Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le contrecoup du mouvement #Me Too était amorcé depuis longtemps. Maintenant, il est arrivé, là

Dans des textos envoyés à des amis, l’acteur Johnny Depp fantasmait sur le meurtre de son épouse de l’époque, l’actrice Amber Heard, « Je vais baiser son cadavre incendié pour m’assurer qu’elle est bien morte », a écrit Depp. Dans d’autres textes, il dénigrait le corps de sa femme en des termes misogynes et lugubres. Il la qualifiait de « Mushy pointless dangling overused floppy fish market ».

Tiré de Entre les lignes et les mots

Ces textes ont été rendus publics dans le cadre de la plainte pour diffamation déposée par Depp contre Heard, actuellement en procès devant un tribunal de Virginie. Ostensiblement, Depp poursuit Heard pour un témoignage de 2018 que celle-ci a publié dans le Washington Post, intitulé « J’ai dénoncé la violence sexuelle – et fait face à la colère de notre culture. » Dans cet article, l’actrice écrivait : « Il y a deux ans, je suis devenue une figure publique représentant la violence conjugale. » L’article ne mentionne pas Depp, mais les avocats de celui-ci affirment que l’article le concernait, et qu’il était diffamatoire. Pour ces 15 mots, Depp réclame 50 millions de dollars.

Un jury vient d’estimer qu’il méritait cet argent. Mercredi le 1er juin, le verdict de l’affaire est tombé, concluant que Heard avait diffamé Depp, agissant avec « malice », lorsqu’elle s’est décrite comme une victime de violence conjugale. Bizarrement, le même jury a estimé que l’un des avocats de Depp avait diffamé Heard lorsqu’il a déclaré que son récit de violence était « un canular ». Le verdict a été rendu à l’issue d’un procès télévisé – une situation extrêmement rare pour une procédure portant sur des allégations de violence conjugale – et qui a fait l’objet d’une couverture médiatique presque incontournable, et presque entièrement favorable à une seule partie au procès, alors même que le jury n’était pas séquestré [coupé de tout contact avec le monde extérieur]. Cette décision étrange, illogique et inéquitable, a pour effet d’avaliser les violences alléguées de Depp contre Heard, et de punir Heard pour en avoir parlé. Ce verdict aura un effet dévastateur sur les survivantes, qui seront réduites au silence, sachant qu’elles ne peuvent maintenant plus témoigner de leur vécu de violence aux mains des hommes sans la menace d’un procès ruineux en diffamation. En ce sens, la parole des femmes vient de devenir beaucoup moins libérée.

Au cours des six dernières semaines, alors que le procès était diffusé en direct sur Internet, bon nombre de ceux qui ont suivi les procédures ont traité Heard avec le même mépris que Depp dans ses textes. Un large consensus a émergé en ligne, selon lequel Heard mentait nécessairement au sujet de ces violences. Elle a été accusée d’avoir truqué les photos de ses blessures suite aux coups allégués de Depp, en peignant ses ecchymoses avec du maquillage. Elle a été accusée d’avoir convaincu les nombreux témoins qui disent que Depp l’a violentée de mentir – et ce à plusieurs reprises et sous serment pendant des années. Ces théories du complot ne sont pas étayées par les faits de l’affaire, mais cela ne les a pas empêchées de se répandre. Sur Internet, l’affaire s’est chargée d’une mythologie enivrante, et la croyance en la droiture de Depp persiste indépendamment des éléments de preuves disponibles.

Au service d’une telle mythologie, toute cruauté peut être justifiée. Lorsque Heard a pris la barre, elle est devenue émotive en racontant comment Depp l’aurait frappée, manipulée et contrôlée, surveillée et agressée sexuellement. Par la suite, des gens ordinaires, ainsi que quelques célébrités et même des marques de commerce comme Duolingo et Milani, se sont emparés des médias sociaux pour se moquer de Heard ou tenter de la décrédibiliser. Ils ont fait circuler des captures d’écran de son visage en pleurs et en ont fait un mème [élément culturel reconnaissable, reproduit et transmis par l’imitation du comportement d’un individupar d’autres individus]. Beaucoup ont fait des reconstitutions moqueuses de son témoignage, en les synchronisant aux mouvements de ses lèvres pendant qu’elle témoignait des violences en question. La bande audio de ses pleurs est devenue une « tendance » sur TikTok. Cette cruauté a maintenant été redoublée et aggravée par le jury, qui a fait plus que se moquer d’elle pour avoir raconté son récit, et a déclaré qu’elle avait enfreint la loi en le faisant.

Ce n’est pas la première fois que Depp intente un procès pour ces allégations. En 2020, un tribunal britannique a entendu le procès qu’il a intenté au tabloïd britannique The Sun, que Depp a poursuivi pour diffamation après qu’un article l’ait qualifié de « batteur de femme ». Les tribunaux britanniques sont beaucoup plus ouverts aux plaintes pour diffamation que les tribunaux américains, mais Depp n’a quand même pas pu l’emporter : un juge britannique a estimé que la caractérisation de Depp par le Sun était « substantiellement véridique ». Ce même procès a conclu que Depp a physiquement violenté Heard à au moins 12 occasions. Pourtant, l’acteur et ses fans affirment que c’est Heard, et non Depp, qui était l’agresseuse dans leur mariage.

Le procès qui vient de se terminer s’est transformé en étalage public de misogynie. Bien que la plupart du vitriol lancé ait nominalement visé Heard, il est difficile de se défaire du sentiment qu’en réalité, il est dirigé contre toutes les femmes – et, en particulier, contre celles d’entre nous qui se sont exprimées au sujet des violences de genre et de la violence sexuelle à l’apogée du mouvement #MeToo. Nous vivons un moment de virulente réaction antiféministe, et les modestes progrès réalisés à cette époque sont en train d’être réduits à néant par un étalage jubilatoire de blâme des victimes à grande échelle. Une femme a été transformée en symbole d’un mouvement que beaucoup considèrent avec peur et haine, et elle est punie pour ce mouvement. De cette façon, Heard est toujours dans une relation marquée par la violence. Mais maintenant, ce n’est pas seulement avec Depp, mais avec le pays tout entier.

Depuis qu’elle a publié son article dans le Post, la vie de Heard a été consumée par la haine et les représailles de Depp et de ses fans. Perdue dans le scandale et le spectacle du procès, il y a en effet cette réalité : c’est Heard, et non Depp, qui a été jugée, et elle est jugée pour avoir dit des choses dont la vérité est prouvée par le fait même du procès. La procédure frivole et punitive intentée par Depp, et la frénésie de mépris misogyne envers Heard qui l’a accompagnée, ont fait beaucoup pour justifier l’argument initial de Heard : les femmes sont punies pour avoir témoigné de ce qui leur arrivait. Qu’arrive-t-il aux femmes qui allèguent de telles violences ? Elles sont publiquement mises au pilori, mises à l’index professionnellement, ostracisées socialement, ridiculisées sans fin sur les médias sociaux et poursuivies en justice. Le mot haine n’est pas trop fort à cet égard.

Mais la couverture grand public du procès n’a pas semblé saisir cette dimension. Au lieu de cela, on s’est énormément concentré sur les erreurs et les pires moments de Heard au cours de sa relation avec Depp. Comme il est typique des victimes de violence conjugale, Heard semble avoir fait des choses dont beaucoup d’entre nous ne serions pas fières. Elle s’est défendue. Les débordements et les insultes de Depp ont laissé Heard rancunière et en colère contre lui, et parfois, elle le lui a dit. Beaucoup s’empressent de souligner que Heard n’est pas une victime parfaite. Mais aucune femme ne l’est. On nous dit que le procès est « compliqué ». Mais ce procès n’a rien de compliqué. C’est une forme de violence. Et maintenant, cette violence a été sanctionnée par un jury.

Peut-être que la persistance de cette notion selon laquelle Heard est en quelque sorte également coupable de ce qui lui est arrivé est la raison pour laquelle des gens comme Michelle Goldberg du New York Times ont qualifié le procès de « mort du mouvement #Me Too » : cela montre avec quelle facilité une victime peut encore être blâmée et isolée, avec quelle facilité ce qui lui est arrivé peut être considéré comme un échec de type personnel, plutôt que comme une partie d’un problème social. Toutes les femmes ne sont pas identiques, mais le féminisme était censé nous permettre de voir à quel point nous sommes toutes pareillement vulnérables – à la fois aux violences sexuées et à l’application sexuée de deux poids deux mesures et de reproches injustes. Aucune victime n’est parfaite. Aucune victime ne devrait avoir à l’être. Après tout, si un homme ne peut pas être considéré comme violent envers une femme imparfaite, alors jusqu’à quel point une femme doit-elle être parfaite pour qu’il soit répréhensible de la battre ?

De leur côté, les fans de Depp semblent non pas tant nier la violence présumée de Depp envers Heard, mais l’approuver. « Il aurait pu te tuer », lance un message Tiktok viral soutenant Depp, le texte se superposant aux photos du visage meurtri de Heard. « Il en avait tous les droits. » Ce message a recueilli plus de 222 200 likes.

Le contrecoup du mouvement #Me Too est en cours depuis longtemps. Les détracteurs de ce mouvement ont dès le départ dépeint les efforts des femmes pour mettre fin à la violence sexuelle comme excessifs et intempestifs, affirmant que #MeToo était « allé trop loin » avant même qu’il ait réellement démarré. Et pourtant, le procès Heard ressemble à un point de bascule dans la réponse de notre culture à la violence de genre. Les forces de la réaction misogyne sont peut-être encore plus fortes maintenant pour avoir été temporairement réprimées. Alors qu’autrefois, les femmes refusaient en masse de garder les secrets des hommes ou de garder le silence sur la vérité de leur propre vie, on assiste aujourd’hui à une résurgence du sexisme, un harcèlement en ligne virulent et la menace de poursuites judiciaires, qui visent tous à contraindre les femmes au silence – par la force.

D’une certaine manière, on pourrait voir ce procès en diffamation lui-même comme une extension des violences infligées par Depp à Heard, une façon de prolonger son humiliation et son contrôle sur elle. La seule différence est qu’à présent, le système judiciaire et le public ont été enrôlés pour y prendre part. Cela semble être, du moins en partie, la façon dont Depp voit les choses. En 2016, alors que leur mariage se brisait, Depp a envoyé un texto à son ami Christian Carino, jurant de se venger de Heard. « Elle est en quête d’une humiliation globale, a écrit Depp. Elle va l’avoir. »

Moira Donegan, The Guardian, 1er juin 2022
Moira Donegan est chroniqueuse au Guardian US.
Version originale :
https://www.theguardian.com/commentisfree/2022/jun/01/amber-heard-johnny-depp-trial-metoo-backlash
Traduction : TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2022/06/01/9929/

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