Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Initiative « Faut qu’on se parle »

Le crépuscule des vieilleries

Entre l’anticipation d’une nouvelle révolution québécoise à venir et l’initiative « Faut qu’on se parle » qui a été dévoilée ce matin, il peut sembler y avoir un important décalage. Effectivement, une campagne de communication qui repose sur quelques figures publiques, des tournées régionales et des assemblées de cuisine ne réinvente pas la roue, mais elle risque tout de même de changer la donne politique au Québec à très court terme. Voici mon pronostic.

Tiré d’Ekopolitica | http://ekopolitica.blogspot.ca/

1. Se souvenir de la naissance de la Coalition Avenir Québec, mouvement non-partisan lancé par l’ex-péquiste François Legault et l’homme d’affaires Charles Sirois le 28 février 2011. Remarquer les ressemblances et les différences entre les deux initiatives pour mieux cerner la spécificité du concept « Faut qu’on se parle », lequel ne se réduit pas à une « CAQ de gauche » en puissance.

2. Sur le plan du contenu, la CAQ est née avec un manifeste qui proposait un « projet politique » reposant sur deux piliers. D’une part, « solidifier les fondements de notre société » avec le nationalisme autonomiste comme troisième voie pour dépasser le clivage souverainiste/fédéraliste. D’autre part, « proposer un plan d’action rassembleur » axé sur l’éducation, la vitalité de la culture, la performance des services publics, « créer une économie de propriétaires et non de succursales », le tout pour « remettre le Québec en mouvement ». L’objectif consiste à éviter les positionnements idéologiques trop clairs (souverainiste/fédéraliste, gauche/droite) en misant sur des propositions générales qui s’appuient sur le « bon sens » des petits propriétaires et des classes moyennes conservatrices.

3. Sur le plan des communications, la CAQ est restée essentiellement une créature médiatique qui a permis de créer une bulle pendant quelques mois en générant un suspense et un horizon d’attentes, avant d’aboutir à la création d’un parti politique le 14 novembre 2011. Un mois plus tard, la CAQ annonce son intention de fusionner avec l’ADQ, ce qui a permis à Legault de prendre le leadership de l’ancien parti de l’extérieur. Le processus de renouvellement de l’ADQ 2.0. s’est opéré en moins d’un an, juste à temps pour les élections générales de 2012.

4. Sur le plan électoral, Legault n’a pas réussi son pari. La CAQ est restée un tiers parti avec une vingtaine de sièges et le quart des voix, incapable de fissurer le système d’alternance entre libéraux et péquistes. De son côté, l’étoile filante de PKP a échoué à relancer le mouvement souverainiste, de sorte que nous pouvons dire que la bourgeoisie francophone a essentiellement failli à sa tâche historique qui consistait à amener le processus de construction de l’État québécois à son terme. La médiocrité des élites politiques, comme en témoigne l’actuelle course à la chefferie du Parti québécois, contribue donc au blocage que nous connaissons aujourd’hui.

5. De son côté, « Faut qu’on se parle » ne repose pas sur un manifeste rédigé par quelques personnes, mais sur la volonté de co-construire un projet politique par une méthode de démocratie participative et délibérative. Il ne s’agit pas non plus d’un projet politique mou, vide ou complètement ouvert qui chercherait à piger les meilleures idées par un simple vox pop. En fait, l’orientation idéologique est esquissée par les « 10 questions » qui représentent en quelque sorte les axes d’un futur programme politique. Au menu : démocratie, économie, régions, indépendance, éducation, premiers peuples, diversité, culture, santé, climat. Sous cette énumération se cache un positionnement politique beaucoup plus substantiel que la CAQ : une gauche indépendantiste ancrée dans les principes de démocratie participative, souveraineté des peuples, justice sociale, inclusion et transition écologique.

6. Le « leadership collectif » de la nouvelle initiative présente une alliance politique de différents groupes sociaux et d’intérêts qui pourraient être regroupés au sein d’une même « convergence démocratique ». Gabriel Nadeau-Dubois incarne le mouvement étudiant et la gauche combative, tandis que Jean-Martin Aussant incarne à la fois le financier progressiste et l’indépendantisme pragmatique. Alain Vadeboncoeur est le médecin qui défend les services publics, alors que Claire Bolduc, ancienne présidente de Solidarité rurale qui fut démantelée par les libéraux, porte la voix des régions. Enfin, Maïtée Labrecque-Saganash, qui fut remarquée à l’émission Tout le monde en parle, représente évidemment les femmes autochtones. Cette mosaïque, qui rassemble à la fois le secteur public, syndical et l’économie sociale, la réalité urbaine et rurale, hommes, femmes et autochtones, classes moyennes éduquées et petite bourgeoisie progressiste, personnes d’expérience et surtout le mouvement ascendant des nouvelles générations, pourrait considérablement élargir la base sociale et électorale de la gauche qui demeure actuellement concentrée dans les quartiers centraux de Montréal.

7. Bien que l’initiative « Faut qu’on se parle » soit en bonne partie une créature médiatique, elle aura l’occasion de favoriser une plus large mobilisation citoyenne grâce à un usage sophistiqué des médias sociaux et des rencontres face-à-face, en combinant assemblées de cuisine, activités publiques et nouvelles technologies numériques. Le but de ce mouvement « non-partisan » est néanmoins essentiellement le même que la CAQ à ses débuts : gagner l’attention médiatique, susciter l’enthousiasme et attirer de nouveaux visages au sein d’une formation politique entièrement neuve pour les accueillir. Première hypothèse : un nouveau parti politique de gauche sera créé dès 2017, soit un an avant les élections générales de 2018. Or, pourquoi ne pas investir un parti déjà existant comme Québec solidaire qui possède grosso modo la même orientation politique ? C’est que le concept « Faut qu’on se parle » utilise la même stratégie que la CAQ, laquelle consiste à renouveler un véhicule usé et en perte de vitesse en apportant un nouveau leadership de l’extérieur.

8. Deuxième hypothèse : une fois créé, le nouveau parti signalera son intention d’accueillir les membres de formations politiques proches comme Québec solidaire et Option nationale, d’autant plus que le duo Gabriel Nadeau-Dubois et Jean-Martin Aussant incarne déjà cette alliance sur le plan symbolique. Assistera-t-on à un sabordage des plus petites formations politiques, ou bien à la création d’un nouveau véhicule par une fusion des organisations, à l’instar de Québec solidaire qui est né de l’alliance entre Option citoyenne et l’Union des forces progressistes en 2006 ? Corollaire de cette hypothèse : peut-être que Québec solidaire et Option nationale n’existeront plus en 2018. Autre scénario envisageable : il pourrait y avoir l’organisation de « primaires citoyennes », où des candidatures issues de différents partis, associations et mouvements sociaux s’engageraient à faire partie d’une coalition démocratique basée sur les axes politiques issus des consultations sur les « 10 questions ».

9. De son côté, le Parti québécois sera pris au dépourvu par l’arrivée impromptue de ce nouveau joueur politique qui réactualise en quelque sorte l’esprit du gouvernement Lesage, et plus encore celui du Mouvement Souveraineté-Association à ses débuts, de quoi à rendre jaloux les souverainistes nostalgiques de l’époque de René Lévesque. Dans le scénario improbable où Martine Ouellet gagnerait la course à la chefferie, une alliance QS+ON+PQ+nouveau parti serait virtuellement possible. Or, en suivant le scénario plus probable où Jean-François Lisée gagnerait la course avec la promesse de ne pas tenir de référendum et en misant sur un virage nationaliste plutôt conservateur, il est certain que le PQ se trouvera isolé avec la CAQ qui essayeront de séduire la même base électorale par un discours similaire. Certaines franges progressistes et indépendantistes du PQ iront rejoindre le nouveau parti, qui incarnera objectivement et subjectivement le pouvoir politique des nouvelles générations au Québec. Par ailleurs, si le nouveau NPD-Québec en phase de gestation est capable de s’organiser et de conquérir la base sociale traditionnelle du Parti libéral en proposant une alternative progressiste non-souverainiste, alors nous pouvons espérer que le bipartisme sera fissuré dès les élections de 2018.

10. Enfin, toute cette spéculation sur les scénarios envisageables ne doit pas faire oublier le plus important, soit celui de s’organiser, de réfléchir mais surtout d’agir, de mener des actions qui ne se limitent pas à encourager passivement les figures d’un nouveau parti en formation. S’il faut établir une distinction claire entre les nouvelles élites ascendantes et progressistes d’un côté, et les vieilles élites décadentes et corrompues de l’autre, car ces deux types d’élites représentent des intérêts de classes opposées, il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel que la nouvelle convergence démocratique ne soit pas qu’une coquille vide dirigée par une minorité active, aussi éclairée soit-elle. Le « syndrome du sauveur » est omniprésent dans les situations de crise organique et de désorientation idéologique, et c’est pourquoi il faut redoubler de prudence pour s’assurer que la « nouvelle politique » ne soit pas que du vieux vin dans de nouvelles bouteilles.

11. Ainsi, pourquoi ne pas proposer un code d’éthique politique strict pour les candidatures citoyennes et populaires, lesquelles devront limiter le nombre de leurs mandats et leurs privilèges, s’engager à amorcer un processus constituant pour refonder le Québec, puis ajouter une date de péremption sur le parti afin qu’il ne devienne pas une oligarchie sclérosée avec le temps ? Comme le soulignait à juste titre René Lévesque : « les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal. Ils ont tendance à se transformer en églises laïques, hors desquelles point de salut, et peuvent se montrer franchement insupportables. À la longue, les idées se sclérosent, et c’est l’opportunisme politicien qui les remplace. Tout parti naissant devrait à mon avis inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaîtra au bout d’un certain temps. Une génération ? Guère davantage, ou sinon, peu importe les chirurgies plastiques qui prétendent lui refaire une beauté, ce ne sera plus un jour qu’une vieillerie encombrant le paysage politique et empêchant l’avenir de percer. » Si le Parti québécois est devenu paradoxalement l’ultime vieillerie et que Québec solidaire a déjà vieilli avec ses dix ans d’âge, pouvons-nous espérer que la nouvelle formation ne sera pas une simple chirurgie esthétique empêchant l’avenir de percer ?

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