Édition du 4 octobre 2022

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Environnement

La filière de l’hydrogène profite surtout au complexe du capitalisme fossile et s’inscrit, au mieux, dans la stratégie de la « croissance verte »

L’auteur est professeur au Département de sociologie et chercheur associé à la Chaire de recherche en transition écologique de l’UQAM

Été 2022 | tiré de la revue Relations 817
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Avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de faire quelques précisions d’ordre physique. L’hydrogène n’est pas une source d’énergie comme le sont les gisements d’hydrocarbures ou les flux d’énergie renouvelables que nous harnachons grâce à des technologies de conversion tels que les panneaux solaires, les centrales hydro-électriques ou les éoliennes. L’hydrogène — sous la forme de la molécule H₂ — a le potentiel de fournir de l’énergie, mais pour exister dans cet état, il doit faire l’objet d’un processus de fabrication qui requiert une importante dépense énergétique. C’est donc un produit manufacturé qui stocke de l’énergie, à l’image d’une pile AA. Les deux sources de matière les plus accessibles pour produire de l’hydrogène, à travers différents procédés, sont actuellement le méthane d’origine fossile (CH₄) et l’eau (H₂O).

Toutes les manières de fabriquer de l’hydrogène comportent des coûts économiques importants et surtout des pertes énergétiques exorbitantes. Au mieux, dans le cas de l’usage direct de l’hydrogène comme gaz combustible, par exemple en l’injectant dans le réseau de distribution de gaz fossile comme souhaite le faire Énergir, la perte d’énergie s’élève à 50 % par rapport à l’énergie disponible avant sa fabrication. Au pire, dans le cas de la production de carburants de synthèse à base d’H₂ analogues à ceux actuellement utilisés dans les moteurs à combustion interne à essence et les turboréacteurs utilisés dans l’aviation, les pertes énergétiques peuvent aller jusqu’à 90 %. L’électrification directe, quand elle est possible, offre toujours un meilleur rendement que le détour qui passe par la production d’hydrogène [1] .

L’avantage de l’hydrogène est toutefois sa ressemblance, sur le plan physique, aux combustibles fossiles qui ont rendu possible la croissance que nous avons connue depuis le milieu du XXe siècle : le pétrole et le gaz. Comme ces substances, l’hydrogène existe sous forme liquide ou gazeuse, coule dans des tuyaux, se stocke dans des citernes et brûle dans des moteurs.

Des obstacles de taille

Les défis purement physiques d’une transition qui passerait par l’adoption massive de l’hydrogène comme vecteur énergétique sont donc, d’une part, les coûts énergétiques énormes de sa production et, dans le cas de l’H₂ dit « vert », le gaspillage d’une précieuse énergie renouvelable pour le produire. Mais plus pernicieux est le fait que l’essentiel du potentiel global d’hydrogène se trouve du côté de sa production à partir de gaz fossile (H₂ « gris » ou H₂ « bleu »), procédé nettement moins coûteux que la production d’hydrogène « vert » réalisé à partir de l’électrolyse de l’eau.

La promotion du développement d’une filière de production d’hydrogène comme forme d’énergie au Québec est donc liée à la manière dont on envisage la transition énergétique ici et ailleurs. S’il y a consensus sur le fait que la transition exigera des changements dans nos manières de vivre, de produire, de travailler et de consommer, il y a de grandes divergences concernant la nature et l’étendue des changements à entreprendre. La plus importante divergence est certainement entre les personnes qui pensent la transition en termes de solutions technologiques et celles qui considèrent que ces dernières sont nettement insuffisantes pour atteindre nos objectifs de réduction d’émissions de GES de manière durable et équitable.

Une bouée pour le capitalisme fossile

Pour le dire de manière lapidaire, l’hydrogène fait partie de ces solutions qui misent d’une part sur la conservation des manières de produire, d’agir et de consommer actuelles et, d’autre part, sur la mobilisation des institutions et pratiques économiques dominantes, celles-là mêmes qui sont les forces motrices du capitalisme fossile, premier responsable de la catastrophe climatique en cours. Les principaux promoteurs de la filière hydrogène à l’échelle mondiale sont en effet les grandes entreprises du secteur des énergies fossiles [2] , et ce, pour trois raisons. Premièrement, la production d’hydrogène est compatible avec la poursuite de l’extraction de gisements gaziers. Même si au Québec, nous pouvons prétendre produire un hydrogène plus vert que vert grâce à notre hydroélectricité, il serait naïf de croire que nos investissements publics et privés pour développer cette filière se feront en vase clos. Au contraire, ils se situent dans une conjoncture beaucoup plus large où prédominent les acteurs qui favorisent l’hydrogène fossile, ici même au Canada, mais également en Europe et en Asie. Deuxièmement, le développement de la filière hydrogène permet de sauver les actifs fossiles existants dans la mesure où son développement exige la mobilisation des infrastructures existantes de stockage, de transport (pipelines, bateaux citernes) et parfois même de combustion d’énergies fossiles. Troisièmement, et ici l’argument est décisif, l’adoption massive de l’hydrogène permettrait de perpétuer le métabolisme des sociétés construites autour de la combustion d’énergies fossiles en transformant tout simplement la nature du carburant qui serait brûlé. Il s’agit d’une substitution chimique qui nous donne le faux espoir que tout peut changer sur le plan des émissions de GES, sans que rien ne change véritablement.

En effet, la substitution du gaz naturel, du mazout et du charbon dans les procédés industriels à haute température (fabrication d’acier et de ciment notamment) permettra de perpétuer une croissance économique qui a pour base la surconsommation de métaux ainsi que la surproduction de ciment. Les carburants synthétiques « carboneutres » à base d’hydrogène contribueront à sauver l’automobile individuelle et ses embouteillages, de même que le camionnage lourd servant pour l’essentiel à assurer la circulation rapide — just in time — permettant d’arrimer la surproduction à la surconsommation de marchandises. La machinerie y trouvera un carburant efficace nécessaire à la continuation du boom d’extraction minière qui nourrit en métaux critiques une transition par la « croissance verte ».

En somme, c’est le monde que le capitalisme fossile a contribué à façonner à son image au XXe siècle que l’hydrogène prétend pouvoir sauver… tout en sauvant les actifs, le pouvoir économique et le modèle d’affaires des Shell, BP, Exxon et Suncor de ce monde. Et tant pis pour la planète.


[1Voir Falko Ueckerdt, « Potential and risks of hydrogen-based e-fuels », webinaire organisé par HEC Montréal le 10 janvier 2022.

[2Corporate Europe Observatory, The hydrogen hype : Gas industry fairy tale or climate horror story ?, rapport publié le 7 décembre 2020.

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