Édition du 19 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Le pétrole, le Québec et les Québécois - Les invasions barbares

Pour traiter du dossier de l’exploitation du pétrole, qui a envahi toutes les sphères du discours depuis quelques mois, Le Mouton Noir a choisi de faire entendre d’autres voix, les voix d’acteurs qui ont une réponse à offrir au discours démobilisateur qui refait continuellement surface dans l’argumentaire et qui laisse entendre qu’au fond, les citoyens n’y pourront rien changer… Est-ce vrai que devant le maître pétrole, on n’a pas le choix ?

Tiré du journal Le Mouton noir.

Mouton Noir – Le citoyen a-t-il un réel pouvoir devant une entreprise comme TransCanada ?

Lucie Sauvé – Dans le contexte actuel de la gouvernance politico-économique, les citoyens ont compris – plus que jamais – que c’est à eux que revient la tâche démesurément exigeante de lancer l’alerte, de dénoncer, de résister, de promouvoir les solutions de rechange. Ils ont compris les tactiques des entreprises « invasives », de même que l’opportunisme et l’amateurisme des décideurs délibérément soumis au pouvoir des lobbies. Ils ont donc compris qu’ils doivent assumer eux-mêmes la tâche de construire un savoir valide – malgré le manque flagrant de transparence – et de promouvoir une éthique du bien commun. Et ce rôle essentiel, exercé dans l’urgence, à contre-courant et sans ressources adéquates, les citoyens ont appris à le jouer avec un engagement, un talent, une dignité et une efficacité remarquables.

Bien au-delà de l’élan vertueux d’un certain « développement durable », ce sont les mouvements de résistance aux projets insensés qui ont finalement imposé le critère de l’acceptabilité sociale (fondamentale et non instrumentale) auprès des promoteurs et des décideurs. Le pouvoir citoyen prend sa force dans la légitimité de ses revendications, la qualité de son argumentaire, sa structuration progressive, l’incroyable apprentissage collectif et le succès de ses luttes.

TransCanada est reconnue comme une entreprise prédatrice : on se souvient du contrat abusif qui lie les Québécois à cette compagnie depuis l’abandon de l’inutile centrale thermique à Bécancour : il nous en aura coûté plus de deux milliards de dollars pour « honorer » cette erreur. Les Québécois n’accepteront pas de poursuivre une telle dynamique d’aliénation. Ils se sont levés avec force, de partout : c’est sans retour !

Lucie Sauvé est directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté et coordonnatrice du Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste à l’Université du Québec à Montréal.

M.N. – Pourquoi est-ce si important de protéger les bélugas ?

Lyne Morissette – Cette façon pessimiste de voir les choses est la même qui pousse les gens à dire : « Pêchons toute la morue, il n’en restera plus dans 40 ans de toute manière. » L’importance de protéger le béluga va bien au-delà de l’espèce elle-même. Véritable « espèce-parapluie », le béluga est en quelque sorte l’emblème de la biodiversité et de la richesse du fleuve Saint-Laurent. Le protéger implique aussi qu’on lui donne un environnement sain, et donc qu’on protège l’ensemble de l’écosystème du Saint-Laurent. Cela va du plancton qui assure la productivité primaire et réduit nos émissions de gaz à effet de serre (GES), jusqu’au poisson qu’on trouve dans notre assiette, et aux baleines qui attirent des milliers de touristes chaque année le long du Saint-Laurent. On peut difficilement chiffrer le bonheur, la beauté d’un paysage, ou le fait de respirer de l’air pur. Ça ne donne pas pour autant moins de valeur à ces choses.

Un économiste américain, Robert Costanza, a déterminé une façon de chiffrer la valeur des produits et services rendus par un écosystème en santé : protéines, revenus, agréments, les écosystèmes marins valent des milliards de dollars. Pour le Saint-Laurent, ce serait près de 400 milliards de dollars par an. Le béluga, autrefois beaucoup plus abondant dans le Saint-Laurent, est déjà passé par d’autres mauvaises périodes : chasse intensive, pollution, changements dans son écosystème. À certains moments, notamment après l’épisode des BPC et des cas de cancers dans les années 1990, sa situation s’est améliorée. Le « risque de s’éteindre » n’est donc pas une fatalité. Pourquoi tenter de sauver le béluga ? Parce que c’est encore possible de le faire. Et ça commence par les endroits qui sont les plus cruciaux pour sa survie, comme les pouponnières, les mêmes qu’on cible pour développer la plus grande source de dérangement jamais connue par cette espèce.

Lyne Morissette est écologiste spécialiste des mammifères marins et des écosystèmes. Elle est cofondatrice de la Chaire UNESCO en analyse intégrée des systèmes marins de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski.

M.N. – Étant donnée notre dépendance actuelle au pétrole, que dire à celles et ceux qui prétendent qu’il est préférable d’exploiter le pétrole canadien plutôt que d’en faire venir de l’étranger ?

Luce Balthazar – Soyons clairs : le seul bon pétrole est celui qu’on ne consomme pas. C’est l’unique choix viable, et il faut y consacrer un maximum d’efforts, maintenant !

Mais soit, durant la transition, quel est le « moins pire » pétrole ? Car, outre leur origine, tous les pétroles ne sont pas égaux. La notion de pétrole « non conventionnel » est apparue dernièrement : il est plus polluant, plus risqué, plus coûteux et il émet davantage de gaz à effet de serre (GES). C’est le pétrole que l’on peut produire généralement au Canada : pétrole bitumineux, de schiste, extracôtier (Saint-Laurent). La bonne question est peut-être celle-ci : vaut-il mieux importer du pétrole, d’Algérie et d’Europe du Nord surtout, ou utiliser un pétrole canadien presque aussi polluant que le charbon ?

C’est un problème sérieux et ses conséquences seront déterminantes. Pas question de tirer à pile ou face ! Ces décisions doivent être prises lucidement, rigoureusement et avec transparence. Le Conseil régional de l’environnement du Bas-Saint-Laurent (CREBSL) a déjà demandé au gouvernement une étude comparative coûts-bénéfices, une évaluation complète des impacts et une garantie que les choix d’approvisionnement ne nuiront pas à la réduction des GES et du pétrole. Le gouvernement Couillard a annoncé qu’il tiendra une évaluation environnementale stratégique sur les hydrocarbures. Ce sera peut-être l’occasion d’exiger un débat éclairé sur ces enjeux.

Luce Balthazar est directrice générale du Conseil régional de l’environnement du Bas-Saint-Laurent.

M.N. – Le Québec, un État pétrolier : mythe ou réalité ?

Kim Cornelissen – Le journaliste canadien Andrew Nikiforuk a fait ressortir les principales caractéristiques d’un État pétrolier pour faire comprendre que le Canada en est devenu un. Ces particularités sont également perceptibles au Québec : liens de plus en plus étroits entre l’État et les compagnies pétrolières, ce qui entraîne entre autres une baisse de représentation au sein de la société, une diminution des normes environnementales et des acquis sociaux, une concentration de la richesse, une baisse d’impôt et une diminution de l’innovation.

Bien que les revenus issus du pétrole soient inexistants, ces particularités se lisent à travers différents événements :

- l’annonce par le premier ministre que les travaux à Cacouna devront se poursuivre, malgré un jugement de la Cour très défavorable ;

- la défense de la pétrolière TransCanada par le ministre de l’Environnement plutôt que celle des bélugas, une espèce pourtant en péril ;

- l’annonce d’une révision majeure de tous les programmes sociaux selon un plan d’austérité pourtant décrié par de grands économistes ;

- la réduction du soutien aux « Gazelles », ces jeunes PME innovantes ;

- le désintéressement gouvernemental pour les énergies renouvelables.

Le cœur même de notre société est attaqué de l’extérieur comme de l’intérieur, d’où l’action grandissante de sa population qui comprend très bien ce qui se passe. Parce qu’on ne veut pas d’un tel Québec. Absolument pas.

Kim Cornelissen est consultante en développement régional et pays nordiques.

Marc Simard

Collaborateur au journal Le Mouton noir (Québec).

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