Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

Le Kazakhstan, une nation composite et socialement clivée

Les émeutes qui ont secoué le pays début janvier peuvent être partiellement expliquées par les divisions tribales, culturelles et sociales qui le structurent, expliquent des experts kazakhs.

Tiré de Courrier international.

Trente ans d’indépendance n’ont pas permis au Kazakhstan de devenir une nation unifiée. La population de cette république d’Asie centrale se divise en trois territoires tribaux appelés jüz : la Grande Jüz, la Jüz moyenne et la Petite Jüz.

La plus peuplée est la Jüz moyenne, qui s’étend sur les régions industrielles et prospères du Nord et de l’Est. Hormis les Kazakhs, la population compte des Russes, des Ukrainiens, des Allemands, des Tatars et des Tchétchènes et le russe est la langue de communication. La Jüz moyenne bénéficie de sols de qualité pour l’agriculture comme pour l’extraction de minerais. Une sorte de Sibérie – cuivre, fer, bauxite, plomb, magnésium, titane, charbon et terres rares. Les villes se présentent comme des centres industriels développés, habités par une population cosmopolite.

La Grande Jüz, moins étendue, occupe le sud-est du pays. Elle fut la dernière à intégrer l’Empire russe, et l’influence de la Chine voisine y est très perceptible. Géographiquement, c’est un réseau d’oasis avec des villages cossus au milieu d’un désert sans vie. Ces terres arides abritent la principale richesse du Kazakhstan, l’uranium, ainsi que des gisements de zinc et de plomb. Les villages abritent de nombreuses mosquées. L’atmosphère y est patriarcale et le costume traditionnel largement porté au quotidien.

Outre les Kazakhs, de nombreux Ouzbeks et Ouïgours vivent dans la Grande Jüz. Le russe y est peu parlé. Noursoultan Nazarbaev [ex-président du pays et “dirigeant à vie”], Kassym‑Jomart Tokaev [actuel président] et l’élite économique kazakhe en sont tous originaires.

A l’Ouest du pays, les gisements de pétrole…

La Petite Jüz rassemble quatre unions tribales, elles-mêmes divisées en plusieurs clans, et occupe la partie occidentale du Kazakhstan. Il s’agit des régions d’Aktioubé, d’Atyraou, du Kazakhstan-Occidental et de Manguistaou, des territoires occupés par de rares villages disséminés au milieu d’un vaste désert. C’est ici que l’on trouve les plus riches gisements de pétrole, mais aussi de chrome et d’uranium. La densité de population est basse.

Les Kazakhs ont coutume de dire : “Donne à la Grande Jüz un bâton pour qu’elle garde le bétail, à la Jüz moyenne une plume pour qu’elle arbitre nos différends, à la Petite Jüz une lance pour qu’elle nous défende de l’ennemi.” Les membres de la Petite Jüz parlent rarement le russe. Le niveau d’éducation y est relativement faible ; tant à l’époque soviétique que depuis l’indépendance du Kazakhstan, ils ont été majoritairement privés d’ascension sociale. Tout cela a alimenté le mécontentement des notables locaux, d’autant que le pouvoir central a toujours désigné des personnalités d’autres jüz pour diriger les entreprises locales.

…et les émeutes

Dès juin 1989, à Janaozen (région de Manguistaou), des émeutes ont éclaté pour des raisons ethniques. Résultat : 25 000 “invités” du Caucase du Nord ont dû quitter Manguistaou. Dès les années 1990, des envies de sécession parcouraient la Petite Jüz ; elles se sont à nouveau fait sentir en 2011, lorsque les grèves des travailleurs du pétrole ont conduit à des émeutes de masse, réprimées par la force. Notez que les grèves de janvier 2021 dans cette région ont commencé dans les mêmes villes, dans les mêmes champs pétroliers qu’il y a dix ans.

L’un des principaux problèmes, non seulement à Manguistaou, mais dans tout le Kazakhstan-Occidental, n’est pas tant le niveau des salaires dans le secteur pétrolier que le délabrement de la sphère publique. Les compagnies pétrolières, dont les capitaux sont étrangers pour la plupart, siphonnent des montants gigantesques, mais n’investissent pratiquement rien dans le développement du pays.

Le prix de l’essence a doublé au début du mois de janvier 2022, ce qui a déclenché instantanément une grève des travailleurs du pétrole à Janaozen, soutenue par les travailleurs du pétrole d’autres districts de la région, puis d’autres régions. Cette propagation rapide de la contestation avait ses raisons.

Un million d’oralman, ces Kazakhs de l’étranger

Ces dernières années, de nouveaux venus se sont installés sur le territoire de la Petite Jüz, et plus généralement au Kazakhstan. Après l’indépendance du Kazakhstan, un programme migratoire baptisé Nurly Kosh (“migration radieuse”) a été mis en place. Près de 750 000 Kazakhs originaires d’Ouzbékistan, de Mongolie, du Turkménistan, de Chine, de Russie, du Kirghizistan, d’Iran, de Turquie, d’Afghanistan, du Pakistan, du Tadjikistan et d’autres pays sont rentrés au pays entre 1991 et 2010 dans ce cadre.

Ce programme visait à augmenter la part de Kazakhs au sein de la population globale et, au total, près de 1 million d’oralman (compatriotes, rapatriés) sont ainsi rentrés au pays. Depuis décembre 2019, il est officiellement préconisé de les appeler kanda (congénères, frères).

Auyt Mukibek, Kazakh originaire de Chine et membre du Conseil national de la confiance publique, explique : “Le mot oralman créait une distinction entre les Kazakhs d’origine étrangère et les locaux. L’idée a commencé à germer dans l’imaginaire collectif qu’ils représentaient un fardeau pour la société. Comme si ce mot censé rapprocher les gens les avait au contraire divisés. C’est pourquoi il a fallu le changer.”

Des attentes sociales excessives

En réalité, note l’analyste politique kazakh Maxim Kaznatcheev, la plupart des Kazakhs qui sont rentrés au pays étaient ceux qui n’avaient pas réussi à l’étranger. Les autorités leur assurent un soutien matériel et un large éventail d’aides publiques, ce qui provoque un vif mécontentement parmi les locaux, en particulier dans la Petite Jüz. “Ce ressentiment s’est ancré dans les coins reculés du Kazakhstan au moins depuis la fin des années 1990.”

Comme l’écrit le politologue kazakh Daniar Achimbaev, l’arrivée massive d’une main-d’œuvre non qualifiée, peu instruite et aux attentes sociales excessives a été l’une des raisons principales des grèves de Manguistaou. Après le mouvement social de 2011, le programme Nurly Kosh a été progressivement arrêté. Mais au million d’oralman qui se sont installés au Kazakhstan il faut ajouter les mouvements de population à l’intérieur du pays dus à l’exode rural. Un pouvoir dont la politique divise la population entre “citoyens” et “arriérés” condamne son pays à des troubles comme ceux que traverse actuellement le Kazakhstan.

Vladimir Prokhvatilov

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