Édition du 8 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique québécoise

Le Printemps identitariste pour faire oublier le Printemps érable ?

Élément déclencheur : Début février, le gouvernement crée une « direction identité et laïcité » mandatée pour « élaborer une proposition relative à la laïcité et à la neutralité religieuse de l’État, proposition qui doit être présentée d’ici le début de l’été et qui fera l’objet d’une consultation avant qu’elle ne se transforme en projet de loi » (Le Devoir, le 9 février 2013). Une semaine plus tard, Pauline Marois déclare au sujet du projet d’une Charte de la laïcité : « Nous ne laisserons pas les professeurs, les directeurs d’école et les cuisiniers de cafétéria s’organiser avec d’épineuses questions d’accommodements religieux. Nous allons trancher une bonne fois pour toutes. Les valeurs du Québec devront être respectées. » 

La recette a fait ses preuves : quand des tensions contribuent à faire augmenter la contestation du Souverain, celui-ci est fort avisé de recourir à la figure d’un autre ennemi, réel ou présumé, afin de détourner l’attention vers des enjeux suscitant des affects qui favoriseront davantage l’adhésion de la population à ses décisions. Il est difficile, à la lumière d’un tel précepte digne de Machiavel, de ne pas relier deux faits qui marquent le début de la session parlementaire : la tenue d’un Sommet dénoncé comme « une entreprise de relation publique » et l’annonce d’une consultation printanière portant sur la question de la laïcité et celle de « l’encadrement des accommodements raisonnables »., dont sera responsable la « direction identité et laïcité » récemment créée par le gouvernement. Un sujet tout indiqué pour réactiver les passions capables de recréer un sentiment de communion nationale à la faveur de thèmes de l’identité, des valeurs québécoises, de la laïcité (souvent amalgamé à tort avec la sécularisation) et de l’incommodement face aux accommodements religieux.

Le retour des bons vieux thèmes

Au moment donc où il parvient mal à cacher l’absence de consensus autour des solutions qu’il souhaite imposer avec son Sommet — dont la hausse « indexée » des frais de scolarité —, voilà que le gouvernement s’apprête à étouffer un conflit social fondamental et les idées généreuses qui se sont exprimées en 2012 en réactivant les thèmes dont a historiquement profité la droite d’ici et d’ailleurs : l’affirmation identitariste, la passion de l’intolérance et la stigmatisation des personnes de confession minoritaire, les musulman-e-s au premier chef.

Il y a fort à parier que les élu-e-s ne seront pas seuls à forcer ce retour afin de faire valoir une version prohibitionniste de la laïcité visant à bannir des institutions et des services publics les signes religieux apparents. Il faudra alors construire une polarité hypertrophiée entre des entités posées comme homogènes et fixes : d’un côté, de mauvaises « minorités » envahissantes à la faveur d’une immigration « proliférante », porteuse de cultures et de religions « arriérées » et « inconciliables » ; de l’autre, une « majorité » assiégée et menacée, ainsi justifiée d’assurer sa « légitime défense ». La culture et la société québécoises, sinon la civilisation occidentale, redeviendront des forteresses cernées d’inquiétants barbares à repousser. Il faudra ainsi remettre à l’ordre du jour un débat favorisé ailleurs par la lepénisation des esprits, recréer un climat d’insécurité et exagérer de nouveau l’ampleur du phénomène des accommodements — en 2006 et 2007, seuls trois cas relevés en étaient réellement (voir Maryse Potvin, Crise des accommodements raisonnables : une fiction médiatique ?, 2008). Il faudra trouver divers arrangements à l’amiable amalgamés à des accommodements indus, débusquer de nouveaux faits divers et de nouvelles anecdotes qu’on montera en épingle et qu’on mettra en scène sur le mode dramatique et inquiétant. Il faudra en somme contribuer à la baisse générale du « seuil de tolérance » à l’endroit de certains groupes. Mais les élites devront aussi répondre de ces phénomènes.

Une certaine intelligentsia prête à se porter à la défense de la « majorité historique » pourra réinviter les Québécois à refuser de « se renier » et de « s’écraser » devant les groupes « minoritaires ». Les esprits les plus pugnaces pourront de nouveau évoquer, sur un mode alarmiste, les ravages du « multiculturalisme », sans qu’on ne sache ce que désigne ce terme rarement défini : toute forme d’approche positive de la dimension pluriethnique et plurireligieuse de la société québécoise ; la prise en compte de cette dimension à travers certains dispositifs institutionnels et la reconnaissance de droits reliés notamment à la liberté reconnue dans la Déclaration des droits de l’homme, celle « de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé » ; ou un « projet politique », largement fantasmé, visant à « renverser radicalement » « nos sociétés occidentales ».

Il n’est pas toujours facile de cerner l’objet de l’irritation qui accompagne souvent la position prohibitionniste et la réaction contre le « multiculturalisme ». Sans doute cette irritation procède-t-elle d’une résistance à l’ensemble des mécanismes de correction des discriminations, dont les fameux accommodements. Beaucoup d’ignorance entoure ce dispositif juridique introduit en 1985. Rappelons qu’en accordant le droit de demander un aménagement pour certains motifs (handicap, sexe, religion, etc.), cette disposition découle de l’objectif visant à réduire les discriminations indirectes qui proviennent de l’application d’une norme en apparence neutre et applicable à tou-te-s, mais produisant des effets préjudiciables envers certaines personnes. Son but n’est donc pas, comme on le dit parfois, de « changer les règles », mais au contraire de ne pas les toucher, tout en corrigeant ponctuellement leurs effets négatifs. S’il n’y a pas lieu de s’opposer par principe à de tels aménagements administratifs, il ne faut pas non plus se méprendre sur leur portée, leur caractère bienfaisant ou leur potentiel émancipateur : cette disposition juridique n’est pas du tout un opérateur de citoyenneté et de politisation de nouveaux sujets, mais une mesure de redistribution ou de répartition relative de biens auprès de personnes ou de groupes spécifiques, en vertu d’une logique de gestion du social où chacun reste bien à sa place, s’occupant de ses problèmes particuliers auxquels l’État cherche à répondre adéquatement afin d’assurer l’ordre et la paix sociale.

L’accommodement sera sans doute remis autrement sur le devant de la scène. On en fera l’instrument d’une entreprise de transformation de la société à laquelle il faudrait riposter par la formalisation de proscriptions destinées à retirer certains droits, à affermir une identité et à consigner des normes sociales qui seraient contredites par les pratiques autorisées par des accommodements. Mais la laïcité prohibitionniste serait non seulement une banalisation de l’intolérance et de la stigmatisation fondée sur les stéréotypes, mais surtout l’institutionnalisation d’un traitement inégalitaire que subiraient les individus et les groupes exclus et stigmatisés du fait d’une différence dont ils ne pourraient ou ne voudraient se départir.

Pour un autre printemps

Souhaitons que ce printemps identitariste n’ait pas lieu, que les passions négatives — agressivité, peur de l’autre et de l’avenir, insécurité — soient court-circuitées par des valeurs largement partagées par les Québécois et qui découlent des capacités socialement acquises qui rendent vivable l’expérience commune : capacités à donner, à rendre, à respecter et à reconnaître une égale dignité. Souhaitons que la voix de la méfiance soit couverte par celle avec laquelle Pauline Julien chantait jadis ce rêve de « chaleur », d’« amitié », de « pain à partager » avec « l’arabe, le noir, l’homme d’ailleurs, l’homme de partout ». Souhaitons qu’elle reste bien sensible, la fraternité dont sont capables tous ceux et celles qui font le Québec d’aujourd’hui et qui refusent d’attirer une attention hostile sur les « humains de l’horizon » dont l’accueil ne signifie une perte ni pour les uns ni pour les autres. Souhaitons qu’ils seront audibles, ceux et celles qui n’ont pas craint, dans la lutte pour la justice sociale et l’égalité, de se sentir frères et sœurs de leurs contemporains du Printemps des peuples.

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