Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

La légèreté comme prière !

Deux fois, je me suis rendu sur place. Il fallait que je « checke ça », comme on dit chez nous. À cet endroit précis de Montréal, où les saisons d’ordinaire se déposent avec la nonchalance des touristes, une autre météo s’était installée. Un front lourd, épais, presque gras. Des prieurs et des anti-prieurs, deux cortèges dressés face à face, séparés seulement par la mince écluse d’une police elle-même traversée par l’ambiguïté des directives. On aurait dit qu’une guerre ancienne, tribale, souterraine, venait soudain remonter à la surface.

Une petite guerre civile se jouait là, en plein centre-ville de Montréal. Des slogans claquaient comme des gifles, des drapeaux québécois s’empêtraient dans le vent en brandissant l’idée d’une identité menacée, tandis que, de l’autre côté, on appelait à la prière avec la conviction que seul un geste vers Dieu pourrait arrêter les massacres à Gaza. Dans les deux camps, personne n’écoutait personne, parce que personne ne s’adressait réellement à l’autre.

Et pourtant, tous vivent sous le même ciel, respirent le même air. Leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, ou du moins le même système scolaire. Ils versent les mêmes impôts et, comble d’ironie, empruntent souvent le même itinéraire pour affirmer une solidarité censée les unir autour d’une noble et juste cause. Mais la prière des uns a semblé dresser un mur d’incompréhension chez les autres. Peut-être cette ferveur exhibée sur la voie publique a-t-elle ravivé, chez certains, les échos d’un passé traumatisant dans leur rapport à l’institution religieuse.

Ce n’était sans doute pas la seule explication. Dans le camp des anti-prières de rue, quelques musulmans eux-mêmes s’opposaient à cette démonstration de la foi, lassés de la religion affichée et obligatoire dans les pays qu’ils avaient quittés. Et dans le camp des prieurs, des non-musulmans formaient une sorte de cordon, soucieux d’assurer la sécurité du rassemblement. Les choses, en vérité, ne sont jamais aussi tranchées que certains chroniqueurs veulent bien le faire croire.

Et moi, je suis là, oscillant d’un groupe à l’autre. Je me sens à la fois pleinement des leurs, de tous les leurs, et pourtant étranger à ce communautarisme religieux et idéologique qui se joue devant mes yeux, comme si la scène m’absorbait tout en me rejetant hors d’elle. Si, avant de prier, les prieurs m’avaient demandé mon avis, j’aurais sans doute conseillé de ne pas le faire. Pour cinq raisons, qui n’ont rien à voir avec la laïcité comme telle, puisque la laïcité concerne d’abord les institutions de l’État et non les citoyens dans l’espace public :

1- Prier à l’heure dans un espace publique, ce n’est pas une obligation religieuse.
2- L’espace public devient un obstacle pour la circulation des passants, même si la prière ne dure pas longtemps.

3- Une telle démonstration ouvre la voie à des partis politiques, des médias et des groupes identitaires, de droite et d’extrême droite, qui n’attendent que cela pour instrumentaliser le geste à des fins autrement moins nobles que la solidarité avec la Palestine. Ces prières de rue ont ouvert la voie à un populisme de trottoir !
4- La cause palestinienne mérite une stratégie de lutte plus intelligente et plus rassembleuse.

5- En définitive, ces démonstration n’ont fait que nuire davantage aux musulmans qui souffrent déjà d’une presse souvent hostile et de préjugés tenaces qui n’attendent qu’un prétexte pour se raviver.

Mais personne n’a frappé à ma porte. Résultat : la lourdeur était telle devant la basilique Notre-Dame qu’elle semblait descendre du ciel en plaques de plomb. Oui, ça sentait la crise, celle qui traverse une civilisation lorsque les hommes ne savent plus se reconnaître.

Dans la scène devant moi, j’entendais deux discours communautaristes qui ne peuvent que nuire au vivre-ensemble. D’un côté, les identitaires qui le disent sans détour, pas besoin d’immigrants, surtout pas de musulmans, pour faire le Québec et la souveraineté du Québec. De l’autre, j’entendais : pas besoin de non-musulmans pour défendre la cause palestinienne. Certes, ces deux discours demeurent pour l’instant minoritaires, mais ils tendent à prendre de plus en plus de place dans les narratifs ambiants.

Et pourtant, au milieu de ce théâtre divisé par un rideau de fer, un détail minuscule attira mon attention. Dans le camp des anti-prières de rue, une seule personne portait le même keffieh palestinien que beaucoup de prieurs arboraient. Le même tissu, les mêmes motifs, la même mémoire en étoffe. Un signe partagé, visible comme une ironie silencieuse. C’est ce fil ténu, presque imperceptible, qui m’a inspiré la scène qui suit, scène que, j’ose croire, je n’ai pas entièrement inventée.


« Puis-je me joindre à vous ? » La question paraît anodine, banale. Et pourtant, elle résonne dans l’air comme une note claire au milieu du bruit du monde. Elle surgit sur un trottoir, à quelques pas d’une basilique, où un groupe d’hommes s’apprête à prier. Les tapis sont étendus, les visages tournés vers la même direction. Le temps se suspend, un souffle collectif s’organise. Et voilà qu’un homme, d’apparence non musulmane, probablement de culture chrétienne, s’avance et pose cette question : « Puis-je me joindre à vous ? ». Il voulait simplement placer un mot inattendu dans un moment et un endroit tout aussi inattendus.

Ce geste léger n’a rien d’un hasard. Il vient d’une conviction profonde, seule la légèreté peut sauver le monde. Plus qu’une conviction, c’est un savoir-vivre, le sien. Le mien.

La lourdeur a envahi les existences, alourdissant chaque geste, chaque pensée, chaque émotion. Depuis que la terre est devenue une propriété, l’humanité s’est perdue. Elle a cessé d’habiter le monde pour le posséder. Avant, la terre était un jardin ; elle n’avait pas besoin de barbelés, de titres ni de trottoirs. Mais un jour, l’homme a voulu marquer son territoire, tracer des frontières, dresser des murs. Alors la pesanteur s’est installée. À partir de là, tout s’est mis à peser, le regard, le jugement, la peur, le besoin de dominer. Le ventre a pris le pouvoir sur le cerveau. Le désir a remplacé la paix. L’esprit, encombré de convoitises, ne sait plus s’élever. Il faut redevenir léger.

La légèreté, pourtant, n’est pas une fuite. Elle n’est ni renoncement ni oubli. C’est un mouvement intérieur par lequel on se défait de la lourdeur des certitudes, de la gravité stérile des convictions qui se veulent absolues. Être léger, c’est comprendre sans vouloir posséder. C’est respirer sans retenir son souffle. C’est dire sans chercher à avoir raison. C’est sourire et faire sourire quel que soit la situation. La légèreté libère l’âme de la nécessité d’avoir toujours le dernier mot. Elle rend le monde plus poreux, plus disponible à l’imprévu. C’est dans cet esprit que l’homme a posé sa question, « Puis-je me joindre à vous ? ». La phrase a glissé sur le groupe comme une brise. Certains ont souri, d’autres ont ri. Tous ont été surpris. La lourdeur aurait voulu qu’il y ait tension, méfiance, justification. Mais la légèreté a pris le dessus.

« Bien sûr, avec plaisir », ont-ils répondu, presque d’une seule voix. Presque, l’unanimité serait trop belle. De tous ces hommes, un seul a signifié son désaccord en se retirant du groupe, « Prier avec un mécréant, jamais », a-t-il chuchoté avant d’aller prier seul quelque part sur un autre trottoir. L’un des hommes s’est avancé pour expliquer à celui qui voulait se joindre à eux que sa prière serait mieux reçue s’il faisait d’abord les ablutions d’usage et prononçait une petite phrase, une simple clé d’entrée vers le divin. L’homme demanda s’il pouvait prier à sa façon, en se tenant auprès du groupe « Je ne veux pas me convertir, je veux juste me joindre à vous avec ma propre prière pour Gaza ». Devant cette drôle de demande, un autre homme a lancé « Vous n’avez aucunement besoin de notre permission, le ciel est à Dieu, le trottoir est à tous ».

L’homme ne s’attendait pas à cette ouverture. Il n’avait pas prévu la bienveillance. Dans son esprit, il voulait engager un petit débat sur la pertinence de prier dans un lieu de passage, par une question légère. Et voilà que la réponse l’est tout autant. Il voulait peut-être souligner, d’une façon douce, une incongruité. C’est l’humanité qui lui a répondu. Le voici debout à côté de ces hommes qui se prosternent dans la même direction.

Un détail, pourtant, explique peut-être la douceur de cette scène. L’homme portait un keffieh palestinien. Il était venu, comme eux, manifester pour Gaza. Il partageait leur peine, leur colère, leur solidarité. La prière et la protestation se rejoignaient, l’une tournée vers Dieu, l’autre vers la justice. Dans cet entrelacement de gestes, la frontière des croyances s’est dissoute, ne laissant place qu’à une fraternité d’intention. Et cette fraternité, fragile mais réelle, avait la légèreté du vent sur les visages.

Le soir, dans son lit, l’homme n’était pas devenu musulman. Il ne s’était converti à rien d’autre qu’à la légèreté. Il se sentait simplement plus vivant, plus léger d’avoir parlé, d’avoir osé, d’avoir rencontré des regards. Il avait mis des prénoms sur des inconnus, et cela suffisait à rendre le monde moins lourd.

Il avait compris quelque chose d’essentiel. On ne connaît pas les gens avec qui l’on marche tant qu’on ne leur parle pas. Et pourquoi pas, par la même occasion, partager leur douleur et leur espérance, le temps d’une prière. Rien n’ouvre mieux un cœur qu’une question inattendue, posée sans calcul, avec cette élégance de l’esprit qui sait sourire là où d’autres s’indignent.

Quant à ces hommes qui priaient, ils ont assuré à cet homme que par leurs prières, ils n’avaient nullement l’intention d’instituer une habitude, encore moins une tradition. Leur prière sur le trottoir n’était qu’une coïncidence, une rencontre entre l’heure de la manifestation et celle de la prière. Certes, rien ne les obligeait à le faire là, dans un lieu de passage, même pas la religion. Mais ils se sentaient tellement impuissants devant Gaza, il ne leur restait qu’une prière comme slogan de solidarité.

L’un d’eux ajouta : « Chaque manif dans le monde pour Gaza, c’est déjà une prière, et chaque prière, c’est une marche, une manière de dire notre solidarité pour que l’horreur s’arrête et que la paix revienne, inch’Allah. Tu nous demandes si tu peux te joindre à notre prière… mais regarde, juste en portant ce keffieh sur toi, tu es déjà avec nous, et nous, on est avec toi. Voilà, la messe est dite, non ? », à ces derniers mots, l’homme n’a pu s’empêcher de rire à haute voix.

Pour ajouter à la légèreté, il fit une suggestion, « Regardez donc, juste à votre droite, y’a un lieu de prière, une basilique qui reçoit pas mal plus de touristes que de gens qui viennent vraiment prier. À la prochaine manif, moi je vous dirais de demander à l’archevêque de Montréal s’il peut vous laisser entrer pour faire votre prière là. Il s’oppose pas pantoute à ce que vous priez, il est même venu en personne vous donner sa bénédiction. Rappelez-lui donc que le mot Allah, c’est juste la traduction du mot Dieu, le même pour les chrétiens, les musulmans pis les juifs. Et tant qu’à y être, vous pourriez même lui proposer de se joindre à vous »

Dans les paroles de cet homme, la légèreté comme prière retrouvé sa place, la plus inattendue.

Mohamed Lotfi
13 Novembre 2025

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