Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Covid-19

Pourquoi ne pas faire dès maintenant notre autocritique ?

« On fera le bilan critique une fois la crise terminée », nous dit-on. Cette remarque trahit un refus d’entendre la critique. En période de crise, on dirait que la population a besoin de trouver refuge dans les propos lénifiants d’un leader politique rassurant. On dirait qu’en de telles circonstances, la critique réactive les angoisses. Qu’elle soit justifiée ou non, on l’accueille difficilement, on la repousse du revers de la main ou à tout le moins on la voit d’un mauvais oeil.

22 avril 2020 | tiré de Ricochet.media
https://ricochet.media/fr/3055/covid-19

Comment peut-on par exemple se passer des services de Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières ? Voilà une femme de très grande envergure qui a dirigé la lutte en Afrique contre le virus de l’Ebola. Elle sait comment gérer les pandémies et a été considérée par la revue Time en 2015 comme l’une des cent personnes les plus influentes au monde. Sa candidature était incontournable, mais elle a offert sans succès ses services au gouvernement. Le refus d’une aide aussi inestimable est proprement insensé, honteux et odieux. Craignait-on ses critiques ?

Il est de toute première importance de jeter un regard critique sur la crise pour éviter de reproduire les mêmes erreurs. En l’occurrence, pour savoir quelle est la bonne sortie de crise, il faut peut-être aussi savoir ce qui aurait dû être fait et qui n’a pas été fait. Comment s’engager de façon sécuritaire dans le déconfinement ?

Une pénurie de masques et de tests

Si on fait l’impasse sur les bavures commises au moment où il fallait rapidement réagir à la pandémie, on risque de faire aussi l’impasse sur la situation dans laquelle nous nous trouverons au moment d’envisager le déconfinement, car les deux situations sont au fond assez semblables. La Corée du Sud a procédé au dépistage systématique de toutes les personnes présentant des symptômes et de celles qui les ont côtoyées, en plus d’assurer une distribution massive de masques à la population. C’est parce que, contrairement à la Corée du Sud, nous n’étions pas préparés à la pandémie et en pénurie d’équipement satisfaisant (masques et kits de test, notamment, mais blouses, gants et visières également) qu’il a fallu pallier ce manque par des mesures de confinement draconiennes.

Au lieu de tester tous ceux qui étaient symptomatiques, on a seulement visé les voyageurs et leurs proches. On a pu faire passer cela pour un choix stratégique, mais on y était en fait forcé. C’est que l’on n’avait pas assez de kits de test à notre portée. On n’avait pas non plus assez de masques pour ceux qui sont à risque au sein de la population. Au lieu d’en recommander l’usage, on a alors plutôt parlé d’un faux sentiment de sécurité que le port d’un masque pouvait procurer et du risque de laisser tomber les autres mesures préventives (nous laver les mains, ne pas les porter au visage, maintenir la distanciation sociale), alors que le vrai problème était que l’on n’avait pas assez de masques.

Étant donné la pénurie de kits et de masques, il fallait donc recourir au confinement. Le confinement, c’est la façon par laquelle la lutte à la pandémie a été transférée, autant au Canada qu’ailleurs dans le monde, de l’État à la population. Ce sont les citoyens qui ont dû prendre la responsabilité de ralentir et de stopper la pandémie. On peut excuser certaines sociétés qui n’ont pas vu venir cette pandémie, mais le Canada n’avait pas cette excuse, car il a expérimenté le SRAS sur son territoire en 2003. Il aurait alors pu faire comme la Corée du Sud et il aurait dû se préparer en conséquence. Or, il ne l’a pas fait. C’est cette négligence qui est à l’origine de la pénurie d’équipement et de l’obligation de recourir au confinement.

Une sortie de crise contrôlée

On manquait de masques et de kits à l’arrivée de cette pandémie ? Il faudrait alors ne pas en manquer pour sortir de la crise. Ainsi, s’agissant du déconfinement, il faudrait obliger les populations en situation de risque à porter un masque au travail. C’est notamment l’une des mesures envisagées par le gouverneur Cuomo pour l’État de New York. Il s’agirait de masques achetés ou de masques confectionnés. On imagine un tutoriel montrant à la population comment confectionner ses propres masques. Il faudrait aussi disposer d’assez de kits pour tester toute personne présentant des symptômes, voyageur ou non, ainsi que pour toute personne ayant eu des contacts avec elle si elle est testée positive. Il faudrait en outre que toute personne testée positive soit confinée. Et pour être en mesure de faire tout cela de manière contrôlée dans le contexte d’une propagation communautaire, il faudrait que nous soyons parvenus au bas de la courbe, une fois parvenu au moment où le virus ne circule presque plus.

Après tout, une pandémie, ce n’est pas comme un tremblement de terre. Dans ce dernier cas, les secousses sismiques qui peuvent survenir par la suite sont forcément de force moindre à l’échelle de Richter. Dans le cas d’une pandémie, si la population est déconfinée alors que nous sommes à peine engagés dans une réduction progressive du nombre de personnes infectées, la seconde vague pourrait être plus grande encore.

Si toutes les personnes infectées sont confinées, cela pourra permettre aux autres de se déconfiner sécuritairement. Ce ne sera sans doute pas avant l’été, car c’est fort probablement seulement dans plusieurs semaines que nous parviendrons au bas de la courbe.

Il faut d’ailleurs se méfier des résultats obtenus qui laissent croire à une stabilisation dans le nombre de personnes infectées. Ces résultats n’ont de valeur que relativement à un nombre égal de tests effectués d’une journée à l’autre.

Un juste milieu

Il faudra sans doute un jour que la plupart des citoyens (70% ?) soient immunisés, mais il n’est pas raisonnable d’envisager l’immunité collective sous le seul angle d’une levée progressive des mesures de confinement, car cela ferait encore une fois l’impasse sur les lacunes dans la préparation, l’organisation et les moyens mis à la disposition des citoyens. Il faut des masques, des tests, le confinement des personnes infectées et le déploiement de ces mesures seulement lorsque parvenu au bas de la courbe. Si on procède de cette façon, nous pourrons entretenir l’espoir de sortir de la crise en toute sécurité.

Il ne faut pas rester confinés jusqu’à ce que l’on parvienne à trouver le vaccin miracle, mais il ne faut pas non plus parvenir à l’immunité collective par un déconfinement dépourvu de tout équipement adapté et de moyens mis à la disposition des citoyens. C’est l’absence de préparation qui nous a contraints à recourir au confinement. Il faut alors se préparer pour déconfiner la population de façon sécuritaire. L’immunité collective devra ultimement être atteinte par les vaccins, et non par une exposition libre et non protégée.

On n’a pas à choisir entre un déconfinement fait sans équipement et un confinement prolongé en attente du vaccin. La méthode proposée est un moyen terme qui permet à la population de sortir de l’hibernation obligée bien avant que le vaccin n’ait été trouvé, mais elle permet aussi d’envisager cette possibilité en toute sécurité sans débordement dans les hôpitaux, jusqu’à ce qu’un vaccin soit trouvé.

Un autre danger se profile à l’horizon

Le gouvernement a soudainement enfin pris conscience de la gravité de la situation dans les CHSLD, mais ce n’est que le 15 avril dernier qu’il adopta un arrêté ministériel pour solliciter l’aide des finissants en nursing et ces derniers n’ont été contactés pour la première fois que le 16 avril. Le gouvernement venait aussi tout juste de conclure une entente avec des employés qui oeuvrent dans le secteur de l’économie sociale. Ensuite, le gouvernement n’avait pas encore à cette date terminé la préparation région par région de la demande d’aide faite auprès des professeurs en santé publique. Les fonctionnaires ont en outre réouvert les CHSLD aux proches aidants seulement le 16 avril dernier. Enfin, une aide a pour la première fois été demandée le 15 avril au gouvernement fédéral pour obtenir les services des membres de l’armée.

Ces retards n’ont pourtant pas empêché le premier ministre du Québec de blâmer les médecins spécialistes. Or, c’est le gouvernement qui était en retard et non les médecins spécialistes qui refusaient de venir aider ! Ils étaient plus de 2000 prêts à aider ! Cette exaspération du PM était-elle une façon de détourner l’attention des médias et du public qui risqueraient autrement d’apercevoir l’improvisation gouvernementale ? Était-ce une façon de se délester de la responsabilité morale à l’égard de la situation dans les CHSLD et de faire reposer le blâme sur les médecins spécialistes ?

Alors que la priorité absolue, après des dizaines d’années de retard, est (enfin !) accordée aux aînés dans les CHSLD, on risque maintenant à cause des protocoles et de la lourdeur bureaucratique de prendre du retard face à l’urgence de redéployer rapidement les médecins spécialistes dans les salles d’opération pour réaliser des interventions chirurgicales qui sauvent des vies. On a libéré 6000 lits et seulement 1200 sont occupés. Il faut alors procéder rapidement et repartir les chirurgies pour éviter une congestion à la rentrée !

En libérant 6000 lits, le navire amiral de l’État était tout entier tourné du côté des hôpitaux, sans prendre en considération le délabrement des CHSLD pourtant depuis longtemps très bien documenté. Voilà que le gouvernement se tourne avec retard du côté de ces derniers établissements, mais il risque cette fois-ci de ne pas apercevoir le prochain récif qui l’attend à la rentrée avec d’énormes listes d’attentes de personnes espérant subir une chirurgie dans des délais rapprochés. Près de 4000 lits sont pourtant inoccupés et des milliers de médecins spécialistes attendent l’accord de leurs supérieurs pour entrer en salle d’opération et s’occuper de leurs patients malades.

Pourquoi cette lourdeur administrative et bureaucratique ? Un élément d’explication admis par les autorités gouvernementales elles-mêmes est que les hôpitaux manquent de médicaments anesthésiants. C’est vrai qu’on en cherche en ce moment partout à travers le monde, mais cette pénurie démontre encore une fois l’absence de prévoyance de nos deux ordres de gouvernement. Il faudra vite trouver une solution à court terme pour ne pas engendrer une autre crise à la rentrée. Les cas qui ne sont pas graves maintenant le seront dans quelques mois et on peut craindre le pire si les listes d’attente sont trop longues.

La « stratégie » des tests effectués seulement aux voyageurs et leurs proches s’expliquaient en fait par la pénurie dans les kits de test. La « stratégie » qui consistait à ne pas inciter fortement les citoyens à porter un masque s’expliquait par la pénurie de masques. Et voilà que maintenant, la « stratégie » de recommencer seulement maintenant à rameuter quelques médecins spécialistes pour qu’ils procèdent à des chirurgies jugées moins urgentes s’explique peut-être en partie par la pénurie d’anesthésiants.

Les solutions à long terme

Découvre-t-on enfin la pertinence de démondialiser l’industrie pharmaceutique ? Voit-on enfin l’importance d’assurer une souveraineté au niveau de la recherche, de la production et de l’assurance des médicaments ? Comprend-on enfin la nécessité de produire et de stocker de l’équipement (kits de tests, masques, blouses, gants, réactifs, respirateurs ?) ? Québec solidaire propose depuis de nombreuses années la création de Pharma Québec. Jusqu’à récemment, on n’a pas pris au sérieux cette proposition. En voit-on enfin la pertinence ? Il commencerait à être temps de se réveiller et d’exiger de nos gouvernements de la prévoyance et non seulement de bonnes stratégies de communication pour gérer des crises.

Michel Seymour

Profs contre la hausse

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