Édition du 17 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur la question nationale

Pour tenter d’aller un peu plus loin autour du congrès : dialogue avec Paul Cliche

Les débats qu’on peut mener au sein de QS, ont ceci d’intéressant qu’ils peuvent nous aider à y voir un peu peu clair, et partant à mieux diriger nos actions ou interventions pour le futur. C’est la raison pour laquelle je me suis permis d’interpeller Paul Cliche : pour tenter ensemble de mieux comprendre ce qui risque de se jouer en cas d’arrivée possible au gouvernement d’un parti comme QS.

En fait, je ne voulais qu’essayer de faire voir —sur la base de ce que j’ai pu observer au Québec et ailleurs— ce que certains ont tendance à oublier quand ils imaginent ce que serait une assemblée constituante pour le Québec .

Le débat avec ou sans mandat indépendantiste (que devra trancher le congrès de QS), me semble faire problème pour cela : chacun peut bien y aller, abstraitement, théoriquement, de ses plus beaux principes en la matière, mais si on oublie de prendre en compte la réalité bien terre à terre de la lutte sociale et politique, telle qu’elle a bien des chances de se donner en cas de marche vers l’indépendance au Québec, toutes ces constructions risquent de rester de l’ordre de la chimère.

Autrement dit, si la question d’un constituante sous gouvernement QS finit par se poser concrètement, ce ne sera certainement pas à froid, mais beaucoup plus probablement dans un contexte d’ébullition sociale et de mobilisation grandissante où déjà de larges secteurs de la population penseront voir en QS l’instrument politique qui leur permettra d’échapper à une situation de crise grandissante et de réaliser quelques-unes de leurs aspirations féministes, écologiques, sociales, souverainistes, etc.

Dire cela ce n’est pas avoir une vue apocalyptique, ni non plus être à priori pessimiste, mais au terme d’une analyse politique soigneusement pesée, finir par convenir que c’est le scénario politique le plus probable. Et c’est au passage prendre conscience de la portée politique d’une démarche d’indépendance menée jusqu’au bout : elle exigera de bousculer bien des rapports de force socio-politiques actuels (s’apparentant malheureusement,comme le note Paul Cliche à la « loi de la jungle »), et par conséquent de disposer pour y parvenir d’un appui populaire non seulement très large, mais aussi et surtout très décidé et déterminé.

Dans un tel contexte, le rôle d’un parti de gauche comme QS ne sera pas de dire : « bon on organise une constituante, et on verra bien ce que le peuple voudra en faire, s’il veut qu’elle soit indépendantiste ou non, ça dépendra de ce qu’il décidera, parce qu’on veut surtout pas toucher au sacré saint principe de la souveraineté populaire ».

Dans la réalité, ça ne se passe jamais comme ça

Dans la réalité, ça ne se passe jamais comme ça… toutes les expériences plus ou moins semblables qui se sont passées récemment (Catalogne, Venezuela, Bolivie, Équateur, etc.) nous le montrent : quand arrive au gouvernement un parti qui a dans son programme le fait d’élire une constituante, c’est qu’il aspire à des changements majeurs et qu’il est poussé à le faire par de larges (sinon majoritaires) secteurs de l’électorat.

Ce qui fait que sa tâche première consiste -autant comme parti que comme gouvernement— à donner une impulsion décisive, une direction claire à ce processus en cours, en collant à ces aspirations de changement, mieux encore en cherchant à les amplifier et leur donner de la force tout en contrecarrant ou déstabilisant ceux qui s’y opposent.

Par exemple au Venezuela ou en Équateur, le gouvernement est parvenu, suite à un intense campagne menée en ce sens dès son entrée en fonction, à faire élire des constituants qui se trouvaient au moins au point de départ sur ses positions et qui donc ont incarné au sein de l’assemblée constituante les volontés de changement dont le gouvernement nouvellement élu était l’expression par excellence : élargissement des droits démocratiques, reconnaissance des peuples autochtones, etc. (1)

C’est d’ailleurs relativement facile d’aller dans ce sens, puisque l’électorat est en général porté en début de mandat à vouloir donner la chance au coureur et donc dans l’enthousiasme du changement appréhendé et des espoirs qu’il fait naître, à offrir au parti au pouvoir le moyens de sa politique.

Ce qu’il faut noter cependant c’est que le parti au pouvoir (et le gouvernement qui en incarne la gestion) joue un rôle moteur, un rôle de coordination politique central. Un rôle stratégique au sens fort du terme. Et nécessairement… puisqu’il est pris à faire de la politique (et non pas de l’animation sociale) et qu’il se trouve au coeur d’une bataille politique qui n’est en rien gagnée d’avance.

La véritable démocratie participative

En ce qui concerne le cas du Québec, la démocratie prise au sens le plus fort —et qui plus est la démocratie participative—ne consiste pas à ce que le gouvernement agisse à la manière d’un arbitre neutre —avec éventuel devoir de réserve sur certaines questions comme l’évoque Paul Cliche— mais consiste à donner au peuple les moyens —et la force collective— de se prononcer sur une question a priori politiquement tabou, c’est-à-dire sur une question que les pouvoirs établis interdisent de poser comme telle : celle de l’indépendance porteuse d’une dimension sociale (se donner à soi sa propre loi). En ce sens les processus de démocratie participative devraient aider à l’implication de la société entière —mais pas pour savoir si l’on ou non être indépendant— pour savoir ce que cela pourrait vouloir dire être indépendant au sens profond du terme, dans tous les domaines de la vie (santé, éducation, économie), c’est-à-dire ce que pourrait être une indépendance dotée d’un authentique projet social.

À Monte-Cristi en Équateur, siège de l’assemblée constituante, des représentants de la société civile (écologistes, autochtones, syndicats, féministes, etc.), provenant de tous le horizons venaient rencontrer en manifestation les constituants pour leur faire part de leurs aspirations et desiratas. Ils venaient en délégation de tous les coins du pays, enthousiasmés par cette idée de se doter d’une constitution vraiment à eux, c’est-à-dire pensée à l’aune de leurs intérêts véritables…

C’est ce qui a donné tant de force à ce projet au cours de l’année 2008. Mais cela n’a été possible que parce qu’en même temps, il y avait des constituants de gauche qui se battaient pied à pied pour qu’elles soient votés ou amendées en fonction de leurs aspirations premières.

Et c’est ce qui a fait toute la différence.

Pierre Mouterde

Notes
1) Dans ces 2 cas, le gouvernement fraîchement élu a dû même batailler contre les institutions en place pour y parvenir, au Venezuela en obtenant in extremis le feu vert du tribunal suprême, et en Équateur en passant outre l’opposition de la chambre législative.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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