Édition du 27 septembre 2022

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Afrique

Le grand jeu diplomatique bat son plein en Afrique, précipité par la guerre en Ukraine

L’Afrique, où de nombreuses voix se sont élevées en soutien à Vladimir Poutine et qui craint l’épuisement de ses stocks de blé, est l’objet de toutes les convoitises. Paris et Moscou y mènent, cette semaine, des offensives diplomatiques.

Tiré de Médiapart.

« Nous sommes parfois bloqués par des non-dits, des malentendus [et] un passé [colonial – ndlr] qui ne veut pas passer », a déclaré Emmanuel Macron lors de son adresse à la communauté française de Yaoundé, mardi, pour annoncer l’ouverture « en totalité » des archives françaises relatives à la guerre d’indépendance camerounaise. Selon les sources et les bornes temporelles sélectionnées, le nombre de victimes oscille, pour celle-ci, de 20 000 à 120 000 morts (lire le reportage de Thomas Cantaloube ici).

« Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention », avait déclaré le premier ministre François Fillon lors d’une visite officielle à Yaoundé en mai 2009. L’urgence à réchauffer les relations bilatérales avec ce « pays stratégique » d’Afrique centrale, alors que la guerre russe contre l’Ukraine affermit les enjeux diplomatiques et économiques, aurait-elle eu raison du long déni français ?

Car le monde se bouscule en terres africaines cette semaine. Après le Cameroun, Emmanuel Macron est arrivé au Bénin mercredi, tandis que le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en provenance de Kampala (Ouganda), se dirige vers l’Éthiopie, dernière étape d’une tournée diplomatique lancée dimanche au Caire.

Cinq mois jour pour jour après le déclenchement de la guerre contre Kyiv (Kiev), le continent où de nombreuses voix se sont élevées en soutien à Vladimir Poutine – ou se sont tues, observant un silence stratégique – est l’objet de toutes les convoitises.

« La concurrence a bousculé les positions acquises », a ironiquement salué mardi le libéral Emmanuel Macron en évoquant la régression de la présence française dans l’économie camerounaise, face aux Français·es de Yaoundé, avant la conférence de presse qu’il a tenue aux côtés du président camerounais Paul Biya. Les entreprises françaises représentent 10 % de l’économie camerounaise, contre 40 % dans les années 1990, rappelle La Tribune.

Il a salué ces dernières, qui seraient aujourd’hui bien plus exemplaires en matière de lutte contre la corruption que leurs homologues étrangères - oubliant au passage que les poursuites pour corruption d’entrepreneurs français ne manquent pas, et qu’au Cameroun en particulier, l’armateur français Bourbon, dont la secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher était administratrice et présidente du comité d’audit, doit justement être jugé pour des faits de corruption.

À l’inverse de la supposée exemplarité française, le président français a qualifié la présence russe en Afrique de « préoccupante », car mêlant une « propagande » fondée sur des « fake news » à une diplomatie secondée par « des milices Wagner ».

Pour le président français, « la Russie décide, par le truchement de milices, de venir en soutien, soit à des pouvoirs politiques affaiblis [...], soit à des juntes militaires qui n’ont aucune légitimité politique, pour leur dire “nous vous apportons sécurité et protection” - à vous, pas à votre peuple - en échange d’une influence russe et d’une captation des matières premières » (lire notre enquête sur la présence de Wagner en Centrafrique ici).

« Nous avons besoin de vous [pour isoler diplomatiquement la Russie – ndlr] », a lancé Emmanuel Macron aux journalistes camerounais après avoir qualifié la neutralité diplomatique observée par de nombreux pays du continent d’« hypocrisie », résultant de « pressions diplomatiques ».

Éléphant dans la pièce, l’accord de coopération militaire signé entre le Cameroun – pays frontalier de la Centrafrique – et la Russie le 12 avril dernier, pour une durée de cinq ans, n’a pas été mentionné alors que le président français a précisé vouloir renforcer la coopération militaire française avec Yaoundé au regard de « la situation de plusieurs pays de la région, notamment la République centrafricaine, et [la] préoccupation commune [de la France et du Cameroun – ndlr] à l’égard des ingérences qui s’y font jour ». Emmanuel Macron a également précisé vouloir « agir contre le terrorisme dans le bassin du lac Tchad » de concert avec Paul Biya.

Interpellé par des militants des droits humains camerounais et français dans une tribune publiée en début de semaine pour dénoncer « le régime [de Paul Biya qui] n’hésite pas à recourir à la torture et impose une chape de plomb », Emmanuel Macron a affiché une grande prévenance dans ses échanges publics avec le président camerounais, le remerciant chaleureusement pour la qualité de son accueil. Selon certains médias locaux, celui-ci aurait, pourtant, occasionné des dégâts majeurs : des bulldozers auraient détruit des boutiques en prévision du passage du convoi présidentiel, à Yaoundé, en début de semaine.

Diplomatie du blé

Nombreux à dépendre des blés russe et ukrainien, les pays africains craignent la pénurie et se mobilisent depuis le début de la guerre contre l’Ukraine pour éviter une crise alimentaire : par la voix du président sénégalais Macky Sall, l’Union africaine a exhorté le Conseil européen à créer les conditions de l’acheminement des stocks de blé des deux belligérants vers le continent, relatait Le Monde en mai dernier. Et Macky Sall s’est rendu en personne à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine, qui ne s’est pas privé d’accuser les pays occidentaux d’être responsables de la situation en raison des sanctions.

Là où Emmanuel Macron a fait la promotion d’un programme de coopération et de formation agricole en vue d’atteindre la souveraineté alimentaire au Cameroun – dans l’objectif « de ne plus inventer nous-mêmes les solutions qu’on pense bonnes pour nos partenaires », résume l’Élysée qui multiplie les signaux se voulant en rupture avec le passé colonial français –, la Russie a préféré une autre approche.

Depuis dimanche, Sergueï Lavrov cherche ainsi à rassurer au sujet des stocks de céréales. D’abord en Égypte, première étape de sa tournée et première importatrice mondiale de blé russe et ukrainien. Brandissant l’accord – fragile – actant l’ouverture de « couloirs sécurisés » en mer Noire, signé à Istanbul le 22 juillet, le chef de la diplomatie russe l’assure : le blé sera livré.

À Oyo (Congo-Brazzaville) lundi, comme à Kampala (Ouganda) mardi, le texte a d’ailleurs été chaleureusement, et systématiquement, salué par les hôtes de l’émissaire de Moscou.

Sergueï Lavrov a évoqué « la supposée crise alimentaire » pour dénoncer des « sanctions occidentales illégales contre la Russie ». Il n’a pas manqué de relever la ligne de séparation, politique et stratégique, qui opposerait Moscou et les anciennes colonies africaines à leurs anciennes métropoles et aux États-Unis.

« Notre pays n’a pas terni sa réputation par les crimes sanglants du colonialisme et a toujours sincèrement soutenu les Africains dans leur lutte pour la libération du joug colonial », a tenu à rappeler Sergueï Lavrov dans une tribune publiée dans la presse locale, quelques jours avant son arrivée dans chacun des pays visités. Des voix contestent cette définition d’une Russie sans histoire, ni actualité coloniale (lire notre série ici).

En parallèle, l’Ukraine multiplie les accusations de vol et de détournement de son blé par Moscou depuis plusieurs mois. Lundi, le conseiller de Volodymyr Zelensky, Mykhaïlo Podolyak, dénonçait « la quintessence du sadisme russe » que représenterait ce voyage diplomatique, selon TV5 Monde. « Vous organisez une famine artificielle et vous venez ensuite réconforter les gens », a invectivé le conseiller.

« Histoire fausse », répond Sergueï Lavrov qui considère que, déjà en place depuis les dysfonctionnements liés à la pandémie, « la crise a été aggravée par les sanctions » prises contre la Russie et non le blocus qu’elle organise en mer Noire depuis cet hiver.

Entretenir des liens stratégiques

Pour Sergueï Lavrov, il s’agit aussi d’entretenir les liens politiques et stratégiques tissés par Moscou avec ses partenaires africains. Un congrès Russie-Afrique est annoncé en 2023, à l’image de ce que fait la Chine depuis 2006. Tous les pays visités ont adopté une position de neutralité face au conflit ukrainien aux Nations unies. Une marque de soutien et « d’indépendance », selon les Russes. Des « positions équilibrées, justes et responsables », a résumé le diplomate en chef russe, dans son adresse aux ambassadeurs de la Ligue arabe, rencontrés dans la foulée de son homologue égyptien dimanche.

Seul pays où il s’attarde deux jours, l’Ouganda s’apprête à prendre la présidence, en 2023, du Mouvement des non-alignés que l’émissaire russe encourage, dans la tribune précédemment citée, à prendre de l’ampleur sur la scène diplomatique internationale, ambitionnant, entre les lignes, de le faire graviter autour d’un centre économique et financier basé à Moscou afin de n’être plus « vulnérable à un impact éventuel des États inamicaux ».

La stratégie militaire russe en Syrie et en Libye occupe, également, une place importante dans les échanges de cette tournée diplomatique. Après des discussions approfondies au sujet de la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe, selon RFI, le passage éclair du chef de la diplomatie russe à Oyo lundi soir a été l’occasion d’échanger avec le médiateur désigné par l’Union africaine en Libye, le président congolais Denis Sassou N’Guesso.

Cependant, au-delà des considérations géopolitiques et stratégiques, tant la Russie que la France ne manquent pas de faire avancer leurs intérêts économiques et technologiques. Centrale nucléaire en Égypte, laboratoire de recherche en épidémiologie au Congo, système de surveillance civile en Ouganda ou partenariat de formation, Sergueï Lavrov a renforcé, à chaque étape, la coopération économique, académique et technologique.

De son côté, Emmanuel Macron voyage avec une escouade de représentants d’entreprises, affichant sa volonté de développer les investissements « publics et privés » de la France dans les pays visités.

Une autre grande puissance n’est pas en reste dans ce « grand jeu ». Le 20 juillet, la Maison Blanche a annoncé un sommet États-Unis-Afrique à Washington du 13 au 15 décembre. D’ailleurs, l’envoyé spécial états-unien pour la corne de l’Afrique, Mike Hammer, a atterri en Égypte dimanche soir, point de départ d’une visite qui le mènera également d’ici le 1er août à Addis-Abeba et aux Émirats arabes unis.

Sarah Benichou

Sarah Benichou

Journaliste à Médiapart.

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