Édition du 16 juin 2026

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le spectre d’Occupy

Comme on le sait, les élections primaires aux États-Unis, pour déterminer les candidatures républicaines et démocrates en vue des élections présidentielles d’octobre prochain, vont s’éterniser jusqu’à l’été. Chez les Républicains, le milliardaire d’extrême droite Donald Trump semble bien placé pour l’emporter, à moins que la grosse machine du 1% ne le juge trop risqué. Du côté démocrate, la bataille est vive entre la candidate de l’élite, Hillary Clinton et celui qui a le front de se dire socialiste, Bernard Sanders. Il faut passablement de culot pour se dire à gauche dans ce pays qui glisse depuis plusieurs décennies vers la droite et même l’extrême-droite. En fait, la percée que le sénateur du Vermont a réalisée auprès des jeunes bouscule l’agenda politique et médiatique. En proclamant la nécessité d’une « révolution politique », Sanders touche une corde sensible auprès d’une partie importante de la population, jeunes et jeunes de cœur y compris.

Cela semble étrange non ? Après tout dans ce pays, les grands mouvements sociaux des années 1960-70 ont été pratiquement anéantis, à commencer par les syndicats, mais aussi la frange radicale africaine-américaine, les étudiants contre la guerre et d’autres. Depuis les années 1980, sous des administrations républicaines et démocrates (en particulier celle de Bill Clinton, l’époux d’Hillary), le capitalisme états-unien semblait parti pour la gloire. C’était « la fin de l’histoire », affirmaient les intellectuels-mercenaires comme Francis Fukuyama.

Mais au tournant du nouveau millénaire, tout a changé. L’économie américaine gonflée par les bulles spéculatives a crashé en 2007-08. Le réveil a été brutal, car l’impact a été rapidement senti par les couches moyennes et populaires. Des millions ont perdu emplois, maisons et tout le reste. Plusieurs d’entre eux ont voté pour Obama (2008) pour constater que le nouveau président était davantage soucieux de sauver Wall Street que les gens. Par ailleurs, la « guerre sans fin » initiée en 2003 par le mal aimé George W. Bush s’est enlisée dans les méandres d’un conflit révélant à la face du monde l’impuissance de l’Empire américain.

Et c’est alors qu’un nouveau cycle de luttes a refait surface. En 2010, des dizaines de milliers d’Américain-es sont sortis dans les rues dans le cadre de l’initiative Occupy. Mouvement hyper décentralisé et autogéré localement, Occupy a réussi à sortir du « périmètre » traditionnel de la gauche américaine, notamment en allant chercher des tas de jeunes qui n’étaient pas nécessairement actifs dans les mouvements organisés. Occupy est ainsi devenu un mouvement de la « multitude », des citoyens et des citoyennes, sans attendre de mots d’ordre ou de structures organisées proposées par des réseaux existants.

Des observateurs de gauche étaient sceptiques devant une flambée d’actes de résistance sans aucune structure organisationnelle visible. Ils reprochaient aussi aux militant-es d’Occupy de ne pas « faire de la politique », de ne pas avoir de « vraies » revendications, et d’être davantage un mouvement d’idées vagues et sans lendemain. C’était en partie vrai, mais aussi en partie faux.

Aujourd’hui, il semble évident que le surgissement de la campagne de Sanders est un « produit dérivé » d’Occupy. Il y a la même indignation et la même ferveur. Il y a le refus des fausses solutions, celles d’Hillary notamment. Il y a la même culture organisationnelle horizontale, basée sur le militantisme et non de grosses machines. C’est d’ailleurs ce qui a pris tout le monde par surprise.

Sous ses couleurs très états-uniennes, les mouvements populaires au sud de chez nous font partie d’un ensemble plus vaste d’expressions et de luttes de résistance contemporaines. Distinctes et à la fois semblables, elles sont reliées par un fil rouge, d’Occupy au « printemps arabe » et aux indignados en Europe et même nos Carrés rouges chez nous, sans compter les innombrables mobilisations de masse qui traversent la planète, du Burkina Faso à la Turquie en passant par le Mexique et la Thaïlande.

Les rapports entre ces nouveaux et les anciens mouvements sont inégaux. Des anciens, et on pourrait mettre avec eux la plupart des groupes de gauche traditionnels, on sent une certaine méfiance. On ne croit pas que cela va déboucher, car le langage d’Occupy ne pose pas les termes de l’équation de la même manière. Ce refus du pouvoir et des élites, aux accents libertaires, est compris par la « vieille gauche » comme une voie sans issue, une quête immature d’un « autre monde » imaginaire. Il est vrai que dans les nouveaux mouvements, il y a un narratif souvent simpliste, qui voit les expressions de la résistance comme des préfigurations d’une société totalement libérée, où on veut tout et tout de suite. Et ce faisant, on évacue les questions graves et un peu sombres de stratégies, d’alliances, d’accumulations organisationnelles, qui sont indispensables pour entreprendre des luttes qui sont nécessairement à long terme. Il y a un discours idéaliste sur Occupy qui déteint un peu partout et qui sombre dans les méandres de traditions anarchistes dogmatiques.

Cependant, dénigrer les nouvelles mobilisations et résistances pourrait s’avérer une grave erreur, un peu comme de jeter le bébé avec l’eau du bain. Sur le fonds, Occupy et d’autres formes de résistance reflètent à la fois le rejet du 1 % et de ses politiques, et la réhabilitation des principes et des concepts de solidarité, de coopération, de défense du commun, les mêmes en fait que ceux qui sont portés par les mouvements populaires depuis des décennies.

Par ailleurs, la recherche, parfois maladroite, de nouveaux modèles organisationnels (horizontalisme, assemblées semi permanentes, absence de structures hiérarchiques), est absolument indispensable pour sortir des mouvements contemporains du lourd héritage du socialisme antérieur, qu’on appelait le socialisme « réellement existant ». Les Zapatistes, notamment, nous ont appris que la diversité des luttes et des conditions de luttes était un facteur positif, et non négatif (comme on le pensait à l’époque), qu’il fallait penser la convergence au-delà de processus verticalistes et autoritaires imposés sur plusieurs générations militantes.

Enfin, il faut constater que les Occupy de ce monde, loin d’être « apolitiques » et incapables de confronter le pouvoir, se retrouvent au premier rang de plusieurs expressions dynamiques sur le terrain politique, comme ce qu’on voit avec Sanders et de manière encore plus radicale, avec PODEMOS (Espagne), le MAS (Bolivie) et ailleurs.

Dans quelques mois, il sera beaucoup question de ces interpellations lors du Forum social mondial à Montréal. On discutera plein :

· Comment faire de la politique en cette ère « post-moderne » ?

· Comment faire converger des mobilisations pluralistes et diversifiées vers des objectifs politiques à court-terme ?

· Comment apprivoiser de nouvelles cultures organisationnelles que les féministes et les autochtones ont expérimentées en premier ?

· Comment réconcilier le « temps court » de la politique, ce qui signifie alliances et stratégies, avec le temps « long » de la transformation ?

On fera ces débats de manière conviviale, en plusieurs langues, en écoutant et en posant des questions, en s’ouvrant à la richesse et à l’intelligence de mouvements populaires partout dans le monde.

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