Édition du 19 mai 2020

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Éducation

Lettre à Line Beauchamp : une déclaration grave et irresponsable

Madame la Ministre Line Beauchamp,

Votre déclaration du 11 avril, qui pousse les directions des collèges à forcer la reprise des cours malgré les votes de grève est grave et irresponsable. Tout citoyen devrait s’en inquiéter, qu’il soit pour ou contre la grève étudiante, qu’il soit pour ou contre la hausse des frais de scolarité.

Premièrement, elle est grave et irresponsable car elle incite à des rapports de force localisés et quotidiens entre grévistes et non grévistes. Et nécessairement, inévitablement, de tels rapports de force pourront dégénérer et provoquer des victimes de part et d’autre. Or, quel est le mandat d’un ministre de l’éducation sinon d’assurer les meilleures conditions possibles pour que les étudiants, les professeurs et le personnel non enseignant puissent prendre les chemins de l’école sereinement, sans danger pour leur personne ?

Dans un contexte où une assemblée souveraine qui a voté la grève essaie de faire valoir ses droits par un blocage des établissements scolaires, le forçage de la reprise constitue tout sauf de bonnes et harmonieuses conditions d’enseignement. La délégation de vos prérogatives à des instances inférieures par refus de prendre vos responsabilités atteint un degré potentiellement criminel.

Deuxièmement, votre déclaration est grave et irresponsable pour notre démocratie, parce que le message envoyé aux étudiants qui ont voté la grève est le suivant : « Vos assemblées et les codes procéduraux qu’elles respectent, vos délibérations publiques, vos réflexions, vos prises de parole, vos voix dûment comptabilisées ne valent rien ».

Pour un gouvernement démocratique, sensé défendre avant toute chose la valeur des processus démocratiques, envoyer un tel message est totalement catastrophique. Alors même que l’on se plaint du manque de participation de la jeunesse lors des élections, alors même que l’on se plaint de son apathie, voici que vous l’ignorez avec un outrageant mépris au moment où elle s’engage politiquement. Voici qu’au moment où elle s’exprime et s’organise, vous la réprimez et la bâillonnez. Voici qu’au moment où elle multiplie les propositions constructives, vous l’infantilisez et ne daignez même pas lui répondre.

Quelle image des processus démocratiques ces jeunes adultes vont-ils avoir, et par la même occasion nous touTEs qui sommes derrière eux ? Voudrait-on pousser toute une génération vers le cynisme, la résignation morbide et la radicalité que l’on ne ferait pas autrement...

Troisièmement, votre déclaration est grave et irresponsable parce vous avez ajouté en passant que 35% des étudiants en grève, ce n’est pas suffisant pour constituer un poids significatif dans l’interruption de la session. Vraiment ? Si 35% d’un groupe uni derrière une cause n’a aucune légitimité, que dire de tous ces gouvernements provinciaux et fédéraux qui sont portés au pouvoir avec des taux plus ou moins semblables ? En démocratie, 35% d’un groupe qui s’unit derrière une cause, ce n’est pas rien : c’est amplement suffisant pour constituer un interlocuteur qui mérite qu’on l’écoute et qu’on dialogue avec lui.

Et puis, que dire de votre stupéfiante idée selon laquelle ceux qui ont voté contre la grève ne sont pas tenus de respecter des grèves votées à la majorité ? Si l’on suit ce raisonnement, ce sont carrément les bases des équilibres démocratiques que vous sapez ! Car pourquoi obéirai-je aux lois des conservateurs si j’ai voté pour les nouveaux démocrates ? Et pourquoi obéirai-je aux décrets des libéraux si j’ai voté pour les représentants des autres partis ? Dans une rhétorique consternante d’aveuglement, c’est un véritable appel à la sécession civile que vous avez lancé. Prenez garde qu’on ne vous prenne aux mots !

Enfin, quatrièmement, votre déclaration est grave et irresponsable parce que vous y réaffirmez avec une effronterie sans borne le mensonge selon lequel les étudiants grévistes sont en « boycott » plutôt qu’en grève. Mais si la grève étudiante n’est ni protégée ni encadrée par la loi québécoise, faut-il vraiment s’en vanter et le mettre à profit de la plus mesquine des manières ? Dans un pays démocratique, peut-on être fier de ne pas accorder le droit de grève à des individus qui par ailleurs versent des cotisations obligatoires aux associations qui les représentent et aux centrales dans lesquelles ces associations sont affiliées ?

Faut-il vous rappeler que le droit de grève est fondamental en démocratie, et que pour le bien même des institutions et de la justice sociale, il faudrait l’accorder à toute entité qui pourrait s’en prévaloir ? Faut-il vous rappeler que la démocratie est constituée de pouvoirs et de contre-pouvoirs, et que le pouvoir exercé par un gouvernement n’est légitime que tant que celui-ci accorde une certaine attention aux contre-pouvoirs lorsqu’ils se manifestent à lui ?

Grave et irresponsable, votre déclaration l’est donc parce qu’elle ignore volontairement cette essence fondamentale de la démocratie.

Au fond, c’est la voie de l’autoritarisme paternaliste et de l’individualisme exacerbé que vous avez choisie. La voie de la petitesse. La voie de la gangrène et du déchirement social.

Mais soyez-en avisée : par la même occasion, vous déplacez le mouvement étudiant sur un terrain très glissant pour vous et vos collègues du gouvernement. Car ce n’est plus pour l’accessibilité aux études supérieures que les gens vont se battre, mais pour des principes ô combien plus fondamentaux et fédérateurs : celui de la grève et de la souveraineté des assemblées démocratiques. Et ce que vous provoquez, ce que vous attisez, ce que vous réveillez : c’est le spectre d’une grève sociale généralisée.

Bien cordialement,

Joan Sénéchal
Professeur de philosophie contre la hausse

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