Édition du 1er décembre 2020

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Livres

Les futurs du négationnisme

Nous publions un extrait du livre "Fascisme fossile, l’extrême-droite, l’énergie et le climat", du Zetkin Collective. Le livre est publié aux Éditions de la fabrique. Nous avons choisi une partie du chapitre "La mort tient le volant" où on nous explique les différentes formes du climato-négationnisme, pages 293 à 300. (PTAG)

Le sociologue Stanley Cohen a distingué trois formes de négationnisme : libéral, interprétatif et implicatoire. Si quelqu’un affirme qu’une mauvaise chose ne s’est jamais produite alors que si son déni est littéral ; s’il admet qu’elle s’est produite mais ne reconnaît pas ou sous-estime son importance, il est interprétatif. La troisième forme et la plus insidieuse : ici, les faits et leur gravité sont connues mais n’entraînent aucune réaction. La connaissance du problème importe peu, c’est l’obligation d’intervenir qui est supprimée à travers tel ou tel procédé cognitif. Dans Living in Denial Kari Mari Norgaard montre comment, dans les pays capitalistes développés, le climato-négationnisme implicatoire a été la réponse généralisée.

Le négationnisme dont nous avons longuement parlé, celui de l’AIE (appareil idéologique d’État) climato-négationniste et de l’extrême droite, relève des deux premières catégories que l’on peut, pour simplifier, regrouper sous le qualificatif « littéral ». Son expansion au cours des dix dernières années nous laisse face à une énigme. Comment expliquer cette régression de l’implicatoire vers le littéral ? Si les pays européens ont « vécu dans le déni » pendant des décennies, tout en déclarant être conscients du problème, pourquoi ce ralliement à sa version la plus ignorante ?

Le réchauffement a une temporalité déterminée : sans intervention, il s’aggrave. Un savoir rudimentaire inclut la conscience de la non-linéarité de cet effondrement. Contrairement aux atrocités décrites par Cohen, le négationnisme climatique ne concerne pas un événement du passé (l’esclavage, le génocide) ni une réalité stable (violations des droits de l’homme), mais une spirale qui connecte le passé, présent et le futur à travers des mécanismes non négociables d’ordre biochimique et physique. Ceci confère une instabilité particulière au déni implicatoire. Les contradictions s’accumulent en son sein comme la vapeur dans une cocotte-minute. Une façon de s’en sortir est donc de dire : continuons comme avant, car le problème n’existe pas (ou n’est pas si grave, contrairement à celui de l’immigration).

Un commentateur allemand faisait remarquer que la réorientation de l’AFD, (parti d’extrême-droite allemand) de la question des réfugiés vers celle du climat, correspondait à une évolution « du parti de la peur vers le parti du soulagement. En niant le changement climatique anthropogénique, il libère les gens de la pression du changement. Avion, viande, moteur à combustion - plus aucun problème ! » L’extrême droite offre la possibilité aux gens de continuer à vivre comme ils l’ont toujours fait en s’épargnant les conflits psychiques croissants du négationnisme implicatoire dans un monde toujours plus chaud

Le négationnisme implicatoire engendrerait donc la solution d’extrême droite. Mais rappelons-nous cette autre particularité de la crise climatique : il ne s’agit pas d’un crime perpétré par un État, dont la violence est immédiate et tangible. Lorsque les scientifiques ont exposé pour la première fois le réchauffement climatique au gouvernement des pays capitalistes développés, ils n’incriminaient pas tel ou tel dictateur mais le substrat matériel du mode de production capitaliste tel qu’il existait depuis un siècle. Comment ces États pouvaient-ils réagir à ça ? De manière irrationnelle. Adorno définit la rationalité comme l’organe de l’ajustement à la réalité. Un organe dont les classes dominantes sont apparemment dépourvues.

Au milieu de l’été caniculaire 2018, l’Agence internationale de l’énergie rendait compte du fait qu’à l’échelle mondiale, les investissements dans les énergies fossiles n’ont pas seulement continué, mais leur part relative par rapport aux énergies renouvelables s’est accrue : 59 % de tout le capital injecté dans la production d’énergie est dirigé vers le pétrole, le gaz et le charbon. Trente ans exactement après le témoignage d’Hansen, il est irrationnel de maintenir en activité des infrastructures qui brûlent des énergies fossiles. Il est encore plus irrationnel d’en construire de nouvelles. Accroître le taux d’investissement est sans doute le summum de l’irrationalité.

Le moteur principal de cette spirale et l’accumulation du capital. Sa logique compulsive est résumée par une équipe de scientifiques australiens : « Aussi longtemps que cela reste financièrement optimal, les producteurs d’énergies fossiles ont intérêt à exploiter leurs réserves rapidement et à continuer l’exploration, en conflit direct avec les efforts d’atténuation du changement climatique. » Les États capitalistes accélèrent cette logique au travers d’entreprises publiques – Petrobas, Equidor – et en graissant les rouages des entreprises privées. Tous se comportent de cette façon, qu’ils respectent la climatologie ou non. Aucun n’a jusqu’ici entrepris une liquidation du capital fossile primitif. En 2017, le chantre canadien du climat Justin Trudeau a déclaré devant un rassemblement de dirigeants du pétrole et du gaz à Houston « qu’aucun pays qui trouverait 173 milliards de barils de pétrole ne les laisserait sous terre. [Applaudissements.] Nous allons développer cette ressource. Notre job est d’assurer que ce soit fait de manière responsable, sécurisée et durable. » - c’est le job des États capitalistes.

Le négationnisme implicatoire est la psychologie de la gouvernance climatique capitaliste – consistant, nous dit Cohen, en un vocabulaire toujours plus fourni et alambiqué pour réduire le fossé psychique et moral entre ce que l’on sait et ce que l’on fait ». Legreenwashing est sa forme de postvérité. La compagne publicitaire lancée en 2018 par ExxonMobil pour promouvoir ses biocarburants à base d’algues est un modèle du genre : elle promet « le carburant à faibles émissions du futur » qui sera produit par une « machine verte fantastique ».

Ici, l’extrême-droite négationniste ne représente pas tant une déviation qu’une réconciliation. Elle invite à adapter le discours officiel à la pratique économique. Elle qui aime se vanter de « dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas », en rendant le négationnisme littéral, « dit et pense [tout] ce que d’autres font [tout bas] ». La Norvège, qui bat en la matière des records d’hypocrisie, est la terre sacrée de cette réconciliation.

L’extrême-droite agit de la même manière sur le terrain de l’immigration, en déclarant par exemple vouloir fermer des frontières qui sont en réalité déjà fermées. Des chercheurs ont théorisé la présence permanente des partis d’extrême-droite dans la politique européenne comme une « pathologie normale », ce à quoi le politicologue Cass Muddle a répondu de façon très pertinente en inversant la formule : ils représentent plutôt une normalité pathologique. Ils partagent « la ligne des tenants des idéologies dominantes » et prônent leur radicalisation ». Ils s’expriment cette normalité en tant que volonté. Cela s’applique au climat comme à la race.

Le phénomène n’est pas nouveau. « Depuis plus de 30 ans se dessine au sein des masses, dans les pays hautement industrialisés, une tendance à s’en remettre à la politique de la catastrophe plutôt que de poursuivre des intérêts rationnels, au premier chef desquels la conservation de sa propre vie. »

Cette tendance a produit des générations d’irrationalités, qui n’ont pas éclos dans des cerveaux dysfonctionnels ; les individus proto-fascistes ne sont ni malades, ni psychotiques, mais « souvent, du moins superficiellement, mieux « adaptés » que les individus qui n’ont pas de préjugés ». Selon une intuition un peu déconcertante d’Adorno, la rupture avec la réalité est causée par la réalité elle-même qui la détermine. Dans une économie fossile, allumer son poêle à charbon, prendre sa voiture pour aller au travail ou l’avion pour partir en vacances et acheter des actions d’entreprises pétrolières sont des comportements rationnels. C’est la totalité qui est irrationnelle. Elle ne peut plus s’ajuster à la réalité qu’elle produit et rompt avec elle, d’une manière ou d’une autre, ce qui affecte nécessairement les individus : « Les gens sont inévitablement aussi irrationnels que le monde dans lequel ils vivent. »

Dans « ce monde entraîné vers la catastrophe », « l’opinion pathique » doit être « décelée dans l’opinion normale ». Un diagnostic qui se vérifie depuis le début de la crise climatique : la reproduction du capital fossile en tant que telle secrète des idéologies climato-négationnistes et autres pathologies irrationnelles.

Combien de temps cela peut-il encore durer ? « La climatologie n’aura bientôt plus de contradicteurs. » Le climato-négationnisme littéral est-il voué à disparaître, obligeant l’extrême-droite à embrasser le nationalisme vert, comme l’avance Naomi Klein dans Plan B pour la planète ? Les données présentées ici ne vont pas dans ce sens. Surtout, supposer un lien de cause à effet entre le degré catastrophique du réchauffement mondial et sa reconnaissance par l’extrême-droite, c’est faire un pari sur la rationalité. Selon cette hypothèse, quand les négationnistes verront leurs maisons brûlées, ils ouvriront les yeux – de la même façon qu’un raciste changerait opinion en passant du temps avec des personnes noires ou arabes. Des prises de conscience sont possibles. Mais la règle est plutôt que les fantaisies et préjugés de ce genre « se rendent totalement indépendants de l’interaction avec la réalité », car leur fonction première est de servir les besoins psychologiques de ceux qui les promeuvent. Rien ne garantit que l’expérience vienne les bousculer.

Les feux de forêts sont un bon exemple. « L’Amazonie n’est pas en train de brûler, elle n’est pas en train de brûler du tout », déclarait le ministre brésilien des Relations extérieures le 4 septembre 2019. Au moment où VOX (parti de l’extrême-droite espagnole) démantelait la zone à faibles émissions à Madrid, les pompiers luttaient pour contenir les flammes des pires incendies de la décennie dans la région. Alors que la Californie brûlait, en août 2018, Donald Trump rejeta la faute sur les régulations environnementales et, tandis qu’en Australie des millions d’hectares de forêts et de brousse partaient en fumée, fin 2019, il se trouva toute une cohorte de ministres, de politiciens et de commentateurs de droite pour nier tout lien avec le changement climatique. Ces événements ont suscité la panique et la colère un peu partout, mais pas à l’extrême droite. Sa capacité à se détacher de cette réalité ne montre aucun signe de fléchissement ; la vie digitale et le nouveau conspirationnisme l’ont au contraire étendue.

Les paramètres du négationnisme peuvent bien sûr varier, il est même probable que ce soit le cas au cours des étapes tardives de la crise. On l’a vu, l’augmentation des nuages de fumée a poussé une partie de l’extrême droite à accepter la réalité du réchauffement tout en niant ses forces motrices, ou ses conséquences : oui, le réchauffement climatique existe, mais il n’est pas à cause des événements météorologiques extrêmes ; il n’engendre pas de migration ; il n’y a pas d’urgence ; Greta Thunberg est une hystérique, etc. – des formes de climato-négationnisme secondaires qui semblent avoir un avenir. Le fatalisme en est une autre variante : on ne peut rien y faire, brûlons autant d’énergies fossiles que possible, tant qu’il est encore temps. Le négationnisme peut tendre vers un nihilisme climatique. Un grand nombre de combinaisons est possible. Plus la crise s’approfondit, plus il se déploie jusqu’à s’affirmer de manière agressive.

Les vases communicants de la gouvernance dite climatique capitaliste et du climato-négationnisme semblent donc avoir encore de belles années devant eux. Un nationalisme vert pro-business à la Salvini pourrait aussi évoluer, et les technologies d’émissions négatives dessiner une nouvelle frontière.

Nigel Farage et Donald Trump ont tous deux joué avec l’idée de planifier de planter « mille milliards d’arbres » pour absorber le dioxyde de carbone, une alternative à l’atténuation des émissions promues par Shell et d’autres. Où plantera-t-on tous ces arbres ? Sur les terrains de golf de Donald Trump ? L’expérience des mécanismes flexibles suggère que les sacrifices seront plutôt assumés par d’autres, comme ces fermiers ougandais forcés de quitter leurs terres au nom de la « compensation carbone » de pays comme la Suède qui réquisitionnent ces terres pour des plantations. Il va sans dire que ces mesures ne seront en aucun cas durables. Mais c’est là qu’existe une ’ouverture pour la résistance.

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