Édition du 22 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Écosocialisme

Le choix stratégiques de l'écosocialisme (Extraits)

Le choix stratégique est dès lors le suivant :

• soit on sort du capitalisme en restreignant radicalement la sphère et le volume de la production capitaliste, et il est possible de limiter au maximum les dégâts du réchauffement tout en garantissant un développement humain de qualité, basé exclusivement sur les énergies renouvelables dans la perspective d’une société basée sur une autre économie du temps ;

• soit on reste dans la logique capitaliste d’accumulation, le dérèglement climatique restreint radicalement le droit à l’existence de centaines de millions d’êtres humains et les générations futures seront condamnées à essuyer les plâtres de la fuite en avant dans des technologies dangereuses.

On choisira évidemment la première solution, mais il convient d’insister sur le fait que la stricte contrainte environnementale soumet la transition au socialisme à des conditions inédites. L’ampleur du défi ne saurait être surestimée. Dans l’Union européenne, par exemple, réduire les émissions de 60 % (or il faudrait les réduire de 95 % !) sans recourir à l’atome nécessiterait de supprimer 40 % environ de la demande énergétique finale . Il n’est pas facile de mesurer l’implication en cascade sur la production matérielle et les transports, mais il semble évident que l’objectif ne sera pas atteint simplement en éliminant les productions inutiles et nuisibles (armement, publicité, yachts de luxe et avions privés, etc.) en luttant contre l’obsolescence planifiée des produits, ou en supprimant la consommation ostentatoire des couches les plus riches de la classe dominante… Des mesures plus radicales seront nécessaires, qui auront des effets sur l’ensemble de la population, au moins dans les pays capitalistes développés. En d’autres termes, la transition au socialisme doit se faire dans des conditions fort différentes de celles du XXe siècle.

Une indication est donnée par l’estimation de la part de l’agrobusiness dans le total des émissions de gaz à effet de serre. Selon la campagne « Ne mange pas le monde », en effet, de 44 à 57 % des émissions de gaz à effet de serre sont dues au modèle actuel de production, de distribution et de consommation des produits agricoles et forestiers. Ce chiffre est obtenu en additionnant les émissions dues aux activités strictement agricoles (11 à 15 %), à la déforestation (15 à 18 %), à la manutention, au transport et au stockage des aliments (15 à 20 %) et des résidus organiques (3 à 4 %). La lutte pour la stabilisation du climat au meilleur niveau possible ne saurait par conséquent se limiter à l’expropriation des expropriateurs-pollueurs-gaspilleurs : le changement des rapports de propriété ne constitue que la condition nécessaire – mais non suffisante – d’un changement social extrêmement profond, impliquant la modification substantielle de modes sociaux de consommation et de mobilité. Ces modifications – se déplacer autrement, manger moins de viande et consommer des légumes de saison, par exemple – doivent être mises en perspective dès maintenant, car il y a urgence et qu’elles ont des implications immédiates. Elles peuvent l’être, car elles mettent en œuvre des mécanismes culturels et idéologiques qui ont une certaine autonomie par rapport à la base productive de la société. Quoiqu’elles ne portent en elles aucun changement structurel, il convient de les considérer comme partie intégrante de l’alternative anticapitaliste. Dans la mesure où elles débouchent sur des pratiques collectives, elles peuvent favoriser la prise de conscience et l’organisation.

Une période nouvelle

Le Programme de Transition rédigé par Léon Trotsky en 1938 commence par l’affirmation que « la prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme », et conclut que « les prémisses objectives […] ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d’être emportée dans une catastrophe ». Certes, le fondateur de l’Armée rouge réfère en premier lieu au contexte historique : la victoire du fascisme et du nazisme, l’écrasement de la révolution espagnole et la guerre mondiale imminente. Son jugement sur la putréfaction des conditions objectives semble pourtant avoir une portée historique plus vaste. Ce thème réapparaîtra d’ailleurs sous la plume d’Ernest Mandel : « En fait, (à partir d’un certain niveau) la croissance des forces productives et la croissance des relations marchandes-monétaires peut écarter la société de son objectif socialiste au lieu de l’en rapprocher. ».

Citation remarquable, dont les implications stratégiques mériteraient d’être explorées. Car telle est en fait la situation sans précédent à laquelle nous sommes confrontéEs : au niveau des pays développés, le capitalisme est allé trop loin dans la croissance des forces productives matérielles, de sorte qu’une alternative socialiste digne ne passe plus par une avancée, mais par une forme de recul. (Nous parlons bien des forces matérielles, le développement des connaissances et de la coopération entre producteurs n’est évidemment pas en cause.) C’est cette conjoncture historique nouvelle qui s’exprime dans l’impérieuse nécessité de produire et de transporter moins, afin de consommer radicalement moins d’énergie et de supprimer totalement les émissions de CO2 fossile d’ici la fin du siècle.

Le fait que le développement des forces productives matérielles ait commencé à nous éloigner objectivement d’une alternative socialiste constitue le fait majeur qui fonde et justifie le concept nouveau d’écosocialisme. Loin de n’être qu’une nouvelle étiquette sur la bouteille, ce concept introduit au moins cinq nouveautés, que j’ai esquissées dans mon livre L’impossible capitalisme vert, et que je rappellerai brièvement ici :

1° La notion de « maîtrise humaine sur la nature » doit être abandonnée. La complexité, les inconnues et le caractère évolutif de la biosphère impliquent un degré d’incertitude irréductible. L’intrication du social et de l’environnemental doit être pensée comme un processus en mouvement constant, comme une production de nature.

2° La définition classique du socialisme doit être complétée. Le seul socialisme possible désormais est celui qui satisfait les besoins humains réels (débarrassés de l’aliénation marchande), démocratiquement déterminés par les intéressés eux-mêmes dans les limites des ressources et en s’interrogeant prudemment sur l’impact environnemental de ces besoins et de la manière dont ils sont satisfaits.

3° Il s’agit de dépasser la vision cloisonnée, utilitariste et linéaire de la nature comme la plateforme physique à partir de laquelle l’humanité opère, comme le magasin où elle puise les ressources nécessaires à la production de son existence sociale et comme la décharge où elle entrepose ses déchets. La nature est tout à la fois la plateforme, le magasin, la déchetterie et l’ensemble des processus vivants qui, grâce à l’apport d’énergie solaire, font circuler la matière entre ces pôles en la réorganisant constamment. Les déchets et leur mode de dépôt doivent donc être compatibles en qualité comme en qualité avec les capacités et les rythmes de recyclage par les écosystèmes. C’est-à-dire que le bon fonctionnement de l’ensemble dépend de la biodiversité, qui doit être protégée.

4° Les sources énergétiques et les méthodes de conversion employées ne sont pas neutres socialement. Le socialisme, par conséquent, ne peut pas se définir à la mode de Lénine comme « les soviets plus l’électricité ». Le système énergétique capitaliste est centralisé, anarchique, gaspilleur, inefficient, intensif en travail mort, basé sur des sources non renouvelables et orienté vers l’accumulation. Une transformation socialiste digne de ce nom nécessite son remplacement progressif par un système décentralisé, planifié, économe, efficient, intensif en travail vivant, basé exclusivement sur les sources renouvelables et orienté vers la production de valeurs d’usage durables, recyclables et réutilisables. Ceci ne concerne pas seulement la production d’énergie au sens étroit mais l’ensemble de l’appareil industriel, l’agriculture, les transports, les loisirs et l’aménagement des territoires. Cette transformation extrêmement profonde ne peut s’achever qu’au niveau mondial.

5° Le dépassement du seuil à partir duquel la croissance des forces productives matérielles complique le passage au socialisme implique une attitude critique face à la hausse de la productivité du travail. Dans un certain nombre de domaines, la mise en œuvre d’une alternative anticapitaliste respectueuse des équilibres écologiques nécessite le remplacement du travail mort par du travail vivant. C’est manifestement le cas dans l’agriculture, où le système de l’agrobusiness ultra-mécanisé, gros consommateur d’intrants et d’énergie fossile, devra céder la place à un autre mode d’exploitation, plus intensif en travail humain. La même chose vaut pour le secteur de l’énergie, car la production décentralisée basée sur les renouvelables nécessitera beaucoup de travail, de maintenance notamment. D’une manière générale, la quantité de travail vivant doit augmenter radicalement dans tous les domaines liés directement à l’environnement. Un parallèle peut être fait avec les soins aux personnes, l’enseignement, et d’autres secteurs dans lesquels la gauche considère comme allant de soi de développer l’emploi public : l’intelligence et l’émotion humaines, combinées à une culture du « prendre soin », sont en effet nécessaires dans les matières qui relèvent directement de l’interaction avec la biosphère.

Des esprits dogmatiques craindront que ces réflexions ouvrent la porte à une révision du marxisme révolutionnaire, sous la forme de concessions à l’offensive d’austérité contre la classe ouvrière des pays développés. Il n’en est rien. Il n’est pas question de céder la moindre parcelle de terrain aux discours culpabilisants qui utilisent la crise écologique pour tenter de désarmer le monde du travail et ses représentants. Une ligne de démarcation entre l’écosocialisme, d’une part, l’écologie politique et la décroissance, d’autre part, est l’attitude face à la lutte des classes. Nous restons fermement convaincus que les exploitéEs apprennent par l’expérience des luttes collectives, qui commencent par la défense des salaires, de l’emploi et des conditions de travail. Toute lutte des travailleuses et des travailleurs, même la plus immédiate, doit être soutenue et considérée comme une chance d’augmenter le niveau conscience pour l’orienter vers une perspective socialiste. Dans ce cadre stratégique, le constat que la transition socialiste doit s’opérer dorénavant sous contrainte environnementale n’affaiblit pas les convictions anticapitalistes : il les renforce au contraire. Cependant, seule la vérité est révolutionnaire.

On ne peut dissimuler le fait que la transformation socialiste impliquera fort probablement de renoncer à certains biens, services et habitudes qui imprègnent profondément la vie quotidienne de larges couches de la population, au moins dans les pays capitalistes développés. Il s’agit donc de mettre en avant des objectifs capables de compenser cette perte par un progrès substantiel dans la qualité de vie.

Deux pistes nous semblent devoir être privilégiées : 1° la gratuité des biens de base (eau, énergie mobilité) jusqu’à un volume social moyen (ce qui implique l’extension du secteur public) ; 2° la réduction radicale (50 %) du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche proportionnelle et avec diminution des cadences.

« Toute économie se résume en dernière instance à une économie du temps », disait Marx. Affirmer la nécessité de produire et de consommer moins, c’est revendiquer le temps de vivre, et de vivre mieux. C’est ouvrir un débat fondamental sur la maîtrise du temps social, sur ce qui est nécessaire à qui, pourquoi et en quelles quantités. C’est réveiller le désir collectif d’un monde sans guerres, où l’on travaille moins et autrement, où l’on pollue moins, où on développe les relations sociales, où on améliore substantiellement le bien-être, la santé publique, l’éducation et la participation démocratique. Un monde où les producteurs associés réapprennent à « dialoguer » collectivement avec la nature. Ce monde-là ne sera pas moins riche que le monde actuel comme dit la droite, ni « aussi riche pour la grande majorité de la population » comme dit une certaine gauche. Il sera infiniment moins futile, moins stressé, moins pressé – en un mot : plus riche.

Daniel Tanuro

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