Édition du 8 juin 2021

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Amérique centrale et du sud

Massacre du Jacarezinho : stop aux exécutions sommaires dans les favelas du Brésil !

Passer du deuil á la lutte pour mettre fin aux massacres dans toutes les favelas du Brésil et pour demander des comptes aux génocides Castro et Bolsonaro, qui doivent payer pour leurs crimes.

ISRAEL DUTRA ET THIAGO AGUIAR, 8 MAI 2021

Un bain de sang, une exécution sommaire : il n’y a pas d’autres mots pour décrire le massacre qui a eu lieu jeudi dernier (6 mai) dans la communauté de Jacarezinho, à Rio de Janeiro. Cette opération insensée a fait régner la terreur sur toute la communauté, et même dans le métro. Invasions de domicile, sang partout, non-respect de toute légalité : les familles du Jacarezinho relatent la barbarie des évènements. À ce jour, le nombre de victimes s’élève à 28, et l’OAB (Ordre des Avocats du Brésil) et les militants des droits de l’homme se battent encore pour que l’identité des victimes des victimes. C’est l’opération la plus meurtrière, le plus grand massacre de l’histoire de Rio de Janeiro, qui a pourtant connu des massacres comme ceux de Vigário Geral (1993) et de Baixada Fluminense (2005).
L’invasion du Jacarezinho a ignoré l’injonction du STF (Tribunal Fédéral Supérieur) qui interdit les opérations policières dans les favelas durant la pandémie. Indigné, Fachin, ministre du STF, évoque une possible "exécution arbitraire". Les organisations du mouvement noir, des droits de l’homme et les associations d’habitants des favelas ont immédiatement condamné l’opération, attribuant la responsabilité du massacre au gouvernement de Rio de Janeiro et à la Police Civile. Dès jeudi soir, les habitants sont spontanément descendus dans la rue pour protester et demander justice.

Le modèle d’opération trouve ses racines dans la gestion politique des "opérations anti-trafic" dans les favelas et les quartiers pauvres de Rio de Janeiro, initialement mise en œuvre par le désormais ex-gouverneur (il a été destitué pour corruption) Wilson Witzel. Expression de la décadence de la caste politique de Rio, Witzel a été démis de ses fonctions en moins de deux ans, mais non sans laisser un héritage de truculence et de mort. C’est à un meeting de Witzel qu’une plaque commémoratrice de Marielle Franco a été brisée ; c’est Witzel qui a popularisé l’expression "visez la tête" pour inciter les polices à des exécutions sommaires, qui commandé l’opération tragique d’Angra dos Reis lors de laquelle un groupe chrétien a été mitraillé d’un hélicoptère de la police et qui a commémoré, comme dans un stade de football, la mort d’un jeune désorienté lors d’un détournement de bus sur le pont Rio-Niterói. Son remplaçant, Claudio Castro, a non seulement approfondi la ligne agressive de la poursuite du génocide des jeunes noirs et pauvres de la périphérie, mais s’est aligné encore plus sur Bolsonaro pour défendre ce projet de gestion de la sécurité publique - qui n’est autre qu’une véritable guerre contre le peuple.

Comme l’ont écrit Patrick Veiga et Daniel Costa, dénonçant la nature raciste et génocidaire du massacre :

" L’État persiste dans son projet raciste et génocidaire. Pas besoin d’aller très loin pour se reconnaitre l’évidence : certainement la plupart des morts de cette opération sont des personnes noires. Ils veulent effacer notre identité et ’imposer l’idée que tout habitant noir d’une favela est un criminel potentiel. Nous verrons dans les prochains jours tous ceux qui ont été tués aujourd’hui être qualifiés de "suspects". C’est ainsi, même avec des vidéos montrant la police envahissant les maisons et plusieurs rapports d’abus et de meurtres de personnes innocentes par la police. Même si la peine de mort n’existe pas au Brésil, l’État tue consciemment nos perspectives, nos rêves et nos corps.
La déclaration de la police est révélatrice : "il n’y avait pas de suspects, il y avait des criminels". Il s’agit clairement d’un jugement sommaire, sans le droit à un procès et à une défense ample. L’opération, qui devait permettre d’arrêter 21 enquêteurs, a fait 25 morts, n’en a arrêté que six et en a blessé des dizaines".

La guerre des récits le jour suivant est un point de repère de la lutte politique. D’une part, le mouvement noir, des habitants du bidonville, a réagi par des actions décidées : le matin, une banderole parcourait déjà les principales rues de la communauté, dans une marche des mouvements et des leaders qui a rassemblé environ 200 personnes avec le slogan "Arrêtez de nous tuer. Dans la soirée, l’acte a pris de l’ampleur, avec près de deux mille personnes, principalement de la communauté, beaucoup de jeunes et de femmes noires, et acquis un large soutien, une grande répercussion et la sympathie populaire. Étaient lá, le matin comme le soir, des dirigeants du PSOL comme Renata Souza, Dani Monteiro, David Miranda, Josemar Carvalho et Patrícia Félix, ainsi que des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire tels que Juntos, Emancipa, UJR, Afronte, Rua, LPJ, et d’autres partis de gauche. Le mouvement des mères a également organisé une manifestation devant l’hôpital Souza Aguiar, exigeant la libération immédiate des corps et l’identification des victimes.

D’autre part, une partie du bolsonarisme s’est manifestée pour défendre l’action de la police. Le vice-président Hamilton Mourão a déclaré à la presse que les personnes tuées lors de l’opération étaient "tous des bandits".

La responsabilité n’est pas seulement celle du gouverne

ur Claudio Castro. En tant que fidèle de Bolsonaro, il est en phase avec les miliciens et ceux qui agissent contre le peuple. La veille, la rencontre entre le président et le gouverneur a montré l’évidence : un accord entre les deux pour imposer, au prix de vies humaines, un changement d’axe de la discussion générale - pour Bolsonaro, il est plus intéressant de polariser autour de la soi-disant sécurité publique que du véritable chaos que traverse le pays. Nous sommes au bord d’un black-out vaccinal, l’économie est en crise et Bolsonaro est acculé par une CPI (Commission Parlementaire d’Enquête) sur les responsabilités dans la gestion de la pandémie.
La politique de la soi-disant "guerre à la drogue" montre l’échec de ce type d’action policière, qui finit par avoir pour seul objectif la perpétuation du génocide contre les pauvres et les noirs. Le moyen de faire face au génocide dans ses multiples dimensions - la pandémie incontrôlée et les massacres contre les Noirs dans les favelas et les périphéries du Brésil - est d’organiser des protestations et d’exiger des gouvernements de rendre compte des crimes qu’ils commettent.

La marche pour la justice de Jacarezinho a été une réponse énergique, capable de faire rayonner l’espoir de la révolte. Le 18 mai, il y aura un an que l’adolescent João Pedro a été assassiné à São Gonçalo, une date que les membres de la famille et les mouvements sociaux veulent marquer comme un chapitre de la lutte pour la justice. Le mouvement noir, dans diverses régions du pays, appelle à un calendrier de luttes, qui prévoit de nouvelles manifestations ce week-end et une journée les 13, 18 et 22.

Il faut transformer le deuil en lutte pour mettre fin aux massacres dans toutes les favelas brésiliennes et pour rendre responsables les génocidaires Castro et Bolsonaro, qui doivent payer pour leurs crimes. Le député fédéral David Miranda (PSOL-RJ) a présenté la demande de destitution du gouverneur Castro pour sa responsabilité dans le massacre le plus meurtrier de l’histoire de l’. La gauche sociale et le PSOL doivent soutenir de manière décisive les initiatives du mouvement noir et l’auto-organisation des territoires, des quartiers et des favelas. Ce n’est qu’avec cette démarche que nous pourrons avancer dans l’unité de la lutte populaire pour vaincre nos ennemis. Le chemin est dans la lutte.

Israel Dutra est un sociologue, membre du conseil national du PSOL et du Mouvement de la gauche socialiste (MES). Il est secrétaire des relations internationales du PSOL.

Thiago Aguiar est docteur en sociologie (USP) et directeur de Revista Movimento.

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