Édition du 16 avril 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le vrai-faux débat sur les signes religieux : quelle est la stratégie gagnante pour QS ?

Depuis qu’on en parle ici et là dans nos réunions de QS et avec ami-es et camarades, j’ai compris qu’il y avait une sorte de consensus à l’effet que ce « débat » se retrouve sur un terrain piégé, pensé et organisé par la CAQ et ce, pour mettre les autres partis, y compris QS, dans l’embarras. Pour autant, on ne peut pas le nier, le débat est là, et donc, il faut dire quelque chose.

Je comprends par ailleurs les arguments de camarades qui disent qu’il est périlleux d’aller contre l’« opinion majoritaire ». Celle-ci, pense-t-on, est d’accord avec la perspective de la CAQ. Ces camarades pensent, en fin de compte, que QS doit s’en tenir à une position mitoyenne, dans la lignée des recommandations du rapport Bouchard-Taylor, et qui ne sera pas perçu dans la population comme trop « radicale ».

Cependant, je mets « opinion majoritaire » entre guillemets, car je refuse de considérer les sondages comme une indication sérieuse de ce que les gens pensent. D’une part, ils sont bombardés par les médias-poubelles, à commencer par le réseau Québecor. D’autre part, on ne peut pas comprendre les subtilités, les causalités occultées et les impacts possibles d’une question complexe en répondant à 3 questions et demie où il faut cocher « oui » ou « non ». Ce n’est pas le sens véritable de la démocratie qui exige des délibérations sérieuses, appuyées par un processus rigoureux. Ce genre de sondages, « oui » ou « non », aboutit à des polarisations imbéciles et des faux choix.

Une fois cela dit , nous avons un réel défi. Il est vrai que, dans notre démocratie atrophiée et tordue, beaucoup de gens (probablement une majorité) pensent qu’il faut interdire les signes religieux, ce qui veut dire, à toutes fins pratiques, interdire le hijab.

Essayons cependant de décortiquer cette majorité relative.

- Une minorité pensent que l’islam, et donc les musulmans, représentent un réel danger pour la société québécoise. Dans cette minorité, il y a des racistes « purs et simples », qui veulent « éradiquer » cette religion de notre société au nom de la « race », de la « civilisation », de la religion chrétienne. Fait à noter dans ce groupe, il y a des gens originaires de pays musulmans qui, souvent, ont subi la répression des groupes ou des gouvernements dits « islamistes » (on ne parle pas d’islam ou de musulmans, mais de groupes politiques réactionnaires qui se présentent comme islamistes). Pour ces gens, le voile fait peur.

- Des gens, y compris des féministes, affirment que le voile est une insulte contre les droits des femmes, qu’il traduit une volonté de les subordonner aux hommes et qu’il contredit les « valeurs » de la société québécoise. Dans ce sentiment, on se réfère souvent au fait que le Québec évolue vers le sécularisme, que la religion, y compris le catholicisme, n’occupe plus la place principale qu’il occupait auparavant, et donc, que cela serait une erreur de retourner en arrière.

- Il y en a aussi, surtout dans l’ancienne base des partis nationalistes comme le PQ, ceux-celles qui pensent que « reconnaître » le droit d’afficher une religion somme toute minoritaire, affaiblit l’identité québécoise et relève d’une stratégie fédéraliste dite « multiculturaliste » dont le but avoué est d’affaiblir la volonté d’émancipation nationale.

Pour l’ensemble de cette « majorité », il y a des divisions. Il y a des gens qui se retrouvent dans la lignée de l’« accommodement raisonnable » de Bouchard-Taylor (interdiction du voile pour les personnes occupant des positions de coercition). Il y a des gens qui veulent que cette interdiction s’élargisse au monde de l’éducation (de peur de recréer un climat de religiosité pour les jeunes). Il y en a enfin qui voudraient que le voile soit interdit pour toutes les personnes qui sont actives dans la société, quitte à le « tolérer » dans la vie privée et familiale.

Dans cet ensemble, tout le monde aura noté qu’il y a un clivage assez profond entre Montréal et d’autres grandes villes d’une part, et les régions du Québec d’autre part. Habituellement, la raison invoquée pour ce clivage est le fait qu’à Montréal, on est habitués à vivre la « coexistence » sans que cela ne cause de problèmes particuliers. En régions, il n’y a pas ou très peu de musulmans, ce qui permet aux médias-poubelles de raconter toutes les histoires qu’ils peuvent imaginer.

Un autre clivage est générationnel. Pour la plupart des jeunes 18-30 ans, il n’y a pas beaucoup d’intérêt. Ou encore, on pense que c’est une discrimination inacceptable. C’est totalement l’inverse pour les 55 ans en montant, peut-être du fait qu’il y a un souvenir négatif du Québec à l’époque où on était sous la coupe de l’Église catholique.

Encore là, je pense que cette « majorité », à l’échelle des 8 millions de personnes habitant le Québec, est en fait une « minorité », dans le sens que le sujet, au bout du compte, ne suscite pas beaucoup d’émoi ou d’intérêt pour la grande masse des gens qui vont penser, ou même parfois dire, que cela ne les intéresse pas. La majorité « relative », silencieuse, est en gros indifférente. Elle estime que c’est une question secondaire, par rapport aux énormes défis qui sont ceux qui les confrontent dans la vie quotidienne (emplois, santé, éducation, environnement, etc.).

Voyons maintenant ceux et celles qui sont explicitement contre le projet de la CAQ et qui sont une minorité relative.

- La majorité des immigrant-es, non seulement les musulman-es, sentent qu’il y a anguille sous roche, que ce n’est pas une question de religion, mais un choix politique autour d’un message clair et consistant de la CSQ : « les immigrants sont un problème au Québec ». Cette opposition à ce qui semble une discrimination (pourquoi cibler les musulmans dans une société qui reste dans une large mesure remplie de « religiosité ») n’est pas, à mon avis, de caractère religieux. Les musulmans, en majorité, comme les chrétiens, ont des rituels rattachés au récit religieux et qui sont intégrés à leur culture comme Noel ou Pâques l’est pour la majorité d’origine chrétienne et en fin de compte, leur vie de tous les jours reste loin de la religion. Ils ne voient pas en quoi le port de signes religieux est un danger ou une insulte contre le Québec.

- La minorité anglophone est également majoritairement contre, car elle craint que cette attaque contre le voile ne cache un regain de politique identitariste, le retour du nationalisme canadien-français-catholique d’avant la révolution tranquille. Cette opposition par ailleurs est ambiguë, du fait que dans leur majorité, les anglo-québécois restent surtout des anglo-canadiens, très frileux par rapport aux revendications légitimes du peuple québécois, ce qui ne veut pas dire qu’ils et elles y sont tous très hostiles

- À cause de ce qui se présente comme une politique de discrimination, les mouvements sociaux et les syndicats, en majorité, sont contre le projet de Legault. Encore là, il faut distinguer entre les noyaux militants et actifs, qui ont eu l’opportunité de discuter des enjeux, de la masse des adhérents, qui sont comme tous et chacun dépendants des médias.

- Et il y a, c’est mon estimation, une grande masse, sinon la majorité, des militants de QS et d’autres groupes et réseaux de gauche. Leur opposition est de même nature que celle des mouvements sociaux. On ne peut pas accepter ce qui est en pratique une forme de discrimination. Le devoir de pratiquer la laïcité et la sécularisation concerne les institutions publiques et non les individus. Interdire aux musulmanes de porter le voile est une manière détournée de cibler une population immigrante spécifique comme si elle représentait quelque chose de malsain dans notre société.

Je comprends que cette énumération est bien partielle et qu’il faudrait des enquêtes (pas des sondages) en profondeur pour mieux décortiquer tout cela.

Alors comment se démêler avec tout cela ? Quelle est la position susceptible d’aider les progressistes à confronter le projet essentiellement de droite de la CAQ ? Premièrement, je pense qu’on ne peut pas influer sur le positionnement des « purs et durs » contre le voile. Ce n’est pas gagnable, du moins à court terme.

Face au sentiment « majoritaire » qui s’identifie à l’interdiction des « signes religieux », il faut tenter d’avoir un comportement responsable. Je m’excuse de le dire, mais je pense que l’attitude de certains camarades qui traitent tous ceux et celles qui ne pensent pas selon leur perspective de « racistes » est totalement dans le champ. Certes, il y a du racisme systémique au Québec. Il faut le combattre, mais on n’a pas le droit de dire que tous ceux et celles qui ont des problèmes avec le hijab sont des racistes. C’est une grossière exagération, qui me fait penser à l’époque (heureusement) révolue, où une certaine extrême-gauche se permettait d’insulter ceux qui n’acceptaient pas la « ligne juste ». J’aimerais que ce langage ordurier cesse, car cela nuit à notre cause.

Une fois dit cela, il faut s’en tenir à des principes qui sont à la base du projet de QS qui sont basés sur la justice sociale et écologique, l’émancipation nationale, l’inclusivité et la reconnaissance de la pluralité dans notre société. Les jeunes, je crois, le reconnaissent intuitivement : le Québec d’aujourd’hui n’est plus cette société « tricotée serrée », blanche et catholique, où les « autres » étaient plus ou moins une étrange bibitte, parfois menaçante, toujours extérieure au « nous », tels les Anglos, les immigrant-es, les autochtones. Nous sommes contre cette fausse vision pour plusieurs raisons, dont le fait qu’elle ne correspond plus à la réalité. Cela ne nie d’aucune manière le projet d’émancipation nationale : ce projet doit être construit sur le peuple québécois qui constitue un grand « nous », de tous ceux et celles qui veulent repenser le Québec autrement que dans son cadre actuel d’inégalités, de discriminations et de destruction de l’environnement. Dit autrement, l’émancipation nationale est un projet de société, et non la défense d’une « identité » crispée.

On se souviendra qu’il y a à peine quelques mois, QS restait une option très minoritaire. Les médias-poubelles riaient de nous ou nous traitaient de Martiens parce qu’on parlait de la nécessaire transition écologique. Aujourd’hui, même Legault a « découvert » qu’il devait cesser de dire des balivernes. Nous avons gagné ce débat. Nous nous sommes tenus debout et nous avons expliqué à la manière décrispée de Manon Massé que nous avions une option non seulement juste et équitable, mais nécessaire. Nous ne sommes pas encore majoritaires, mais on a avancé.

Et maintenant camarades, c’est ce qu’on va faire dans ce faux-vrai débat. Nous allons nous rallier à une position claire qui s’oppose au projet de Legault, en convergence avec ce qu’ont proposé des syndicats comme la CSN et la FAE, contre toute forme de discrimination dans la société. On va le dire haut et fort. On va laisser les loups hurler. On va aller s’expliquer partout et participer aux résistances contre la discrimination, qui heurte non seulement les minorités, mais qui rabaisse les espoirs et le potentiel de toute une société.

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