Édition du 19 novembre 2019

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Environnement

Nickel et santé : un mélange détonnant

On ne le dira jamais assez : en termes de santé publique, l’affaire des poussières de nickel est non seulement préoccupante, mais est aussi scientifiquement parlant déjà bien « documentée ». On peut donc légitimement s’étonner des infinies précautions prises par les diverses autorités de la région de Québec pour en minimiser la gravité, et cela tant au niveau de l’existence des poussières de nickel, qu’au niveau de leurs effets sur la santé humaine.

Des données hors de tout doute C’est ainsi qu’on sait hors de tout doute qu’au moins entre 2010 et 2012, la concentration moyenne de nickel a été de 4 à 5 fois supérieures à la norme québécoise en vigueur actuellement (12 nanogrammes par mètre cube) et … 55 fois supérieures à la moyenne des villes canadiennes. Selon les chiffres du Ministère de l’environnement, la concentration maximale de nickel aurait même atteint pendant cette période, le pic de 1670 nanogrammes/m3. Et selon les mesures et analyses effectuées par les citoyens de Limoilou, Véronique Lalande et Louis Duchesne, sur la base de données fournies par le Ministère de l’environnement, elle s’élèverait en moyenne annuelle, à 52 nanogrammes/m3.

Toutes ces évaluations nous montrent qu’il existe donc à Limoilou des concentrations moyennes de nickel très… très au-dessus des normes fixées. On sait par ailleurs que le Ministère de l’environnement disposait de données précises, montrant que ce phénomène peut être daté, puisque l’air de Limoilou ne contenait entre 1995 et 1999 que 10 nanogrammes de nickel par mètre cube. Et que ce n’est qu’à partir de 2000 que les concentrations commencent à s’élever, passant entre 2000 et 2004 à 20 nanogrammes/m3, puis entre 2005 et 2009 à 25 nanogrammes/m3. En rappelant cependant que ce sont juste les particules de 10 microns et moins qui ont été prises en compte dans ces dernières données, soit près de la moitié de toutes les particules en suspension.

Alerte à la santé

De telles concentrations ont-elles un effet sur la santé, et peut-on les mesurer ? Là encore, on dispose déjà d’informations qui donnent plus qu’à réfléchir. Certes en matière de santé publique on ne mesure pas de la même façon la dangerosité d’une maladie infectieuse ou d’une épidémie à celle des maladies dites industrielles ou des pathologies environnementales causés par la présence de produits contaminants ou des poussières toxiques comme le nickel. Mais dans tous les cas, il y a urgence à agir, même si les effets des unes ne se feront pas sentir aussi rapidement que ceux des autres. Dans tous les cas ils peuvent être synonymes à termes de graves déficiences et de morts possibles. Et dans tous les cas, il faut s’attaquer à la source du problème. D’autant plus que des études scientifiques, un peu partout, ne manquent pas d’en cibler les principaux dangers.

Cancérigène

C’est ainsi que l’on sait que le nickel est un agent cancérigène ou potentiellement cancérigène et que, plus les poussières de nickel sont fines, plus elles peuvent se loger en profondeur dans les alvéoles des poumons, sources de troubles respiratoires ou de cancers pulmonaires. On sait encore qu’en plus d’être cancérogène, le nickel est un irritant pour la peau et les voies respiratoires (Cemple et Nikel 2006). On sait aussi que la présence de nickel dans l’environnement a des incidences sur les taux d’hospitalisation pour des troubles cardio-vasculaires et respiratoires (Bell et al. 2009 ; Zanobetti et al. 2009) ainsi que sur les taux de mortalité cardio-vasculaire (Lippmann et al. 2006). On sait même qu’il peut avoir des effets négatifs sur la réussite scolaire des enfants (Zahran et al. 2012). On sait enfin que tous ces effets ont été documentés à partir de concentrations beaucoup plus faibles que celles rapportées dans l’environnement de Limoilou. Il y a donc urgence en la demeure.

Il est vrai que la Direction de la santé publique n’a cessé d’en banaliser la portée. Par le biais de sa porte-parole, Justine Duchesne, elle a rappelé dès le 30 octobre 2012 qu’« il faut qu’il y ait une exposition à long terme pour qu’il y ait des dangers (…) Et encore, ce sont surtout les personnes éprouvant déjà des difficultés respiratoires qui pourraient voir leurs symptômes s’aggraver. » Or plusieurs études récentes s’inscrivent en faux contre cette prétention de relier la dangerosité à la seule durée de l’exposition : elles montrent par exemple qu’on peut établir des corrélations très précises entre les taux de concentration quotidienne de nickel dans l’air et les admissions aux urgences et même les taux de mortalité quotidienne.

De toute façon, en ce qui concerne le cas de Limoilou, les concentrations de nickel –pour le moins 4 fois plus élevées que les normes autorisées—ont été présentes, selon les chiffres du Ministère de l’environnement lui-même, depuis plus… de 10 ans ? N’est-ce pas déjà passablement long ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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