Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Oui tout est possible ou un Projet national pour une nation d'entrepreneur-e-s

Le Projet national, Oui tout est possible présenté au Conseil national du Parti québécois le 21 novembre 2020 opère un tournant par rapport au programme précédent [1] essentiellement sur la question de la tenue d’un référendum dans un premier mandat et secondairement par une redéfinition de la perspective du nationalisme économique sous le nom de démondialisation. Le Projet national se présente sous forme de listes de revendications peu ou mal définies sans qu’une mise en contexte un peu sérieuse accompagne ces revendications.

1. La préparation d’un troisième référendum gagnant

La proposition principale présentée au XVIIe congrès du Parti québécois par Jean-François Lisée reportait la tenue d’un référendum sur la souveraineté en 2022. Loin d’être la condition du retour du Parti québécois sur les chemins des victoires, comme le proclamait le titre du programme, ce refus de faire de l’indépendance un enjeu des élections a démontré l’irrésolution du PQ et a détourné les indépendantistes vers le parti de l’abstention ou vers Québec solidaire. Cette orientation stratégique a conduit le PQ à une cuisante défaite, à un statut de troisième opposition et à la démission de Jean-François Lisée.

Cette défaite péquiste qui faisait suite à une série de reculs importants a alors amené le PQ à s’interroger sur son avenir et à tenir un congrès de refondation. Ce congrès de septembre 2019 a produit une déclaration qui promet de donner la priorité à la promotion de l’indépendance pour répondre aux besoins concrets des Québécois-e-s. Ce tournant, c’est la reconnaissance qu’il porte la responsabilité de l’accumulation de défaites dans la lutte pour l’indépendance, en ayant fait du thème du bon gouvernement provincial l’enjeu des 7 dernières élections [2]. Il devait rompre avec ce provincialisme à courte vue qui ne rapportait plus une rente électorale substantielle s’il voulait envisager une possible reconstruction.

Le PQ promet donc de tenir un référendum dans un premier mandat pour consulter les Québécois-e-s sur leur avenir politique. Il s’engage à « porter cette cause de manière claire, limpide et assumée » [3]. Il s’agit là d’une promesse de rupture avec la pratique du PQ, qui, dans les dernières décennies, avait à répétition évité de faire de la réalisation de l’indépendance l’enjeu principal des différentes élections générales. Il promet également d’utiliser les moyens financiers de l’État « afin de préparer adéquatement le Québec à l’indépendance » [4]. Il propose une série de mesures pour répondre aux questions de la population face à la souveraineté et des mesures pour assurer le respect des résultats du référendum.

On pourrait toujours arguer que la possibilité d’une victoire aux prochaines élections est si mince qu’un tel tournant ne sera pas trop lourd à porter. Mais il reste que la principale faiblesse de ce tournant, c’est qu’elle se fait alors que le projet de société esquissée n’est pas à la hauteur des problèmes rencontrés par la population. L’indépendance ne s’inscrit nullement dans une démarche de libération nationale en rupture avec la domination des multinationales et des États à leur service. Ce manque de perspective s’exprime par la volonté du nouveau chef de continuer de définir le PQ comme une coalition qui sait réunir la gauche et la droite du spectre politique.

2. Démondialisation nationaliste comme perspective

Le Projet national ne fait aucune analyse sérieuse des fondements de la mondialisation capitaliste et de la réalité de la division internationale du travail qu’elle instaure. Il n’oppose pas une autre mondialisation basée sur la coopération internationale des peuples, mais il souligne l’affaiblissement des démocraties nationales au profit de « lieux décisionnels occultes comme Davos » [5]. En fait, la financiarisation de l’économie mondiale, le rôle des banques et des multinationales n’est pas souligné. Le Canada, peut-on y lire y joue à fond dans ce scénario de déconstruction des États-nations comme si toute la politique fédérale, aussi en faveur de la mondialisation soit-elle, ne visait pas à la construction de la nation canadienne au mépris de toutes les réalités nationales existant dans l’État canadien.

Sur la base d’une analyse aussi sommaire, il n’y a pas qu’un simple face à face entre l’oligarchie financière internationale et les peuples du monde. Pour le PQ de Paul St-Pierre Plamondon, il s’agit de compter sur l’intervention de l’État québécois pour favoriser les capacités concurrentielles des entreprises québécoises pour opérer une démondialisation. Soutien gouvernemental à l’investissement, protection des sièges sociaux, allègement des obstacles bureaucratiques et réglementaires, le Projet national est d’élargir la base entrepreneuriale qui va fournir au Québec les entreprises québécoises qui pourront faire leur place y compris sur le marché international.

La prospérité proposée est celle des entreprises capitalistes. L’État du Québec doit également fonder ce projet économique sur une politique de concertation sociale s’appuyant sur des mesures d’intéressement des travailleurs et des travailleuses à la réussite de leurs entreprises. Le Projet ne s’inscrit pas dans une logique d’émancipation sociale de la majorité populaire, mais dans celle d’une consolidation de la classe entrepreneuriale et son ouverture sur le marché international. Dans cette perspective, même le français devient « un facteur unique de différenciation et un avantage concurrentiel. » [6]

Le Projet national parle bien d’assurer la justice fiscale et d’éliminer des abris fiscaux, mais on recherchait en vain des mesures visant la taxation des banques, des entreprises et des patrimoines.

3. Le nouveau contrat social : de la décentralisation à la république

Décentraliser les pouvoirs décisionnels, défendre les droits et libertés des individus et des collectifs dans une perspective de lutte contre le racisme et les discriminations, protéger la liberté d’expression et moderniser l’État québécois, le Projet national dans la définition de ce contrat social est ambitieux.

« Lutter contre le racisme et la discrimination particulièrement dans l’embauche et le logement ; lutter contre le racisme et la discrimination à l’égard des autochtones ; mettre fin au profilage racial ou social, notamment au sein des corps policiers ». Les intentions sont louables. Les moyens restent peu ou pas définis. Toute la problématique est vite expédiée.

La protection de la liberté d’expression dans ce texte ne vise pas l’extrême concentration des médias dans les mains des grands monopoles comme Power Corporation ou Quebecor ou les GAFAM. Elle doit être assurée contre les « groupes militants [qui] souhaitent dicter à la société les mots et les débats qui sont permis en fonction de leur sensibilité personnelle. » [7] Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Projet national rate sérieusement la cible.

La révision des institutions politiques ratisse très large : remplacer la loi des Indiens, instaurer le mode de scrutin proportionnel, instaurer une république avec une présidence élue au suffrage universel, construire avec les Premières nations un nouveau partenariat, le contrat social est esquissé bien superficiellement. La définition de ce contrat est sans doute un vaste chantier, mais ce n’est pas à une constituante élue que la révision des institutions politiques sera confiée, car le texte prévoit « adopter une constitution rédigée par le biais d’un vaste exercice de participation citoyenne ». [8] Ici, plus qu’ailleurs dans ce texte, le travail a été bâclé et les sujets sont plus évoqués que traités.
 
4. Notre identité collective une langue française vivante et une culture rayonnante

Le projet national suggère une série de mesures pour consolider le statut de la langue française comme langue de travail, des affaires, de l’enseignement et de l’administration publique. Pour le PQ, la nation québécoise n’est pas d’abord marquée par un pluralisme national et ethnique bien que le document reconnaît des groupes culturels historiquement constitués aux parcours singuliers comme la minorité anglophone et les peuples autochtones. L’obligation faite aux immigrant-e-s de connaître le français avant leur arrivée au Québec est particulièrement limitative et démontre une méconnaissance de la réalité que prendra l’immigration dans les années à venir.

Toute la démarche sur l’immigration en fait une immigration économique choisie et bien contrôlée. Le « Projet national » défend la sélection méthodique des bons immigré-e-s, particulièrement des travailleurs qualifiés et réduit l’immigration à un marché et l’immigrant-e à un capital humain pour la société d’accueil. Une ouverture est au moins faite à l’accueil des réfugié-e-s, mais la réalité de cet accueil n’est pas définie. Il y a bien sûr de bonnes propositions visant à assurer le succès des Québécois d’adoption. Mais l’approche relève d’une logique de la réussite individuelle et non de la définition du cadre pluriel de la nation et du Québec comme une terre d’accueil.

5. Un nouveau modèle économique pour répondre à la crise climatique. Vraiment ?

Le « Projet national » ne dit pas un mot sur les fondements de la détérioration de l’environnement lié au modèle productiviste capitaliste de production qui a provoqué la crise climatique. La transition énergétique vise à développer une économie verte pour protéger l’environnement et améliorer la balance commerciale du Québec. Si le Projet national vise à réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre pour 2030, ce qui une perspective nécessaire, les propositions pour y parvenir demeurent très générales : électrification des transports diminution des investissements dans les énergies fossiles, développement d’une filière industrielle des véhicules électriques.

La perspective du Projet national pour répondre à la crise climatique passe par la dynamisation de l’entrepreneuriat circulaire dans toutes les régions et le développement d’une culture entrepreneuriale basée sur le développement durable. « Le Québec est une nation d’entrepreneurs… Il est important d’accompagner nos entreprises, particulièrement les plus petites , dans notre marche vers un État vert. » [9] Tout cela en écartant, sans l’expliquer, la nécessaire propriété sociale des ressources naturelles ou des entreprises d’énergies renouvelables pour pouvoir donner à la majorité populaire un quelconque pouvoir de décision sur les formes et les rythmes que devra prendre la transition énergétique. La transition numérique est de la même eau. Elle sera elle aussi centrée sur le soutien gouvernemental aux entreprises.

Si la politique agricole proposée vise « l’indépendance alimentaire », les propositions pour relever ce défi manquent la cible. Tout se résume dans le soutien « aux entreprises agricoles et agro-alimentaires dans la mise en valeurs de leurs productions au Québec et sur les marchés internationaux ». [10] Rien n’est dit sur la réalité agro-exportatrice de l’agriculture et la domination des semenciers et de l’industrie chimique sur l’agriculture d’ici. Rien sur l’importance de la production carnée dans cette agriculture. Tout au plus nous parle-t-on d’une production agricole biologique et diversifiée, sans jamais poser réellement les conditions d’une transformation réelle de l’agriculture.

6. L’État québécois protecteur du tissu social

Aucun diagnostic n’est fait des conséquences des politiques néolibérales qui ont affaibli le système de santé et ont renforcé le caractère inégalitaire et élitiste de l’éducation.

Le  Projet national  du PQ se contente de reprendre quelques revendications démocratiques comme l’accessibilité à l’éducation et aux services de santé. Alors qu’un réinvestissement majeur dans le système de santé s’avère essentiel, le programme se contente de promettre un financement stable en matière de santé, la mise en place d’une politique nationale de prévention et l’intégration à l’assurance-maladie des soins dentaires et visuels. On veut faire de la prévention et la promotion de saines habitudes de vie des pierres angulaires de la stratégie en santé. On ne parle plus de geler l’enveloppe de rémunération des médecins, mais bien de « revoir le financement accordé aux professionnels de la santé dans une logique d’équité » [11]

En éducation, le programme dit vouloir compléter le réseau des CPE , valoriser l’école publique en la finançant plus, mais ce programme se contente de vouloir diminuer graduellement les subventions publiques finançant les écoles privées et les écoles publiques à vocation sélective qui a morcelé la démarche éducative dans une logique de formation des élites. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, on affirme « favoriser l’accès aux cégeps et aux universités » [12] sans défendre la gratuité des études supérieures.

La lutte aux inégalités est particulièrement timide : le PQ veut « assurer la progressivité du système fiscal et éliminer les avantages fiscaux indus » [13], mais aucune mesure n’assure une redistribution réelle de la richesse comme des impôts sur la fortune ou sur le capital. Le salaire minimum doit relié au salaire médian, mais rien de plus. Aucune réforme fiscale radicale assurant une réelle redistribution de la richesse n’est envisagée.

7. Pour que le Québec prenne sa place dans le monde, représenter une nation d’entrepreneurs

Sur la scène internationale, le Projet national s’inscrit dans la continuité du programme précédent : la priorité est d’étendre et de consolider l’action internationale du Québec autour d’un déploiement des PME québécoises à l’étranger et de la défense de l’exception culturelle du Québec. Le nationalisme économique ne remet nullement en question les traités de libre-échange. Le texte dit bien que le PQ aspire à « assurer la continuité des ententes commerciales et des accords de libre-échange actuels . » [14] Le Projet national s’oppose tout de même, comme la précédente Proposition principale à la « disposition des accords de libre-échange permettant aux multinationales de poursuivre les États » [15]. Une proposition nécessaire, mais tout à fait insuffisante face aux dangers que représentent les accords du libre-échange pour la souveraineté du Québec.

Pour rassurer le Canada, les États-Unis et les autres grandes puissances, un éventuel Québec indépendant intégrerait « les organismes de défenses et les organisations internationales auxquels nous participons actuellement » [16]. Cette formule ne veut rien dire d’autre qu’un Québec indépendant demanderait sa participation aux alliances militaires des grandes puissances : l’OTAN et NORAD. Et pour répondre aux exigences des alliances militaires dont le Québec ferait partie, il se doterait d’une garde pour « assurer le respect de nos frontières terrestres, marines et aériennes » [17]. On est loin d’une politique favorisant une culture de paix et la participation à des institutions pacifistes et de la nécessaire sortie de l’OTAN et de NORAD que l’on retrouvait dans le programme du Parti Québécois de 1970. [18] Le Projet national que met l’avant le PQ n’a rien à voir avec les politiques que mettrait de l’avant un parti altermondialiste véritable.

Conclusion

Le Projet national du PQ refuse de se définir à partir des intérêts de la majorité populaire du Québec. Elle fait reposer son projet de société sur l’hégémonie de la classe dominante (que ce soit la bourgeoisie ou la classe des cadres – l’élite méritocratique ).

La majorité de la population du Québec est formée de travailleurs et de travailleuses. C’est cette majorité sociale qui sera au fondement d’une majorité politique pour l’indépendance du Québec. Cela veut dire que c’est à partir des intérêts sociaux, nationaux et démocratiques de la majorité populaire qu’il sera possible de dépasser la fragmentation politique actuelle. Aujourd’hui, le Projet national du PQ définit la nation québécoise comme une nation d’entrepreneurs. Il articule son projet d’indépendance à des mesures favorisant cette classe.

Pour les indépendantistes internationalistes, la perspective d’indépendance ne peut se distinguer surtout de la nécessité de refonder la démocratie sur la base d’une véritable démocratie populaire. Elle ne peut enfin se refonder que sur la compréhension que cette indépendance doit être au fondement d’une alliance internationale des peuples contre l’impérialisme pour pouvoir résoudre les problèmes de nature planétaire qui nous confrontent. C’est cet horizon que les cadres, avocats et hommes d’affaires qui dirigent le PQ ne sont pas à même d’apercevoir. C’est bien ce que démontre le Projet national porté par le PQ.


[1¨Proposition principale présentée au XVIIe congrès national du Parti Québécois en septembre 2017

[2Élections de 1998, 2003, 2007, 2008, 2012, 2014 et 2018

[3Oui, tout est possible, projet national présenté au Conseil national du 21 novembre 2020.

[4Ibid. Page 5

[5Ibid., page 6

[6Ibid., page 7

[7Ibid., page 10

[8Ibid., page 11

[9Ibid., page 16

[10Ibid., page 18

[11Ibid., page 23

[12Ibid., page 22

[13Ibid., page 23

[14Ibid., page 26

[15Ibid., page 26

[16Ibid, page 25

[17Ibid., page 26

[18Parti québécois, La solution, 1972

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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