter encore de l’eau en Afrique du Sud.

La Constitution sud-africaine reconnait le droit à tous d’avoir accès à l’eau. La loi sur l’eau de 1998 (Water Act) stipule que le gouvernement est « le gardien public » des ressources d’eau de la nation et doit s’assurer que l’eau « est protégée, utilisée, développée, conservée, gérée et contrôlée d’une manière équitable et durable, pour le bénéfice de tous ». Le Ministère de l’eau avait donc pour unique mission de veiller à la bonne gestion de l’eau. Aujourd’hui ce ministère est intégré dans un ministère plus vaste qui gère l’habitat, l’eau et l’assainissement.

Le RDP, Programme de développement et de redistribution élaboré par l’ANC avant son arrivée au pouvoir et pendant la mandature de Nelson Mandela promettait un point d’eau potable à moins de deux cents mètres des habitations. Alors qu’avant 1994 à peine 40% de la population avait accès à l’eau potable, en 2007 ce pourcentage est passé à 87%. Si l’amélioration quantitative est remarquable, les problèmes sont loin d’être tous résolus en ce qui concerne la qualité de l’eau. La question de la maintenance des réseaux et des installations s’est très vite posée faute de personnel qualifié et de la mauvaise gestion des élus locaux et la question de l’assainissement des eaux usées reste un problème majeur dans la plupart des townships.

Une étude récente a montré que l’Afrique du Sud a moins de réserves d’eau qu’elle le pensait. L’étude menée pour le Water Research Commission conclut que le pays dispose de 4 % de moins de réserves d’eau que l’estimation faite en 1995. « Nous nous comportons comme un pays riche en eau, alors que nous ne le sommes pas. En réalité nous sommes un pays semi-aride et nos pluies sont inférieures à la moyenne mondiale » déclarait le directeur de l’étude, Brian Middleton. Et de recommander à plusieurs secteurs d’activité comme l’agriculture, les forêts, la production d électricité, l’industrie de revoir leur stratégie de l’utilisation de l’eau.

En déclarant que l ‘Afrique du Sud était « un pays gaspilleur d’eau » Lindiwe Sisulu , ministre de l’Habitat, de l’Eau et de l’Assainissement qui, le 3 décembre, présentait à la presse le deuxième volet du plan national pour enrayer les effets de la sécheresse, venait confirmer ce que les experts disent depuis des années : l’Afrique du Sud utilisent l’eau comme si la ressource était inépuisable, alors qu’en 2030 , elle devra faire face à un déficit de 17%. Aujourd’hui la consommation moyenne journalière est de 237 litres d’eau, soit 67 litres de plus que la moyenne mondiale. Mais ces chiffres gomment la réalité des inégalités de l’accès à l’eau potable : seulement 64% des foyers ont accès à l’eau potable de manière régulière, soit trois millions de personnes pour lesquelles l’eau reste un souci quotidien.https://www.dailymaverick.co.za/article/2019-12-04-drought-stricken-sa-has-above-average-water-consumption/

La province du Cap oriental, une des plus pauvres d’Afrique du Sud qui englobe les anciens bantoustans du Ciskei et du Transkei, ces structures créées par le régime d’apartheid au nom du développement séparé, c’est à dire laissées à l’abandon, connait une situation particulièrement dramatique. Selon les services météorologiques pendant les mois de septembre, octobre et novembre 2019, qui correspondent au printemps austral, la région a reçu 30% de moins de précipitations que la normale et les températures printanières ont été anormalement élevées. Les prévisions pour l’été ne sont guère encourageantes et les huit barrages et retenues d’eau ont leur capacité déjà réduite de 10%.

Dans la province du Limpopo, une province essentiellement rurale, les habitants du district de Sekhukhune qui regroupe plusieurs villages, n’ont plus d’eau potable depuis… 2009 et doivent aller à la rivière infestée de crocodiles pour récupérer de l’eau. Ils ont porté plainte contre la municipalité qui doit leur assurer un approvisionnement en eau potable, mais celle-ci fait la sourde oreille. Cette dernière avait pourtant promis en 2014 de faire construire une station d’épuration des eaux, mais à ce jour elle n’est toujours pas en service. Quand la mauvaise gestion, la corruption et l’incompétence sont renforcées par des conditions climatiques exceptionnellement mauvaises, le droit à l’eau reste un rêve lointain pour la population rurale.

Pour un expert en planification du développement rural, le froid, le chaud, la sécheresse, les inondations, tous ces incidents climatiques extrêmes ont un impact sur les zones rurales. Tout le monde doit prendre conscience de ces aléas climatiques et agir en conséquence car : « Ce n’est pas une simple sécheresse. C’est quelque chose de plus important. La sécheresse n’est qu’un élément. Il faut prévoir autrement, vivre autrement et c’est quelque chose que tout le monde n’est pas prêt à entendre ». On a beaucoup parlé de la ville du Cap parce qu’elle accueille de nombreux touristes et que le manque d’eau pourrait affecter ce secteur de l’économie. Yagyah Adams, conseiller municipal pour le Congrès des Musulmans du Cap, résume bien la gravité de la situation. « L’eau, c’est la vie. Sans eau il n’y a pas de vie, pas d’emplois, pas de progrès. Mes ancêtres ont vécu ici depuis 300 ans. Ils ont survécu à l’esclavage, au colonialisme, à l’apartheid. Je ne sais pas si nous survivrons à la pénurie d’eau ». http://renapas.rezo.net/spip.php?article833

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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