Édition du 12 novembre 2019

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États-Unis

Primaire démocrate : entre Warren et Sanders, de vraies différences

Souvent associés dans les médias américains en raison de leur positionnement à gauche du parti démocrate, les sénateurs Bernie Sanders et Elizabeth Warren, candidats à la présidentielle américaine, défendent deux projets différents. Sanders est presque toujours le plus ambitieux.

13 octobre 2019 | tiré de mediapart.fr
https://www.mediapart.fr/journal/international/131019/primaire-democrate-entre-warren-et-sanders-de-vraies-differences

New York (États-Unis), de notre correspondant.– Forcé au repos dans sa maison du Vermont, « Bernie » Sanders se remet d’un infarctus du myocarde qui pose des questions sur sa santé. Le sénateur a annoncé qu’il sera sur pied pour un prochain débat, mardi 15 octobre, entre dix candidats à l’investiture démocrate contre Trump. Mais il a aussi prévenu qu’il allait à l’avenir réduire le rythme, jusqu’ici effréné, de sa campagne – jusqu’à cinq meetings par jour ces derniers mois…

Tandis que Sanders est en pause forcée, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, elle, continue de sillonner les États-Unis.

À ce stade, nul ne sait si la santé de Sanders, vétéran de la course à la primaire démocrate pour affronter Donald Trump dans un an, le forcera à renoncer. On n’en est pas encore là et les semaines prochaines devraient voir Sanders et Warren rivaliser de propositions, avant le vrai coup d’envoi des primaires dans l’État de l’Iowa, le 3 février 2020.

Tous deux septuagénaires (Sanders a 78 ans, Warren 70 ans), « Liz » et « Bernie » ont en commun de faire partie des grands favoris de la primaire démocrate, tout en remettant en cause par la gauche l’agenda néolibéral du parti d’Obama et des Clinton. D’une façon générale, ils défendent des projets en rupture avec les politiques économiques et sociales défendues par les démocrates depuis trois décennies.

Dans le paysage politique américain, ils sont pourtant considérés si proches que leurs différences sont assez peu soulignées.

Avant la dernière présidentielle perdue par Hillary Clinton, Warren, avocate de la régulation des banques et de la protection des consommateurs, avait été approchée par des activistes issus du mouvement Occupy Wall Street pour contrer la candidature annoncée de Clinton. Elle avait décliné. Le vétéran socialiste Bernie Sanders, indépendant des deux grands partis et engagé en politique depuis les sixties et la bataille pour les droits civiques, avait repris le flambeau. Sa « révolution politique » a depuis réveillé la gauche américaine.

Sanders et Warren ont des différences personnelles évidentes. Lui est élu depuis le début des années 1980 (d’abord de Burlington, dans le Vermont, puis à la chambre des représentants et au Sénat). Elle est entrée en politique depuis moins d’une décennie. Elle n’a jamais été candidate à la présidentielle et raconte une autre histoire : celle d’unejuriste née dans une famille républicaine de l’Oklahoma ayant ouvert les yeux sur les ravages de l’hypercapitalisme américain.

Sans doute plus avenante que Sanders, mais également plus policée que lui (il dénonce sans relâche « Wall Street », les « milliardaires » et l’« oligarchie »), Warren est souvent considérée dans les médias américains, obnubilés par les sondages et les positions de favoris, comme mieux placée que Sanders pour s’imposer face au centriste démocrate Joe Biden, voire pour battre Donald Trump.

Le sénateur du Vermont est même souvent ignoré par les médias américains, voire très gratuitement taxé de « sexiste » ou autres épithètes peu enviables. Des préjugés si fréquents que son équipe a choisi de s’en moquer dans un récent clip de campagne…

Les deux sont certes bien plus à gauche que le reste des candidats démocrates, dont Mediapart dresse ici le profil.

Mais au-delà de leurs C.-V., de leurs caractères ou des prédictions au doigt mouillé, Sanders et Warren ont aussi de vraies différences, stratégiques et de fond, qui entretiennent d’ailleurs une certaine animosité entre leurs soutiens. Revue de détail.

Organisation : Sanders dispose d’une base solide

« Éveilleur » politique de millions d’Américains en 2015, Bernie Sanders compte une base de soutiens fidèles. Au troisième trimestre, il est le candidat qui a récolté le plus de dons, tous issus de petits donateurs (1,4 million de donateurs ont versé en moyenne 18 dollars, soit une collecte de plus de 25 millions de dollars). Warren arrive juste derrière (avec un million de donateurs qui ont donné, en moyenne, 26 dollars).

Les responsables de la campagne de Sanders assurent recruter ses plus grands contingents de donateurs chez les enseignants et les employés des multinationales Starbucks, Amazon ou Walmart. Et font remarquer que Warren, qui refuse désormais l’argent des lobbies et des grandes entreprises, a injecté dans son compte de campagne 10 millions de dollars, en partie obtenus lors de sa dernière campagne présidentielle auprès de donateurs fortunés.

Sanders a également engagé des organizers réputés, autrement dit des professionnels de l’activisme et des campagnes. Ses soutiens insistent sur sa capacité à mobiliser les électeurs avec des évènements festifs, des appels de masse, ou une application propre, nommée « BERN », qui permet de recruter avec facilité les électeurs sur le terrain.

Warren a commencé ce travail plus tardivement. Mais elle recrute beaucoup et peut compter sur le soutien récent du Working Families Party, une organisation de gauche très expérimentée dans l’activisme et les campagnes électorales.

Warren est plus arrangeante avec le parti démocrate

Face à Hillary Clinton, Sanders avait fait campagne hors du parti démocrate, qui a tout fait pour saboter sa candidature. Cette fois, « Bernie » concourt en tant que démocrate, mais continue de pilonner les « corporate democrats » (proches des milieux d’affaires) et leur « corruption ». Qu’ils soient élus ou activistes, ses soutiens sont hostiles à la direction du parti démocrate. Dans un système politique à deux partis, ils veulent faire de la présidentielle une occasion historique d’en changer profondément la ligne politique.

Elizabeth Warren, elle, est plus légitimiste et passe des messages pour rassurer les cadres du parti. Les soutiens de Sanders rappellent que malgré leur proximité politique, Warren avait refusé en 2016 de le soutenir face à Hillary Clinton, préférant attendre le résultat de la primaire. Clinton avait d’ailleurs considéré Warren comme une colistière possible, avant de lui préférer un centriste de Virginie.

L’un est « socialiste », l’autre se dit « capitaliste »

Ce clivage-là en induit beaucoup d’autres. Sanders, proche du parti socialiste américain (DSA), se définit comme un « socialiste démocratique » (c’est-à-dire non autoritaire, une précision utile dans un pays où le mot socialiste est souvent très négativement connoté). Elizabeth Warren s’est définie comme une « capitaliste jusqu’aux os », et rejette l’épithète de socialiste.

Sanders est l’héritier politique du New Deal lancé par le président démocrate Franklin Roosevelt après la crise de 1929. Il prône une relance massive de l’économie avec une intervention décisive de l’État fédéral, une idée jugée encore impensable aux États-Unis il y a quelques années, mais de plus en plus populaire.

Marqué par une culture de gauche ouvrière, sans être un marxiste, il n’a pas peur de parler de « lutte des classes ». Dans les années 1970, il prônait la nationalisation des banques, de l’énergie et d’une partie de l’industrie.

Il définit aujourd’hui son « socialisme démocratique » comme « le droit à une santé de qualité, à autant d’éducation que nécessaire pour que chacun réussisse, le droit à un bon emploi rémunéré à un salaire qui permette de vivre, à un logement abordable, à sécuriser sa retraite et à vivre dans un environnement propre ».

Warren, elle, a grandi dans une famille conservatrice de l’Oklahoma. Elle est influencée par la tradition « populiste » des campagnes américaines, un mouvement agrarien qui se développa à la fin du XIXe siècle. Professeur de droit, elle est assez orthodoxe à la fin des années 1970. À partir des années 1980, son travail sur les conséquences des banqueroutes la fait changer d’avis.

Après la crise de 2008 et ses terribles conséquences sociales, Warren, élue au Sénat en 2012, devient la voix des Américains étranglés par les établissements de crédits, dénonce l’avidité des banques, défend la protection des consommateurs. Elle affirme qu’elle « cassera », si elle est élue, les géants de la tech comme Facebook ou Google… – le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a considéré en privé qu’une présidente Warren serait une « menace existentielle » pour sa société.

En résumé, Warren promet un « changement profond et structurel » en régulant l’hypercapitalisme américain et les formidables inégalités qui en découlent. Elle croit en l’efficacité des marchés s’ils sont bien encadrés. « Je crois aux marchés, mais pas au vol et à la tricherie », dit-elle.

Selon Meagan Day, du média socialiste pro-Sanders Jacobin, Warren et Sanders incarnent donc « deux approches distinctes des problèmes fondamentaux de nos sociétés ».donner des sièges à leurs salariés au conseils de direction, mais aussi de céder une partie de leurs actions à des « fonds » contrôlés par les salariés.

Warren veut elle aussi promouvoir la représentation des salariés. Elle propose un modèle inspiré de la cogestion à l’allemande pour les entreprises réalisant plus d’un milliard de chiffre d’affaires – elles devraient octroyer 40 % des sièges de leur conseil de direction aux salariés.

Le magazine de gauche radicale In These Timesrésume ainsi leurs différences : « Warren veut augmenter la représentation des salariés pour restaurer un équilibre macroéconomique, tandis que Sanders cherche à changer radicalement la balance du pouvoir au travail. »

Précision : ils sont tous deux pour le salaire minimum à 15 dollars de l’heure (c’est 7,25 dollars aujourd’hui), une revendication partagée par de nombreux candidats démocrates – tandis que cette question avait divisé Sanders et Clinton en 2016.

Le « New Deal vert » : Sanders est le plus radical

Le projet de Sanders est plébiscité par la gauche américaine, les organisations écologiques comme Greenpeace ou Sunrise ou l’essayiste Naomi Klein. Sanders se donne pour but « d’empêcher la catastrophe climatique », avec un investissement public historique de 16 000 milliards de dollars en quinze ans, « similaire à l’effort du New Deal [de Roosevelt] et de la Seconde Guerre mondiale », financé en partie par la réduction des dépenses militaires. De quoi créer une « garantie d’emploi » pour tous et créer « 20 millions d’emplois » dans des programmes massifs de reconstruction des infrastructures d’eau ou de transports.

Sanders vise 70 % de réduction des émissions américaines et 100 % d’énergies renouvelables dans la production électrique et les transports dès 2030, et le zéro carbone en 2030. Une gageure, dans un pays qui est aussile plus gros pollueur de l’histoire. Il promet de cibler l’énergie fossile (interdiction d’importer et d’exporter du pétrole et du gaz, interdiction de la fracturation hydraulique, poursuites contre les industriels qui bafouent les règles environnementales et sanitaires) et de développer la production publique d’électricité.

Internationaliste, il s’engage aussi à financer à hauteur de 200 milliards de dollars le Fonds vert pour le climat assurant la transition écologique dans le monde.

Elizabeth Warren propose un effort bien moindre : 2 000 milliards de dollars en dix ans, centré plus classiquement sur un « verdissement » de l’économie américaine, et un million d’emplois. Elle ne précise pas comment elle compte réduire la production d’énergies fossiles et semble prôner (mais c’est encore flou) la mise en place d’une taxe carbone. Elle s’est aussi dite opposée à la nationalisation partielle de la production d’électricité, ce qui a déçu les organisations écologistes.

Taxer les riches : Sanders plus ambitieux

Inspirés tous deux par lestravaux des économistes français Gabriel Zucman et Emmanuel Saez, qui ont mis à jour la formidable dégressivité des impôts américains au profit des méga-riches, Warren et Sanders sont en la matière plus ambitieux qu’aucun autre candidat démocrate – ils vont en cela totalement à rebours de la méga réforme fiscale de Donald Trump…, mais aussi de l’idéologie dominante en Europe.

Pour autant, la taxe « sur l’extrême richesse » de Sanders va plus loin que l’« impôt sur les ultra-millionnaires » de Warren. L’architecture proposée est la même, (taxer tous les revenus, produits financiers compris) mais les seuils et les plafonds proposés par Sanders sont plus agressifs : Warren exempte les ménages dont la richesse est inférieure à 50 millions de dollars, tandis que Sanders les taxe dès 32 millions.

L’impôt Warren rapporterait 2 750 milliards en dix ans, la version Sanders un tiers de plus. Sanders pense que « les milliardaires ne devraient pas exister ». Son plan ne les ferait pas disparaître, mais il grignoterait substantiellement leur fortune. Si la taxe Sanders était en vigueur, Jeff Bezos, patron d’Amazon et homme le plus riche du monde, détiendrait une fortune de 43 milliards de dollars. Contre 160 aujourd’hui…

La sécurité sociale universelle : Warren reste floue

Sanders, qui défend depuis des décennies une sécurité sociale universelle financée par l’État, sur le modèle européen ou canadien, a réussi le tour de force d’imposer ce sujet au cœur de l’agenda démocrate. « J’ai écrit cette foutue loi », rappelle-t-il souvent pour rappeler une antériorité que personne ne peut lui contester.

Sa proposition est simple : une sécurité sociale pour tous les résidents américains (sans-papiers inclus), éliminant les assurances privées, omniprésentes aux États-Unis, et permettant d’en finir avec les drames sanitaires quotidiens de millions d’Américains qui ne se soignent pas, ou pas assez, faute d’assurance-maladie. « La santé est un droit, pas un privilège », dit-il.

Warren soutient ce projet de sécurité sociale universelle. Elle a affirmé qu’elle « était avec Bernie » sur le sujet, sans se prononcerclairement sur le sort des assureurs privés.

La dette étudiante : Warren annule à 95 %, Sanders totalement

Sanders est pour annuler totalement la pharaonique dette étudiante, qui culmine à 1 500 milliards de dollars et pèse sur le pouvoir d’achat de 45 millions d’Américains. Il propose aussi des frais de scolarité nuls dans les universités publiques. Warren propose d’éliminer cette dette à 95 % et promet « deux à quatre années » d’enseignement supérieur public gratuit pour tous les jeunes Américains.

Logement : Warren est opposée au contrôle des loyers

Sanders veut réhabiliter sept millions de logements sociaux, construire deux millions d’habitations à loyer modéré, mettre en place un droit au logement, créer un contrôle national des loyers. Warren propose un plan massif de rénovation des logements, mais se dit sceptique sur le contrôle des loyers.

Institutions : Warren est plus audacieuse

Warren n’est pas opposée à l’augmentation du nombre de juges à la Cour suprême, actuellement de neuf, pour regagner une majorité proche des démocrates au tribunal suprême américain, dont la bascule à droite sous Trump pourrait entraver un futur agenda progressiste. Instruit par l’échec de Roosevelt dans les années 1930, Sanders y est opposé.

Warren prône aussi la disparition du filibuster, une régle procédurale dont abuse la majorité républicaine au Sénat pour bloquer les textes auquel elle s’oppose. Sanders n’est pas convaincu. Sanders veut en revanche autoriser les 2,3 millions de détenus américains (record mondial) à voter. Pas Warren.

Politique étrangère : Sanders propose un aggiornamento profond

Critique depuis des décennies des guerres américaines (il a voté contre la guerre en Irak), de la doctrine exceptionnaliste et du poids du lobby militaro-industriel qui avale la moitié du budget fédéral, Sanders est le seul candidat démocrate à articuler une véritable doctrine diplomatique.

Très impliqué contre la guerre saoudienne au Yémen soutenue par les États-Unis, Sanders, né dans une famille juive de Brooklyn, est le candidat démocrate le plus critique de l’occupation israélienne, poursuivie par un gouvernement qu’il qualifie de « raciste », et auquel il propose de supprimer l’aide militaire.

« Il est le seul candidat dans l’histoire récente qui décrit régulièrement la guerre froide comme une leçon à méditer et pas comme une victoire américaine héroïque », note l’essayiste Peter Beinart dans The Atlantic. Sanders promeut une Amérique ni « dominante » ni « retirée », nouant des « partenariats » avec le reste du monde.

Moins articulée sur la politique étrangère, souvent passée à la trappe dans les campagnes américaines, Warren, dont trois frères sont militaires, dénonce « une politique étrangère qui sert les puissants au détriment de tout le monde ». Une façon « en biais » de relever l’ampleur des dépenses militaires et l’influence des lobbies de l’armement, sans changer véritablement le cadre.

En 2014, lors de la guerre à Gaza, Warren a défendu le « droit d’Israël à se défendre », et longtemps fait sienne la ligne de soutien non critique aux gouvernements israéliens, répandue à Washington. Elle a quelque peu évolué, au point d’être avec Sanders la seule candidate démocrate à dénoncer la volonté du gouvernement Netanhayou d’annexer la Cisjordanie.

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