Édition du 22 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

La dangerosité de « l’assistanat sexuel »

L’une des raisons invoquées pour justifier la prostitution est le droit des hommes handicapés à avoir des relations sexuelles avec une prostituée.

Tiré de Entre les lignes et les mots

« Et les hommes handicapés ? Les hommes handicapés ont aussi le droit d’avoir des relations sexuelles, n’est-ce pas ?  » disent-ils.

Je pense qu’il est intéressant de noter que ce n’est pas un argument défendu par les organisations de personnes handicapées mais par des personnes valides justifiant le commerce du sexe.

J’ai travaillé comme réceptionniste dans un bordel légal haut de gamme à Victoria, en Australie. Avant cela, j’aurais été d’accord avec cet argument, mais après avoir vu l’intérieur de l’industrie du sexe et à quel point elle est misogyne et exploiteuse, et à quel point les bordels sont minables et sordides (la majorité sont illégaux), je vois les choses différemment. Je considère maintenant cet argument comme discriminatoire et offensant pour une multitude de raisons.

Il est sexiste car il ne tient compte que des besoins sexuels des hommes et non des femmes.

C’est humiliant et capacitiste car cela implique que les personnes handicapées sont trop grotesques pour être sexuellement attirantes et ne sont pas capables de s’exprimer sexuellement et de former des relations avec d’autres personnes handicapées et valides.

Il s’agit d’exploitation et d’une idée classiste, car il nécessite une classe de femmes pour se prostituer. Ces femmes sont généralement socialement désavantagées et nombre d’entre elles sont elles-mêmes handicapées, souvent non diagnostiquées. Mais c’est un autre sujet pour un autre article.

En tant que réceptionniste dans ce bordel, j’ai répondu au téléphone et pris des demandes de renseignements et des réservations. Pas une seule fois je n’ai pris une réservation pour/par un homme handicapé ou une demande au nom d’un homme. Après avoir rejoint le mouvement des survivantes du commerce du « sexe » en avril 2016, je suis devenue curieuse et j’ai commencé à poser des questions et à faire des recherches sur cette affirmation. J’ai lancé un appel via les réseaux sociaux pour évaluer la demande des hommes handicapés. J’ai également parlé à des travailleurs sociaux en Australie.

J’ai reçu les réponses de 10 femmes qui avaient travaillé dans l’industrie du « sexe », certaines pendant des décennies. Elles ont déclaré qu’environ 2 à 5% seulement de leurs clients étaient handicapés physiques ou mentaux. Pourquoi ce petit pourcentage est-il utilisé pour justifier l’ensemble de l’industrie du sexe ?

Carrie* a travaillé comme prostituée pendant plus de dix ans. Elle nous explique :

«  J’ai vu très peu d’hommes handicapés mais je les préférais comme clients car ils ne me menaçaient pas physiquement comme des hommes valides. Ils étaient généralement amenés par une soignante qui, en raison d’un devoir de diligence, restait pour regarder pendant que j’effectuais « le service ».
Les hommes étaient si profondément handicapés physiquement et ou mentalement que je doute qu’ils soient capables de consentir à des relations sexuelles.
 »

Si les hommes n’étaient pas capables de donner leur consentement, qu’est-ce que cela veut dire ? Qui décide pour eux ? Qui paie pour cela ? Comme il doit être dégradant pour la femme prostituée d’avoir quelqu’un qui regarde…

Il est courant en Australie que les travailleuses sociales et les soignantes doivent emmener des clients masculins chez des prostituées. On dit que cela rend les hommes « plus faciles à gérer ». Mais pourquoi seules les travailleuses sociales et les soignantes doivent-elles faire cela ? Dans tout autre milieu de travail, être forcée de regarder quelqu’un avoir des rapports sexuels serait considéré comme du harcèlement sexuel.

Les deux travailleuses sociales à qui j’ai parlé ont dit qu’elles n’avaient d’autre choix que de le faire. Si elles exprimaient de la détresse à ce sujet, elles étaient ostracisées ou limogées. Lisa* de Melbourne a été licenciée deux fois pour s’être opposée à la pratique parce qu’elle n’était pas à l’aise avec l’idée de prostitution et d’exploitation sexuelle des femmes.

Barbara* du Queensland a exprimé son inquiétude quant au fait que les hommes ne sont pas en mesure de donner leur consentement mais sont forcés d’aller voir des prostituées :

«  La sexualité des hommes handicapés est considérée comme sacro-sainte, elle a priorité sur les droits d’une prostituée socialement défavorisée et sur les droits des travailleuses sociales. Les femmes handicapées, en revanche, se voient refuser toute sexualité et il est courant qu’elles soient stérilisées. Les femmes handicapées subissent souvent une hystérectomie et on leur enlève les ovaires. Cela équivaut à la castration – couper les testicules d’un homme. C’est considéré comme trop cruel sur des pédophiles condamnés, mais les familles choisissent de le faire à leurs propres filles. »

Selon Carrie, le client était souvent incapable de jouir et semblait mal à l’aise d’être là. Si cela ne lui avait pas été imposé par sa famille ou ses soignants, il ne l’aurait probablement jamais envisagé. C’est un abus sexuel s’il ne le choisit pas volontairement.

Le prix moyen d’une réservation d’une heure de « service de base » avec une prostituée est d’environ 180 à 20 dollars (australiens). Qui paye ? Est-ce financé par le gouvernement ? Comment cela peut-il être justifié pour les hommes handicapés alors que les femmes handicapées sont totalement privées de sexualité ?

Si ce sont les familles des hommes handicapés qui paient, la pratique se limite aux familles aisées, ce qui rend tout cet argument de la nécessité de la prostitution élitiste, classiste et absurde.

Le sexe n’est pas un droit humain et ce n’est pas une question de vie ou de mort. Un homme handicapé ne mourra pas s’il n’a pas d’orgasme.

Le droit sexuel des hommes n’a pas préséance sur les droits des femmes. Les hommes handicapés représentent un petit pourcentage des « clients » de la prostitution, et c’est un mythe qui est utilisé pour justifier toute l’industrie. Les besoins sexuels des hommes ne sont pas plus importants que la dignité et la sécurité des travailleuses sociales et des soignantes, même si ces hommes sont handicapés. Le handicap n’est jamais une raison pour justifier l’exploitation sexuelle d’une classe de femmes défavorisées. Le suggérer est misogyne, capacitiste, élitiste, classiste et carrément offensant.

Jacqueline Gwynne**
traduit par Joana Vrillot (Collectif Abolition Porno et Prostitution)

* Les noms des femmes interrogées ont été modifiés pour protéger leur vie privée.
** Le récit de Jacqueline Gwynne sur le travail de réceptionniste dans un bordel légal haut de gamme à Victoria, en Australie, a été publié par Spinifex Press dans l’anthologie Prostitution Narratives.

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