Édition du 15 octobre 2019

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Asie/Proche-Orient

Le voyage en Palestine occupée que Rashida Tlaib n'a pas pu faire

Une visite à Beit Ur Le Haut, où la mère et la grand-mère de la députée palestino-usaméricaine sont nées, et où elle s’est mariée en 1998.

Tiré de Tlaxcala.org

Les dizaines de milliers d’Israéliens qui passent ici tous les jours dans leur voiture pour se rendre à Jérusalem ou, s’ils vont dans l’autre direction, à Tel-Aviv, ne remarquent probablement pas la petite maison ancienne en pierre qui se trouve à quelques dizaines de mètres de l’autoroute 443, de l’autre côté de la barrière de sécurité. Une petite maison en Cisjordanie, avec une véranda couverte, quelques chaises en plastique et des arbres fruitiers dans la cour ; une maison solitaire située entre deux villages, à l’est de la ville de Modi’in : Beit Ur al-Fauqa (Beit Ur Le Haut) et Beit Ur al-Tahta (Beit Ur Le Bas).

C’est dans cette maison que la représentante usaméricaine au Coingrès Rashida Tlaib (démocrate, Michigan) avait l’intention de venir rendre visite à sa grand-mère, peut-être pour la dernière fois. C’est dans cette maison qu’elle n’est pas venue, car Israël lui a d’abord interdit d’entrer dans le pays, puis a imposé des conditions humiliantes pour une visite qu’elle ne pouvait pas accepter. Dans cette maison nous rencontrons la grand-mère de Tlaib, Muftiya Tlaib, 90 ans, et son oncle, Bassem Tlaib, déçus et en colère.

Puisqu’ Israël a bloqué ce voyage aux racines de la prometteuse et courageuse congressiste uniquement à cause de ses opinions politiques, et que Tlaib n’a pas pu se rendre au village, nous allons donc lui rapporter les curiosités du village.

Sa famille, qui a refusé cette semaine de s’adresser à des journalistes israéliens pour protester de façon compréhensible, a raconté que la députée Tlaib, née à Detroit en 1976, s’était rendue ici pour la dernière fois en 1998. C’est alors que sa mère et sa grand-mère sont parties de cette maison pour assister à son mariage avec Fayez Tlaib, originaire du village. (Le couple a divorcé en 2015.) Beaucoup de choses ont changé depuis.

Rien de ce que Tlaib aurait vu dans la ville natale de sa mère ne lui aurait rappelé l’USAmérique, la patrie d’adoption de sa mère. Il n’y a pas de scènes comme celle-ci aux USA, et peu d’autres semblables ailleurs dans le monde. Le paysage qui se déploie depuis la cour de l’ancienne maison, un panorama de points de contrôle et de clôtures, est différent de ce qu’il était lorsque sa mère a grandi ici, et même depuis la dernière visite de Rashida.

A quelques dizaines de mètres à gauche de la maison se trouve un poste de contrôle des Forces de défense israéliennes, avec des panneaux d’avertissement, des fanions de l’unité et une soldate qui était assise là cette semaine au poste de garde à l’entrée, son fusil orienté vers la route. « Arrêtez-vous avant la bande d’arrêt, éteignez les lumières et allumez les lumières intérieures du véhicule, préparez vos cartes d’identité. »

Ce point de contrôle est par ailleurs désolé ; personne ne le franchit, il ne mène nulle part. Mais si Tlaib regardait vers la droite depuis la maison, elle verrait un spectacle encore plus intimidant : une tour fortifiée, un véritable gratte-ciel, qui appartient aussi aux FDI. La tour d’observation surplombe tous les villages environnants et la route qui mène à Jérusalem.

La cour de la maison de la famille Tlaib se termine au bord d’une route très fréquentée qui la longe ; après, il y a une clôture et une autre route, beaucoup plus fréquentée. Les occupants de la maison ne peuvent pas utiliser cette voie rapide - qui a été construite sur leur terrain - pour atteindre la capitale du district de Ramallah, sans parler de Jérusalem, et ils ne peuvent pas se rendre par la route directe aux villages voisins qui leur font face, ni sur leurs propres terres agricoles, de l’autre côté de la route. L’autoroute en question est l’autoroute 443, la route de l’apartheid, qui, avec la barrière de séparation, a été une malédiction et a causé des souffrances aux habitants de Beit Ur Le Haut, tout comme elle l’a fait pour les autres villages de l’enclave qui a été créée ici.

Comment Tlaib serait-elle arrivée dans son village ? Le chemin depuis Ramallah passe maintenant par une route " tissu de vie ", comme l’appellent les FDI, la route qui a été tracée pour les Palestiniens, qui ne peuvent emprunter l’autoroute 443. Il est peu probable que le soldat armé à la sortie du point de contrôle de l’expansive 443 accepterait d’ouvrir le passage à la congressiste non désirée. Elle devrait plutôt utiliser la route du "tissu de vie". Pour nous rendre à la maison adjacente à l’autoroute 443, nous avons dû, nous aussi, prendre un chemin détourné, à travers les villages locaux de Bil’in, Safa et Beit Ur Le Bas.

Beit Ur Le Haut est le plus petit des deux Beit Urs, avec 1 200 habitants et 600 autres qui vivent en exil à l’étranger. Ceux qui ont pu partir, y compris les parents de Rashida, sont partis pour les USA ou le Brésil. Sa mère est originaire du village et son père est originaire du quartier de Beit Hanina, à Jérusalem-Est.

L’étranglement du village par l’autoroute 443, et la construction de la colonie de Beit Horon dans son arrière-cour, ont écrasé Beit Ur Le Haut. Beit Ur Le Bas est plus grand, avec une population d’environ 5 000 habitants, la plupart d’entre eux étant aisés, à en juger par leurs maisons. La plupart des panneaux ici sont en anglais : Al Huda Pharmacy, Power House Gym et Hamooda’s general store. Presque comme en Amérique. Les taxis ici sont jaunes aussi, comme partout en Cisjordanie. Le jaune est aussi la couleur du portail métallique à l’entrée de la route qui va de Bil’in à Beit Ur Le Haut.

Pour l’information de la députée Tlaib et de ses électeurs : la plupart des routes de Cisjordanie commencent et se terminent par un portail en métal jaune. C’est ainsi qu’Israël contrôle le territoire. En quelques minutes, un siège peut être imposé n’importe où. Et la congressiste aimerait peut-être aussi savoir qu’il y a deux types de plaques d’immatriculation. Les jaunes sont pour les véhicules israéliens ou de Jérusalem-Est, qui sont autorisés à circuler librement en Cisjordanie et en Israël proprement dit ; les blancs sont pour les véhicules palestiniens, qui sont autorisés à utiliser uniquement les routes qui leur sont désignées et ne peuvent en aucun cas entrer en Israël. Ne pas aller en voiture à la mer, qui est à une demi-heure d’ici, ne pas voir la belle Jaffa et ne pas prier à la sainte Al-Aqsa, à Jérusalem. Combien d’USAméricains savent-ils cela ?

L’autoroute 443, à côté de la résidence des Tlaib, est la deuxième autoroute principale entre Tel Aviv et Jérusalem. Aux USA, on l’appellerait probablement une freeway, mais ici c’est tout sauf free. Il s’agit d’une route de séparation, qui traverse le territoire de l’occupé et est destiné exclusivement à l’usage de l’occupant. Elle est née dans le péché - le péché d’exproprier la terre des villages locaux, y compris celle de Beit Ur Le Haut - et elle est devenue un péché encore plus grand : le péché de sa fermeture aux Palestiniens.

Un bref historique : pour construire cette autoroute, Israël a exproprié environ 200 dounams (20 ha) de terres de Beit Ur Le Haut à la fin des années 1980. Les villageois ont saisi la Haute Cour de justice contre l’expropriation. Le tribunal a rejeté leurs arguments, l’État affirmant que « la route est nécessaire pour la population palestinienne de la région et qu’elle est donc construite pour ses besoins, sur la base des obligations du commandant militaire envers la population locale ».

Dans la pratique, la route a coupé le village d’environ 1 700 dounams (170 ha) de ses propres terres, qui se trouvaient maintenant du côté ouest de la route. Par la suite, les autorités ont prévu de construire une autre route, entre le village de jeunes Ben Shemen et la base militaire d’Ofer ; elle n’a jamais été construite, mais le plan lui-même prévoyait l’expropriation du village et l’interdiction de construire pour ses habitants. Au total, Beit Ur Le Haut a perdu environ 450 dounams (45 ha) de terre à cause des deux routes - celle qui a été construite et celle qui ne l’a pas été.

Puis la deuxième intifada a éclaté, fin 2000, et l’autoroute 443 a été complètement fermée aux véhicules palestiniens, à la suite d’attaques par balles. Depuis 2002, c’est une route réservée aux Israéliens. Le fait que sa construction ait été autorisée par la Haute Cour de justice uniquement en raison de la pieuse prétention qu’elle était construite pour les Palestiniens et qu’elle était destinée à les servir, a bien sûr été oublié. Les villages locaux ont été coupés de leur capitale de district.

Par la suite, le cœur de l’occupant s’est tourné vers les habitants et une route " tissu de vie " a été construite - sur la propriété du village, bien sûr. Pour cela, 120 autres dounams (12 ha) ont été pris à Beit Ur Le Haut. Dror Etkes, un expert des colonies de peuplement de l’organisation Kerem Navot, qui surveille la politique foncière israélienne en Cisjordanie, a tweeté cette semaine la chaîne des événements pour la congressiste qui n’est pas venue. Il a noté que " franchement, Beit Ur Le Haut est loin d’être un village qui souffre le plus de l’occupation israélienne et de la machine d’accaparement des terres liée aux colonies israéliennes. C’est juste "un village de plus" dans ce sens". Etkes a ensuite invité la députée Tlaib à lui rendre visite, ajoutant : "Nous serons là."

Le 29 décembre 2009, la Haute Cour de justice a statué en faveur d’une requête déposée contre le projet de blocage de l’autoroute pour les Palestiniens. Trois (peut-être deux) hourras pour les juges éclairés. Les FDI ont ensuite installé deux postes de contrôle le long de l’autoroute 443 et ont ajouté deux sorties de la route, équipées de caméras et de herses, et elle ainsi cessé d’être une route de l’apartheid. Très drôle. La seule façon de rouler sur l’autoroute 443, en venant de Beit Ur Le Haut, est de rouler vers l’ouest en direction du village de Beit Sira ; un court tronçon de la route y est ouvert aux Palestiniens. Mais c’est tout. Le chemin de Ramallah ou de Jérusalem est resté bloqué aux Palestiniens longtemps après la fin des tirs de l’Intifada. Les postes de contrôle restent inutilisés et l’arrêt de la Haute Cour reste ridicule. Aucun Palestinien ne voudrait passer par les postes de contrôle juste pour parcourir la courte distance qui le sépare de Beit Sira. Quoi qu’il en soit, les agents de la circulation israéliens arrêteront tout Palestinien qui fait le court trajet et chercheront toutes sortes de raisons pour lui donner une contravention- une ampoule grillée dans la boîte à gants, par exemple - comme moyen de harcèlement, pour le décourager de reprendre la route à l’avenir.

Par conséquent, l’autoroute 443 est redevenue ce qu’elle était, une route ségrégationniste sans ambiguïté, avec des villages enfermés des deux côtés, une clôture, des postes de contrôle et la maison de la grand-mère d’une députée du Michigan qui donne sur la route. Si Tlaib avait été autorisé à se rendre sur place, les USAméricains auraient peut-être vu ce qui se passe sur les routes de leur allié, la seule démocratie du Moyen-Orient. C’est peut-être pour ça qu’elle a été bannie.

D’après un panneau, le gouvernement allemand a aidé à développer les routes des villages. Beit Ur Le Haut est un très bel endroit, avec de nombreuses maisons spacieuses et des jardins paysagers. Le diwan des Tlaib - lieu de rassemblement pour des occasions spéciales - est situé à côté du cimetière du village. C’est probablement là que Rashida aurait rencontré les villageois, ou peut-être convoqué une conférence de presse. Au lieu de cela, elle a tenu une conférence de presse cette semaine au Minnesota, en compagnie de la représentante démocrate Ilhan Omar, qui s’est également vu refuser l’entrée en Israël. Tlaib a éclaté en sanglots quand elle a raconté comment, dans sa jeunesse, elle avait vu sa grand-mère humiliée sous ses yeux à ces postes de contrôle.

Assis à proximité, sous ce qu’on appelle un amandier "américain" et buvant du café, voilà Zaharan Zaharan. C’est sa propriété, il l’a préparée pour la construction, mais l’Autorité palestinienne l’a averti d’abandonner les plans de construction, parce qu’Israël démolira tout ce qu’il construit à cause de sa localisation en zone B (administration conjointe israélo-palestinienne) de la Cisjordanie. Il a payé 50 000 shekels (14 200 $, 12 800€)) pour un bulldozer pour niveler le sol et 4 500 autres shekels (1 150€) pour l’arpentage et la conception - et tout est tombé à l’eau. Zaharan a déjà perdu 14 dounams (14 ha) à cause de l’autoroute 443 et d’une route "tissu de vie", et il n’a plus grand-chose. Soixante de ses parents vivent au Brésil.

"L’autoroute 443 nous a ruinés, dit-il tristement.

En contrebas, la barrière de séparation serpente à travers la vallée - elle n’était pas là non plus lors de la dernière visite de Tlaib. Elle doit aussi montrer sa route à ses électeurs, au plus profond du territoire occupé. Et Beit Horon aussi, la colonie qui a envahi le cœur de Beit Ur Le Haut.

Nous longeons le mur qui entoure la colonie, qui est haut et hautain et étranger au village dans lequel il a grandi à sauvagement. La représentante Tlaib serait sans aucun doute venue ici, elle aussi, pour son voyage aux racines. La route est vide. Elle mène au lycée de Beit Ur Le Haut, fondé en 1955, bien avant que la plupart des colons de Beit Horon ne soient même nés. C’est les vacances d’été maintenant, et le vieux bâtiment en pierre bien entretenu et la grande cour sont déserts. Cette école mixte accueille les enfants de Beit Ur Le Haut et d’A-Tira, situé de l’autre côté de l’autoroute 443.

Les enfants d’A-Tira avaient l’habitude d’aller à l’école par un tunnel étroit, sombre, en béton, à hauteur de tête, qui passe sous la route. Maintenant, les marches menant au tunnel sont bloquées par des barbelés ; à sa place, il y a une route de contournement, une longue route pour les marcheurs. Un figuier qui a produit ses fruits éclipse l’entrée du tunnel. Encore un site dont la visite devrait être recommandée à notre congressiste.

Une boîte de pizza Roma gît sur la route, venue probablement de la colonie au-dessus. Bienvenue à Binyamin, dit le panneau au-dessus de nous sur la voie express, faisant référence au nom biblique de cette partie de la Cisjordanie, alors que les Israéliens roulent à tombeau ouvert, en terrain conquis, comme s’ils étaient chez eux.

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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