Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Ouvrir un large débat sur le plan de transition économique de Québec solidaire : une tâche essentielle !

Le plan de transition de Québec solidaire intitulé « Maintenant ou jamais »- n’a jamais donné lieu à un large débat parmi les membres du parti. Il semble avoir été produit dans l’urgence comme instrument d’intervention dans le cadre des dernières élections. Il a permis de démontrer que Québec solidaire faisait de la lutte aux changements climatiques une priorité. Les rapports du GIEC se succèdent qui soulignent, chaque fois, l’évolution rapide et dramatique de la situation. De nombreux plans de transition [1] sont soumis au débat public… Québec solidaire se remet donc à la tâche pour redéfinir son plan de transition… Cette tâche pourra être menée à bien et compter pour l’avenir du parti que si elle ne se limite pas à des cercles restreints et qu’elle sait mobiliser largement le parti autour de cet enjeu essentiel. Il s’agit ici de tenter d’identifier certains paramètres nécessaires à sa réécriture.

A. Pas de décision collective sur les choix économiques et environnementaux sans reconnaître les fondements capitalistes de la crise climatique.

Le plan de transition de QS se contente d’affirmer que “L’activité humaine est responsable des grands bouleversements qui agitent le climat planétaire et c’est pourquoi la plupart des gouvernements se sont engagés à remédier à la situation.” p. 6. Mais, quelles activités humaines ont provoqué les grands bouleversements climatiques que nous connaissons ? Ce sont les activités humaines propres au mode de production capitaliste tel qu’il s’est développé particulièrement à la fin du XIXe siècle et tout au cours du XXe siècle sur la croissance continue de marchandises et l’épuisement des ressources. Ce sont particulièrement les activités d’exploitation généralisée des hydrocarbures qui s’est effectuée après la Deuxième Guerre mondiale et qui continuent aujourd’hui qui sont les responsables des bouleversements climatiques et de l’effondrement de la diversité.

La plupart des gouvernements des pays capitalistes avancés ont prétendu s’engager dans la lutte aux changements climatiques, mais ils se sont montrés irresponsables face à la situation. Le gouvernement Trudeau s’est-il vraiment engagé ? Non. Pourquoi, parce qu’il est, comme les autres gouvernements, le défenseur des grandes entreprises pétrolières et gazières. Ces gouvernements n’ont fait que jeter de la poudre aux yeux comme représentants néolibéraux des puissances capitalistes. Au Québec, les gouvernements Marois, Couillard ou Legault se sont montrés tout aussi irresponsables.

De la compréhension de la responsabilité du capitalisme dans la crise climatique actuelle, on peut que déduire qu’il sera possible de faire face à la crise climatique qu’en s’attaquant à la mainmise du secteur financier sur les acteurs majeurs du système productif, qu’en remettant en question la mainmise des multinationales et des grandes entreprises sur les secteurs énergétiques, sur la production et l’exploitation des moyens de transport, sur l’agriculture, sur l’ensemble de l’économie. Sans remettre en question leur propriété des différents moyens de production, on leur permettra d’être une force de blocage effective sur toute transition économique.

B. La discussion sur la décroissance comme phase de rupture avec le capitalisme ne peut être exclue du débat.

Enfin, “Devant toutes ces menaces, une croissance infinie dans un monde fini n’est pas un projet de société viable ni souhaitable, mais un cul-de-sac donc il est impératif de se sortir. En ce sens, on ne peut plus espérer patiemment un changement de cap ; il faut qu’il advienne dès maintenant.”p. 78 Le système capitaliste est un système qui ne peut se passer d’une croissance infinie. La rupture avec cette croissance infinie implique une rupture avec le capitalisme.

Enfin, le Plan de transition doit reconnaître qu’il ne peut y avoir de protection des ressources restantes, sans la mise en place d’une décroissance solidaire. Le ralliement à l’objection de croissance est nécessaire pour sortir du productivisme et la période de décroissance est une phase nécessaire vers un système écosocialiste piloté par la volonté d’assurer des politiques basées sur la sobriété énergétique.

C. Instaurer la propriété collective des moyens de production est la condition de la démocratie économique citoyenne véritable

La propriété privée des moyens de production est au fondement du pouvoir de la classe dominante. La socialisation des moyens de production et d’échange est la condition du pouvoir de la majorité populaire de réorienter les choix sur ce qui est produit et des modalités de la production. La remise en question de la domination capitaliste sur l’économie et l’environnement nous oblige à éclairer les conditions de la démocratie économique, soit la socialisation des moyens de production et d’échange et le dépassement de l’actuelle répartition des pouvoirs entre l’oligarchie dominante et la majorité populaire. C’est la condition d’un véritable plan écologique et démocratique.

Prenons ici que l’exemple du transport et de la domination du complexe autopétrole. Les perspectives des multinationales de l’auto, c’est de créer les conditions d’un élargissement encore plus considérable du parc automobile avec les infrastructures autoroutières qui seront nécessaires à ce mode de transport des personnes. Pour elles, l’expansion du parc des voitures électriques individuelles est la promesse de leur expansion future, mais pour nous l’exemple d’une fausse solution à la crise climatique actuelle.

Le passage vers le transport public sera donc l’objet d’un affrontement avec les entreprises présentes dans le secteur de l’automobile. Ils va falloir affronter leur possibilité de définir les modalités du transport à partir d’une logique marchande et publicitaire. Pour casser ce monopole des multinationales de l’auto, il est important d’assurer une production socialisée des moyens de transports collectifs électrifiés ( autobus, trains, tramways… ) pour répondre aux besoins de déplacements, dont les investissements sont définis collectivement. Cette socialisation va permettre de cesser de laisser à la logique du marché, les besoins de production dont le Québec a besoin.

La production des énergies renouvelables également nécessite sa prise en main par le secteur public. Pas de passage à une société carboneutre sans expropriation des entreprises extractives et l’obligation réglementaire de garder les hydrocarbures sous-terre. Pour ce faire des politiques contraignantes doivent être au rendez-vous. La vaste majorité des hydrocarbures doit rester dans le sol. La construction de pipelines ou de gazoducs doit être interdite. Le développement des énergies renouvelables doit se faire à l’initiative de coopératives ou d’entreprises publiques démocratisées redevables devant la population.La proposition du programme de QS de nationaliser sous contrôle citoyen l’énergie éolienne doit être étendue à l’ensemble des énergies renouvelables. Cela implique l’expropriation des entreprises d’hydrocarbures qui ont investi dans les énergies renouvelables pour en contrôler le rythme de développement.

D. Établir clairement la dialectique des espaces stratégiques : le local, le régional, le national et l’international doivent être des dimensions du plan de transition

La socialisation peut prendre plusieurs formes : développement de coopératives sur des bases locales ou régionales, entreprises publiques décentralisées et démocratisées. Elle doit prendre aussi la forme d’un processus de réappropriation au niveau national des trains aux mains d’entreprises canadiennes qui contrôlent l’ensemble du trafic ferroviaire que ce soit pour le transport des personnes ou des marchandises.

Notre Plan de transition se définit également dans le cadre de notre marche à l’indépendance. Il faut s’adresser le plus tôt possible à cette question. La nationalisation sans compensation des voies ferrées et du matériel roulant du CN et du CP fait partie de notre volonté de contrôler l’ensemble du transport public par un Québec indépendant. L’indépendance est un axe essentiel du combat pour la transition écologique et économique dans l’État canadien. On doit préciser dans notre plan de transition ce que t cette perspective signifie pour les objectifs que nous nous fixons.

Identifier les fondements capitalistes de la crise, c’est également reconnaître son caractère mondial et le fait qu’il n’y a pas de solution à la crise écologique dans les seuls cadres local ou national. Si un pays ou une région peut apporter sa contribution à ce combat, seul un combat international coordonné peut permettre de venir à bout de cette crise.

E. Le financement de la transition ne peut être laissé aux mains du capital financier.

“Les systèmes de tarification du carbone, comme le Système de plafonnement et d’échange de droit d’émission (SPEDE) en place au Québec depuis 2015, sont critiqués pour leur impact limité sur la réduction des GES et leur effet régressif sur les ménages. Dans l’immédiat, le SPEDE sera néanmoins maintenu, puisqu’il constitue un apport de fonds important pour financer la transition.”p. 73

Des propositions sont faites au prochain congrès pour fixer les conditions du ralliement au soutien à la bourse du carbone. Pourtant, les bourses du carbone sont conçues sur mesure pour les affairistes. La bourse du carbone relève de cette logique du tout au marché, qui soutient que tout doit passer par le marché et le jeu de l’offre et de la demande sous les auspices de la « main invisible » du marché. Les bourses du carbone ont démontré plus d’une fois ses effets néfastes. Un véritable Plan de transition doit démontrer que la bourse du carbone est une impasse, car elle est inefficace. Elle n’est jamais parvenue à faire baisser de façon significative les émissions de GES. De plus, le marché du carbone laisse l’initiative aux grandes entreprises les plus polluantes. Pour financer la transition, il faut commencer dès maintenant à élaborer une une réforme radicale de la fiscalité. Des mesures sont déjà identifiées et ont été portées par diverses coalitions comme la coalition Main rouge par exemple . Mais il faut travailler dès maintenant avec les organisations citoyennes pour des mesures de redistribution de la richesse et pour constituer un véritable fond pour la transition sous contrôle citoyen : impôt sur le capital, les fortunes et les successions, sur les profits, les revenus élevés et la consommation de luxe… Il faudra des investissements considérables pour transformer radicalement l’appareil de production. Et pour mobiliser ces capitaux, il faut que le système bancaire assure sa vocation de service public.

F. Un plan de transition solidaire et démocratique doit être à la fois un plan social et gouvernemental.

Un véritable plan de transition ne peut se limiter à définir les initiatives d’un éventuel gouvernement écologiste. Un plan de transition doit définir une série d’objectifs et de pistes d’actions citoyennes pour pouvoir créer les conditions économiques, politiques et culturelles de cette transformation radicale de la société si nous voulons qu’une telle transition ait une chance de se réaliser. En ce sens, un plan de transition doit se définir à la fois au nouveau gouvernemental, mais également au niveau social.

Un exemple. La gratuité des transports collectifs va « encourager les citoyen-ne-s à délaisser l’automobile pour le transport collectif ». Mais, nous ne devons pas attendre l’éventuelle prise de pouvoir par Québec solidaire pour que cette perspective soit à l’ordre du jour. Certaines villes du Québec ont déjà fait des pas vers la gratuité du transport collectif urbain. Ne faudrait-il pas que le plan souligne que la lutte pour la gratuité du transport public en plus d’être dans les objectifs d’un gouvernement solidaire est une revendication que Québec solidaire avance comme une perspective immédiate dans lequel il veut engager le parti et ses militant-e-s et la population du Québec. C’est une dimension essentielle d’un plan de transition d’identifier des combats citoyens à mener pour commencer à construire par le bas les bases de la transition économique et démocratique recherchée. À toute une série de niveaux, le plan de transition doit fixer des objectifs de mobilisation pour qu’il soit un guide pour des combats les plus immédiats : blocage des oléoducs, refus de l’expansion du réseau gazier dans une région, rejet d’infrastructures routières de type 3e lien, création de logements sociaux zéro émission carbone, interdiction de l’usage des pesticides ou des OGM, construction d’une agriculture vivrière de proximité, création d’ïlôts de verdure dans les villes, soutien l’agriculture urbaine, bataille pour une fiscalité plus progressiste…

La discussion qui peut et doit s’engager dans Québec solidaire autour du plan de transition est un défi essentiel pour donner toute sa pertinence au combat du parti qui, aujourd’hui comme hier, doit être le parti de la transformation sociale, parti construit avec l’ensemble du peuple pour qu’il puisse une fois au pouvoir défendre les intérêts de la majorité populaire en s’appuyant sur un vaste mouvement de la base.


[1la feuille de route du Front commun pour la transition énergétique, les Chantiers d’Urgence climatique, le plan du Pacte climatique...

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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