Édition du 21 juin 2022

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Livres et revues

La révolution reste-t-elle à l'ordre du jour en Amérique latine ?

Une entrevue autour de : Les couleurs de la révolution, la gauche à l’épreuve du pouvoir Venezuela, Équateur, Bolivie, un bilan à travers l’histoire

Avec Patrick Guillaudat, docteur en anthropologie et militant du NPA en France, Pierre Mouterde vient de publier aux éditions Syllepse : Les couleurs de la révolution, la gauche à l’épreuve du pouvoir Venezuela, Équateur Bolivie, Un bilan à travers l’histoire. Il s’agit d’un essai de fond qui non seulement approfondit l’analyse les transformations économiques, sociales et politiques ayant eu cours dans les deux premières décennies du 21ième siècle au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, mais aussi la fait précéder d’une vaste histoire politique de la gauche latino-américaine. Presse-toi à gauche l’a interviewé à ce propos.

Presse-toi à gauche : « Pourquoi un tel projet marqué aux couleurs de la révolution, et pourquoi s’attarder aujourd’hui à ces 3 pays alors qu’ils semblent avoir disparu de l’écran radar de la grande actualité internationale ? »

P.M.  : « En fait c’est un projet sur lequel nous travaillons ensemble depuis longtemps. Et qui s’inscrit parfaitement dans la suite des recherches sur le terrain que nous avons menées en Amérique latine depuis la si tragique période des dictatures de sécurité nationale et des guerres de basse intensité des années 1970-1980. Cela nous a d’ailleurs permis de suivre de près certains des moments charnières de l’histoire récente latino-américaine. Par exemple après avoir cherché, dans le cas du Chili [1], à prendre la mesure de la lente et difficile renaissance des mouvements sociaux, soumis sous la dictature du général Pinochet à une répression sanguinaire et à la cruauté de la médecine néolibérale, nous nous sommes attardés, à l’orée des années 2000, aux espoirs et promesses de changements sociaux que représentait alors au Venezuela « la révolution bolivarienne , [2] ».

Presse-toi à gauche : « Ça été donc...après le Chili de Pinochet... le Venezuela de Chavez ? »

P.M. : « Si on veut en effet. Cette révolution bolivarienne paraissait –en particulier à ses débuts et au moins jusqu’en 2007— être un des symboles de ce renouveau qu’expérimentait la gauche du continent après deux décennies de dictatures militaires implacables au sud de l’Amérique (1970-1980) ou un peu plus tard de guerres de basse intensité en Amérique centrale (1980-1990). Et cela nous semblait d’autant plus intéressant que cette expérience en tout point originale n’était pas isolée, mais semblait se faire entendre en Amérique latine aux côtés de puissants mouvements sociaux (anti-néolibéraux, indigénistes, féministes, internationalistes (les forums sociaux de Porto Alegre), etc.) ainsi que bientôt à travers les échos d’autres révolutions apparemment elles aussi en marche, cette fois-ci « citoyenne » en Équateur et « indigène » en Bolivie. Il faut s’en souvenir : à cette époque, comme tout militant de gauche, nous ne pouvions qu’avoir les yeux tournés vers ces expériences plurielles de transformation sociale qui au début des années 2 000 ont représenté chacune à leur manière, un véritable espoir non seulement pour les peuples latin-américains mais aussi pour bien des citoyens du monde et pour la gauche internationale prise dans son ensemble. Comme si dans ce sous-continent –après des années de résistances acharnées mais essentiellement défensives— la gauche parvenait à nouveau, notamment à travers diverses expériences de gestions gouvernementales, à reprendre l’offensive politique ainsi qu’à proposer des solutions novatrices –voire révolutionnaires— aux grands défis sociaux, économiques, politiques soulevés par les temps présents. »

Presse-toi à gauche : « Bien sûr... mais en 2022 et avec le recul du temps, peut-on pour autant parler comme vous le faites dans ce 3ième livre des « couleurs de la révolution... n’est-ce pas quelque part un abus de langage ? »

P.M.  : « C’est bien la question en effet, et si nous avons choisi pour titre Les couleurs de la révolution, cette formule imagée et colorée, c’est précisément pour prendre au mot, au sérieux, les espoirs et volontés de changement que ces expériences gouvernementales ont soulevés à leurs débuts non seulement dans ces 3 pays, mais aussi un peu partout au monde. Ne se présentaient-elles pas, elles mêmes, comme des révolutions, respectivement bolivarienne, citoyenne et indigène ? À la suite de notre livre publié en 2012 sur le Venezuela, c’est ce que nous avons décidé d’approfondir, et ce sont de telles questions qui furent notre fil à plomb pour ce 3ième ouvrage écrit à quatre mains : dans les cas du Venezuela de Chavez, de l’Équateur de Correa et de la Bolivie de Morales, s’est-il agi de révolutions, ou tout au moins de processus révolutionnaires en devenir ? ; et si oui, pourquoi n’ont-ils pas perduré, pourquoi se sont-ils peu à peu délités ? ; et plus encore : est-on en droit d’avancer que des révolutions restent non seulement nécessaires, mais encore possibles en Amérique latine, et à quelles conditions ? Il s’agit là bien évidemment de grandes interrogations, difficiles et apparemment très générales, surtout eu égard à la période de désorientation culturelle et politique que nous traversons actuellement. Nous avons voulu cependant les aborder, non pas à partir d’a priori tout faits ou en menant une réflexion purement idéologique, mais sur la base même, dans ces trois pays, des événements qui s’y sont concrètement déroulés, des luttes collectives qui s’y sont données, des décisions politiques qui ont été prises, les bifurcations qui en ont résulté et des débats qui ont eu cours à leur propos. Et nous avons voulu le faire le plus rigoureusement possible, sans rien oublier de ce qui était en jeu, tout en nous efforçant cependant de toujours les replacer –pour en assurer l’intelligibilité— dans le grand mouvement de l’histoire. »

Presse-toi à gauche : « Est-ce ce qui explique que vous ayez décidé dans cet ouvrage de faire une large place à l’histoire de la gauche latino-américaine ? »

P.M.  : « Exactement ! En ces temps de « présentisme » compulsif, de chauvinisme du présent, je pense qu’il faut comme jamais s’acharner à revenir à l’histoire, intégrer aux analyses socio-politiques, la dimension historique, les héritages sociaux et politiques du passé, mais aussi les dynamiques et cycles historiques qui seuls peuvent nous aider à comprendre ce que nous sommes en train de vivre aux temps présents. Je dois dire que ce fut pour nous un exercice passionnant et extrêmement fécond : tenter de lire –à partir des réalités concrètes de ces 3 pays, les caractéristiques d’une période historique proche (2000-2020), mais en le faisant à l’aune de l’histoire longue de la gauche latino-américaine, celle qui s’étend globalement des années 1850 jusqu’à aujourd’hui. Cela change toute la perspective et permet de mieux comprendre à la fois les forces, les spécificités, mais aussi les indéniables faiblesses et limitations de ces trois expériences gouvernementales contemporaines si a-typiques, mais qui n’en restent pas moins –c’est ce que nous rappelle l’histoire— très profondément marquées par le même genre de paradigme politique « nationaliste et populaire » qui s’était imposé en Amérique latine dans les années 1930, avec toutes les limites que l’on sait. Souvenez-vous par exemple des projets politiques de Peron en Argentine, ou de Vargas au Brésil, qui furent réformistes en leurs débuts et soulevèrent d’immenses espoirs populaires, mais qui se sont vite transformés en politiques autoritaires et dictatoriales, finalement gardiennes au sein de l’État national, de l’ordre établi, ou plutôt du désordre établi sous l’égide de l’impérialisme états-unien. Or ce paradigme du national-populisme, s’il s’est imposé au fil de l’histoire (au point de revenir hanter des expériences contemporaines), c’est à l’encontre d’autres orientations politiques, d’autres stratégies présentes au sein de la gauche ou du mouvement ouvrier latino-américain ».

Presse-toi à gauche : « Veux-tu dire par là que le modèle national et populaire a été dans l’histoire de la gauche latino-américaine fortement contesté ? »

PM  : « Oui bien sûr et particulièrement après la seconde guerre mondiale, les premiers élans de la révolution de 1952 en Bolivie en étant les signes précurseurs les plus évidents. Mais c’est surtout après la révolution cubaine (1959) et dans le sillage d’omniprésentes mobilisations sociales dans maints pays du cône sud jusqu’au milieu des années 1970, qu’on retrouve la présence de courants politiques plus révolutionnaires qui ont cherché, à s’extraire de ce modèle et à ouvrir d’autres voies de transformation sociale, visant à des changements structuraux de fond. Pensez à la Cuba de Fidel Castro et du Che poussée à socialiser son économie au début des années 60, ou encore à la voie du socialisme démocratique expérimentée par l’Unité populaire de Salvador Allende de 1970 à 1973 ! Or ce sont ces politiques de gauche plus radicales qui ont été mises au pas –défaites au sens propre du terme— par de sanglantes dictatures militaires de sécurité nationale qui se sont installées au cours des années 1970 et qui ont imposé partout leurs diktats dictatoriaux et néo-libéraux ; l’exemple du Chili de 1973 faisant figure de cas d’école ! Aussi ce n’est que peu à peu, quasiment deux décennies plus tard et au prix de mille et une difficultés que la gauche latino-américaine a pu resurgir avec un peu de force et commencer à se faire ré-entendre plus librement, notamment lors du dit « retour à la démocratie », sous ces fameux régimes civils de « démocratie sous tutelle » des années 1990, là où les militaires continuaient à gouverner, mais derrière le trône. Or c’est là l’intéressant : c’est en héritant de cette dynamique historique – avec le poids traumatique du passé qu’elles portaient encore dans leur dos— que les expériences bolivarienne, citoyenne et indigène au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, vont tenter à partir des années 2000 de rompre avec l’approche purement défensive ou ré-active des années 1990. En somme elles vont reprendre l’initiative avec plus d’audace, et proposer des alternatives politiques larges et positives, plus en phase avec de profonds désirs de changement qui, suite aux moult dégâts et inégalités alimentées par le néolibéralisme, hantaient de grands pans des sociétés latino-américaines. Et ce que nous avons voulu finalement montrer dans notre livre, c’est ce qu’il en est advenu –d’un point de vue politique— de ces formidables désirs de changements populaires. Et nous avons voulu le faire en cherchant à pointer du doigt ce qui a pu être décisif en termes d’orientations politiques réellement prises dans le feu de l’action par ces gouvernements de gauche ; en somme en faisant référence à cet ensemble de décisions politiques qu’ils ont vaille que vaille assumées en étant au pouvoir et qui ont finalement eu un impact non négligeable dans l’approfondissement ou non de ces processus de transformation sociale. Cet ensemble de choix politiques, c’est ce que nous avons appelé « la part non fatale » du devenir historique. »

Presse-toi à gauche : « Oui mais justement, dans votre ouvrage, vous allez finir par avoir des jugements assez durs vis-à-vis de ces 3 expériences, à les considérer même comme des échecs, ou tout au moins comme des retours au traditionnel paradigme politique national et populaire latino-américain ? Est-ce bien ainsi qu’il faut suivre votre démonstration ? »

P. M. : « En fait, nous avons cherché à être le plus précis et rigoureux possible, en nous tenant au plus près des faits et du cours des événements tels qu’ils se sont déroulés dans chacun de ces pays et en n’évacuant par conséquent aucun doute, ni interrogation à leur sujet. D’où d’ailleurs l’importance des chapitres destinés à chacun des pays. Et bien sûr chacune de ces trois expériences possède ses propres originalités et spécificités, en somme ses propres couleurs. Il n’en demeure pas moins que c’est assurément l’expérience bolivienne qui nous a semblée avoir été le plus loin —avec son gouvernement des mouvements sociaux et cette longue marche préalable (1988-2006) de luttes populaires, paysannes, féministes et indigènes se coalisant peu à peu sous l’égide d’Évo Morales pour s’emparer du pouvoir gouvernemental et tenter de mettre enfin un frein aux politiques néolibérales en vigueur. Toutes trois cependant pendant les premières années se sont lancées dans des réformes importantes : le lancement de constituantes, le renforcement d’un État keynésien intervenant et de politiques sociales destinées aux secteurs populaires les plus démunis faisant baisser drastiquement les taux de pauvreté ou d’extrême pauvreté. Mais toutes trois se sont par la suite –il est vrai selon des rythmes différents et en fonction de logiques qui leurs sont spécifiques— arrêtées au milieu du gué, soit en temporisant et en évitant d’approfondir les réformes entreprises ou de s’attaquer aux pouvoirs capitalistes et néolibéraux en place qui résistaient pourtant à leurs décisions, soit en verrouillant par le haut les processus de mobilisations populaires ou encore en divisant peu à peu leurs forces vives ; celles-là même grâce auxquelles elles avaient pu arriver au pouvoir. Se rabattant au passage sur un nationalisme populaire des plus classiques et étriqués ! Et toutes trois ont connu leurs points d’inflexion révélateurs : en Équateur, ce fut l’ouverture (2013) du parc Yasuni à l’exploitation pétrolière malgré bien des promesses contraires ; en Bolivie, ce fut l’autorisation donnée à la construction d’une route traversant la réserve du Tipnis (2012-2015) contre l’avis d’un grand nombre d’organisations indigènes ; et au Venezuela, ce fut en 2007 tout à la fois le lancement du PSUV, un parti de gouvernement aux ordres sans droit d’expression démocratique, et le référendum perdu de décembre qui cherchait, en dépit d’amples oppositions au sein même du chavisme, à favoriser coûte que coûte la réélection d’Hugo Chavez. Ainsi ces 3 expériences ont toutes fini par faire l’impasse –sinon dans le discours tout au moins dans les faits [3]— sur les formidables contraintes économiques liées aux logiques du capitalisme dépendant propre à l’Amérique latine, et par conséquent sur les implacables dynamiques de la lutte des classes qui ne cessaient de s’exprimer. Et cela en ne s’en prenant qu’à la marge aux puissances économiques en place qui pourtant ne les ont pas ménagés, et en ne s’adossant pas –ou si peu— pour ce faire sur des mobilisations populaires pourtant au départ enthousiastes et grandissantes. »

Presse-toi à gauche : « C’est donc la leçon que vous semblez tirer de ces trois processus de transformations sociales, l’oubli des contraintes capitalistes et des exigences de la lutte des classes ?

P.M  : « Oui, si vous voulez, mais en prenant en compte tout ce qu’un tel constat implique. Car dire cela, ce n’est pas minimiser ce qui a pu être fait pendant les premières années. Ce n’est pas non plus minimiser la prise en compte non négligeable —notamment pour l’Équateur et la Bolivie et à travers les principes du « buen vivir »— des questions indigènes, écologiques et féministes. C’est encore moins minimiser les avancées constituantes qui ont été effectuées, notamment en ce qui concerne la reconnaissance formelle des peuples autochtones. Ce n’est pas non plus oublier ces luttes émancipatrices de gauche qui continuent à perdurer ou encore à rebondir dans ces trois pays et dont toutes les promesses –en particulier en Bolivie— sont loin d’être définitivement éteintes. À l’image par exemple de ce qui se passe actuellement au Chili du Président de gauche Gabriel Boric autour des luttes pour la constituante ! C’est plutôt pour rappeler que si on ne songe pas en même temps –en termes de stratégies politiques de gauche— à remettre en cause des logiques capitalistes elles-mêmes et avec elles, à reconstruire des rapport de force structurés autour des intérêts des classes sociales existantes, toutes ces avancées risquent d’être bien vaines ou plutôt de se vider peu à peu de tout contenu, ré-introduisant au passage les travers du vieux modèle national et populaire. C’est d’ailleurs ce que la réalité des événements qui ont secoué globalement à partir des années 2015-2017 ces trois pays, a cessé de nous rappeler depuis. Tant au Venezuela, qu’en Bolivie et en Équateur, nous sommes désormais loin, fort loin, des espoirs de transformations sociales qui à l’origine avaient animé si fortement leurs peuples respectifs. Il faut donc pouvoir en tirer leçon. Car si –comme nous le disions dans notre conclusion, « vaincre la bourgeoisie ne garantit pas le paradis sur terre, ce dont on peut être sûr cependant c’est que la laisser diriger le monde comme elle le fait actuellement, nous assure à tous coups de l’enfer à venir ».


[1Voir Patrick Guillaudat, Pierre Mouterde, Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993, Paris, L’Harmattan, 1995

[2Voir Patrick Guillaudat, Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M. Éditeur (2012)

[3Il faut cependant faire des nuances entre ces trois pays, le Venezuela bolivarien ayant été le seul à se revendiquer officiellement pendant un temps d’un socialisme du 21ième siècle. Mais sans cependant, en ce qui le concerne, passer réellement de la parole aux actes, les quelques nationalisations entreprises –essentiellement défensives et conjoncturelles— n’ayant jamais été pensées comme faisant partie d’une stratégie anti-capitaliste assumée comme telle.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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