Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Qu’est-ce que le féminisme socialiste ?

Nous avons appris avec tristesse la mort il y a quelques jours de Barbara Ehrenreich, militante féministe et anticapitaliste. En guise d’hommage, nous publions une traduction inédite de son essai intitulé « Qu’est-ce que le féminisme socialiste ? », d’abord publié dans le magazine WIN en 1976, puis dans les Working Papers on Socialism & Feminism du New American Movement.

Tiré de Contretemps
6 septembre 2022

Par Barbara Ehrenreich

L’introduction ci-dessous a été écrite beaucoup plus récemment par B. Ehrenreich, à l’occasion d’une réédition. Bien qu’elle ait à redire sur plusieurs points de la version originale de son essai – comme elle le détaille dans ses notes préliminaires ci-dessous – nous sommes très heureux·ses de le republier à un moment où de plus en plus de gens se posent la question des combats contre le capitalisme et le patriarcat, ainsi que de leur combinaison.

Deux des livres de Barbara Ehrenreich ont été traduits et publiés en français par les éditions Cambourakis : Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes soignantes, ainsi que Fragiles ou contagieuses. Le pouvoir médical et le corps des femmes.

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L’essai suivant est à lire comme un échantillon élémentaire de la pensée radicale d’il y a plus de cinquante ans, tandis que le féminisme et le socialisme étaient des idées nouvelles pour la plupart des Américains. De nombreuses jeunes femmes blanches, anciennement de la classe moyenne, comme moi, ont embrassé ces deux abstractions et se sont efforcées, ne serait-ce que par souci de cohérence théorique, de voir comment elles sont liées. Je n’entreprendrais jamais un tel projet aujourd’hui. Il me semble trop désuet, trop ouvert à des réponses divergentes, trop « anhistorique » pour mes goûts actuels.

La seule chose dans cet essai qui me fait grimacer quand je le lis maintenant, c’est le report désinvolte de questions comme le racisme et l’homophobie à une étape ultérieure, plus globale, de la théorie féministe-socialiste. Ma seule excuse est que le capitalisme et la domination masculine semblaient à l’époque posséder la dignité de « systèmes », tandis que le racisme et l’homophobie étaient facilement pris pour des « attitudes » plus éphémères. Mais c’est une piètre excuse. Un demi-siècle plus tard, je ne suis plus aussi fascinée par les « systèmes » abstraits et je suis bien plus attachée au concret, qui inclut des quantités écœurantes de cruauté envers les personnes LGBTQ et les personnes de couleur. Quiconque veut théoriser doit aussi théoriser ces faits.

Il y a aussi, je l’admets, un peu de négligence historique dans cet essai. Je semble dater le capitalisme de la révolution industrielle, ce qui en fait un nouveau venu sur la scène humaine, vieux de quelques centaines d’années tout au plus. Ce qui aurait dû m’intéresser, ce n’est pas le capitalisme, mais les sociétés de classes – ou sociétés « stratifiées » – qui sont apparues il y a environ cinq mille ans dans le monde mésopotamien, avec des indications archéologiques d’une domination masculine croissante, de guerres et d’esclavage. L’histoire de l’apparition de tout cela est encodée dans des milliers de mythes, de bas-reliefs et d’autres formes de récits, ayant de multiples ancrages locaux ; la question difficile est de savoir comment elles ont réussi à persister à travers tant de millénaires et de changements dans le « mode de production ».

Aujourd’hui, la seule chose que je trouve rafraîchissante dans « Qu’est-ce que le féminisme socialiste ? » est sa suggestion que les deux formes d’oppression sont enracinées ou maintenues par la violence. Ce mot ne figurait pas en bonne place dans notre vocabulaire théorique en 1976, qui était bien plus préoccupé par des notions comme la « production » et la « reproduction », les salaires pour les travaux ménagers et les salaires dans les usines locales. Ce qui a peut-être attiré mon attention sur ce sujet, c’est un incident presque violent avec l’ex-mari armé de ma voisine du dessus, mère célibataire et bénéficiaire de l’aide sociale. Sur le plan théorique, cependant, la violence était un sujet exotique et marginal.

Tout cela a changé, bien sûr. Les féministes ont commencé à se concentrer sur la violence à l’égard des femmes dans les années qui ont suivi, et ont réussi à obtenir une législation fédérale contre cette violence en 1994. De même, la « brutalité policière » était un problème dans les années 1970, mais il a fallu le déluge constant de la violence policière dans les années 1990 et les décennies suivantes pour provoquer la formation de Black Lives Matter. Une fois venu le XXIe siècle, il n’était tout simplement plus possible d’éviter la violence à l’encontre des personnes LGBTQ, des musulman·es ou des immigrant·es. Et aujourd’hui, la violence armée aléatoire est devenue un problème que la gauche ne peut plus expédier en faisant simplement référence aux profits des fabricants d’armes.

Mais dans notre « théorie » – telle qu’elle est – la violence reste périphérique. Nous savons que ce qui nous contraint à respecter l’ordre, c’est en fin de compte la peur de se faire casser la figure ou tirer dessus, que ce soit par des agresseurs agréés par l’État ou par des ex-maris ou des voisins en furie. Peut-être devrions-nous trouver une façon élégante de dire cela.

***

À un certain niveau, assez confus sans doute, le féminisme socialiste existe depuis longtemps. Vous êtes une femme dans une société capitaliste. Vous êtes en colère : à cause du travail, des factures, de votre mari (ou ex), de l’école des enfants, du travail domestique, d’être jolie, de ne pas être jolie, d’être regardée, de ne pas être regardée (et dans tous les cas, de ne pas être écoutée), etc. Si vous réfléchissez à toutes ces choses, à la façon dont elles s’imbriquent et à ce qui doit être changé, et que vous cherchez ensuite des mots pour regrouper toutes ces pensées sous une forme abrégée, presque à coup sûr vous allez aboutir à « féminisme socialiste ».

Beaucoup d’entre nous sont arrivées au féminisme socialiste de cette façon. Nous étions à la recherche d’un mot/terme/expression pour exprimer toutes nos préoccupations, tous nos principes, d’une manière que ni « socialiste » ni « féministe » ne semblaient pouvoir le faire. Je dois admettre que la plupart des féministes socialistes que je connais ne sont pas non plus très satisfaites du terme « féministe socialiste ». D’une part, c’est trop long (je ne crois pas du tout à un mouvement de masse avec un trait d’union) ; d’autre part, c’est beaucoup trop court pour ce qui est, après tout, un féminisme socialiste internationaliste, antiraciste et anti-hétérosexiste.

L’ennui quand on adopte une nouvelle étiquette, quelle qu’elle soit, c’est qu’elle crée instantanément une aura de sectarisme. Le « féminisme socialiste » devient un défi, un mystère, une question en soi. Nous avons des conférenciers, des conférences, des articles sur le « féminisme socialiste » – bien que nous sachions parfaitement que les termes « socialisme » et « féminisme » sont trop vastes et trop inclusifs pour faire raisonnablement l’objet d’un seul discours, conférence, article, etc. Les gens, y compris les féministes socialistes convaincues, se demandent, inquiètes : « Qu’est-ce que le féminisme socialiste ? ». On semble espérer qu’il soit (ou qu’il devienne à tout moment, peut-être dans le prochain discours, la prochaine conférence ou le prochain article) une synthèse brillante de proportions historiques mondiales – un saut évolutif au-delà de Marx, Freud et Wollstonecraft. Ou bien au contraire, qu’il s’avère n’être rien de plus qu’une mode dont se sont emparées quelques féministes et socialistes mécontentes, une distraction temporaire.

Je veux essayer de percer une partie du mystère qui s’est développé autour du féminisme socialiste. Une façon logique de commencer est d’examiner le socialisme et le féminisme séparément. Comment une socialiste, plus précisément une marxiste, regarde-t-elle le monde ? Et comment une féministe le voit-elle ?

Pour commencer, le marxisme et le féminisme ont une chose importante en commun : ce sont des manières critiques de regarder le monde. Tous deux se débarrassent de la mythologie populaire et de la sagesse du « sens commun » et nous obligent à envisager l’expérience vécue d’une manière nouvelle. Tous deux cherchent à comprendre le monde – non pas en termes d’équilibres statiques, de symétries, etc. (comme dans les sciences sociales conventionnelles) – mais en termes d’antagonismes. Elles aboutissent à des conclusions qui sont à la fois choquantes et dérangeantes, mais aussi libératrices. Il est impossible d’avoir une vision marxiste ou féministe et de rester spectateur. Comprendre la réalité mise à nu par ces analyses, c’est passer à l’action pour la changer.

Le marxisme s’intéresse à la dynamique de classe de la société capitaliste. Tout chercheur en sciences sociales sait que les sociétés capitalistes sont caractérisées par une inégalité systémique plus ou moins grave. Le marxisme considère que cette inégalité découle de processus intrinsèques au capitalisme en tant que système économique. Une minorité de personnes (la classe capitaliste) possède toutes les usines/sources d’énergie/ressources, etc. dont tout le monde dépend pour vivre. La grande majorité (la classe ouvrière) doit travailler par pure nécessité, dans des conditions fixées par les capitalistes, pour les salaires que ces derniers versent.

Puisque les capitalistes réalisent leurs profits en payant des salaires inférieurs à la valeur de ce que les travailleurs·ses produisent réellement, la relation entre les deux classes est nécessairement une relation d’antagonisme irréconciliable. La classe capitaliste doit son existence même à l’exploitation continue de la classe ouvrière. Ce qui maintient ce système de domination de classe est, en dernière analyse, la force. La classe capitaliste contrôle (directement ou indirectement) les moyens de violence organisée représentés par l’État – police, prisons, etc. Ce n’est qu’en menant une lutte révolutionnaire visant à s’emparer du pouvoir de l’État que la classe ouvrière pourra se libérer et, en fin de compte, libérer tout le monde.

Le féminisme s’attaque à une autre inégalité familière. Toutes les sociétés humaines sont marquées par un certain degré d’inégalité entre les sexes. Si nous examinons les sociétés humaines d’un seul coup d’œil, à travers l’histoire et les continents, nous constatons qu’elles ont généralement été caractérisées par : la soumission des femmes à l’autorité masculine, tant au sein de la famille que dans la communauté en général ; l’objectivation des femmes comme une forme de propriété ; une division sexuelle du travail dans laquelle les femmes sont confinées à des activités telles que l’éducation des enfants, la prestation de services personnels pour les hommes adultes, et des formes spécifiques (généralement de faible prestige) de travail productif.

Les féministes, frappées par la quasi-universalité de ces phénomènes, ont cherché des explications dans les « données » biologiques qui sous-tendent toute existence sociale humaine. En moyenne, les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, surtout par rapport aux femmes enceintes ou à celles qui allaitent. En outre, les hommes ont le pouvoir de rendre les femmes enceintes. Ainsi, les formes que prend l’inégalité sexuelle – aussi diverses soient-elles d’une culture à l’autre – reposent, en dernière analyse, sur ce qui est clairement un avantage physique des hommes sur les femmes. C’est-à-dire qu’elles résultent en fin de compte de la violence, ou de la menace de violence.

L’ancienne racine biologique de la suprématie masculine – le fait de la violence masculine – est généralement occultée par les lois et les conventions qui régissent les relations entre les sexes dans une culture donnée. Mais d’après l’analyse féministe, elle est bien là. La possibilité d’une agression masculine constitue un avertissement constant pour les « mauvaises » femmes (rebelles, agressives) et pousse les « bonnes » femmes à se rendre complices de la suprématie masculine. La récompense des femmes « bonnes » (« jolies », soumises) est la protection contre la violence masculine aléatoire et, dans certains cas, la sécurité économique.

Le marxisme détruit les mythes sur la « démocratie » et son « pluralisme » pour révéler un système de domination de classe qui repose sur l’exploitation forcée. Le féminisme s’attaque aux mythes de « l’instinct » et de l’amour romantique pour révéler que la domination masculine est une domination par la force. Les deux analyses nous obligent à nous pencher sur une injustice fondamentale. Soit on se réfugie dans le confort des mythes, soit, comme dirait Marx, on œuvre pour un ordre social qui ne nécessite pas de mythes pour le soutenir.

Il est possible d’additionner le marxisme et le féminisme et d’appeler la somme « féminisme socialiste ». En fait, c’est probablement ainsi que la plupart des féministes socialistes voient les choses la plupart du temps – comme une sorte d’hybridation, poussant notre féminisme dans les cercles socialistes, notre socialisme dans les cercles féministes. Le problème, quand on laisse les choses comme ça, c’est que les gens continuent à se demander « Qu’est-ce qu’elle est vraiment ? » ou à nous demander « Quelle est la contradiction principale ? ». Ce genre de questions, qui semblent si convaincantes et autoritaires, nous arrête souvent dans notre élan : « Fais un choix ! », « Sois l’un ou l’autre ! » Mais nous savons qu’il y a une cohérence politique au féminisme socialiste. Nous ne sommes pas hybrides, nous ne sommes pas hésitantes.

Pour atteindre cette cohérence politique, nous devons nous différencier, en tant que féministes, des autres types de féministes, et, en tant que marxistes, des autres types de marxistes. Nous devons délimiter un type féministe-socialiste de féminisme (pardonnez la terminologie) et un type féministe-socialiste de socialisme. Alors seulement aurons nous la possibilité que « l’addition » produise quelque chose de plus qu’une juxtaposition bancale.

Je pense que la plupart des féministes radicales et des féministes socialistes seraient d’accord avec ma caractérisation du féminisme en tant que telle. Le problème du féminisme radical, du point de vue des féministes socialistes, est qu’il ne va pas assez loin. Il reste fixé sur l’universalité de la suprématie masculine – les choses n’ont jamais vraiment changé ; tous les systèmes sociaux sont des patriarcats ; l’impérialisme, le militarisme et le capitalisme ne sont que des expressions de l’agressivité masculine innée. Et ainsi de suite.

Le problème, d’un point de vue féministe-socialiste, n’est pas seulement que cela ne tient pas compte des hommes (et de la possibilité de se réconcilier avec eux sur une base véritablement humaine et égalitaire), mais aussi que cela ne tient pas compte de beaucoup de choses concernant les femmes. Par exemple, considérer un pays socialiste comme la Chine comme un « patriarcat » – comme j’ai entendu des féministes radicales le faire – revient à ignorer les luttes et les réalisations réelles de millions de femmes. Les féministes socialistes, tout en admettant que l’oppression des femmes a quelque chose d’intemporel et d’universel, ont insisté sur le fait qu’elle prend des formes différentes selon les contextes, et que ces différences sont d’une importance vitale. Il y a une différence entre une société dans laquelle le sexisme s’exprime sous la forme de l’infanticide féminin et une société dans laquelle le sexisme prend la forme d’une représentation inégale au sein du Comité central. Et cette différence vaut la peine de mourir pour elle.

L’une des variations historiques sur le thème du sexisme qui devrait préoccuper toutes les féministes est l’ensemble des changements qui ont accompagné le passage d’une société agraire au capitalisme industriel. Ce n’est pas une question académique. Le système social que le capitalisme industriel a remplacé était en fait un système patriarcal, et j’utilise ce terme dans son sens premier, c’est-à-dire un système dans lequel la production est centrée sur le foyer et présidée par l’homme le plus âgé. Le fait est que le capitalisme industriel est arrivé et a coupé l’herbe sous le pied du patriarcat. La production est allée dans les usines, et les individus se sont détaché·es de la famille pour devenir des salarié·es « libres ». Dire que le capitalisme a perturbé l’organisation patriarcale de la production et de la vie familiale ne signifie pas, bien sûr, que le capitalisme a aboli la suprématie masculine ! Mais cela revient à dire que les formes particulières d’oppression sexuelle que nous connaissons aujourd’hui sont, dans une large mesure, des développements récents. Une énorme discontinuité historique nous sépare du véritable patriarcat. Si nous voulons comprendre notre expérience en tant que femmes aujourd’hui, nous devons considérer le capitalisme comme un système.

Il y a évidemment d’autres façons d’arriver au même point. J’aurais pu simplement dire que, en tant que féministes, nous nous intéressons surtout aux femmes les plus opprimées – les femmes pauvres et de la classe ouvrière, les femmes du tiers-monde, etc. J’aurais pu dire que nous devons nous intéresser au système de classes simplement parce que les femmes sont membres de classes. Mais j’essaie de faire ressortir autre chose de notre perspective en tant que féministes : il n’y a aucun moyen de comprendre le sexisme tel qu’il agit sur nos vies sans le placer dans le contexte historique du capitalisme.

Je pense que la plupart des féministes socialistes seraient également d’accord avec la théorie marxiste telle que je la résume (avec les limites de tout résumé). Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de gens (que j’appellerai « marxistes mécaniques ») qui ne vont pas plus loin. Pour ces personnes, les seules choses « réelles » et importantes qui se passent dans la société capitaliste sont celles qui ont trait au processus de production ou à la sphère politique conventionnelle. De ce point de vue, toute autre partie de l’expérience et de l’existence sociale – ce qui a trait à l’éducation, à la sexualité, aux loisirs, à la famille, à l’art, à la musique, aux tâches ménagères (etc.) – est périphérique à la dynamique centrale du changement social ; elle fait partie de la « superstructure » ou de la « culture ».

Les féministes socialistes sont dans un camp très différent de ce que j’appelle les « marxistes mécaniques ». Nous (ainsi que de très nombreux marxistes qui ne sont pas féministes) voyons le capitalisme comme une totalité sociale et culturelle. Nous comprenons que, dans sa recherche de marchés, le capitalisme est amené à pénétrer dans tous les coins et recoins de l’existence sociale. En particulier dans la phase du capitalisme monopolistique, le domaine de la consommation est tout aussi important, d’un point de vue économique, que le domaine de la production. Nous ne pouvons donc pas comprendre la lutte des classes comme quelque chose de confiné aux questions de salaires et d’heures de travail, ou confiné uniquement aux questions liées au lieu de travail. La lutte des classes se produit dans chaque domaine où les intérêts des classes entrent en conflit, et cela inclut l’éducation, la santé, l’art, la musique, etc. Nous visons à transformer non seulement la propriété des moyens de production, mais la totalité de l’existence sociale.

En tant que marxistes, nous abordons le féminisme d’un point de vue complètement différent de celui des marxistes mécaniques. Parce que nous voyons le capitalisme monopoliste comme une totalité politique/économique/culturelle, nous avons de la place dans notre cadre marxiste pour des questions féministes qui n’ont ostensiblement rien à voir avec la production ou « la politique », des questions qui ont à voir avec la famille, les soins de santé, la vie « privée ».

De plus, dans notre marxisme, il n’y a pas de « question féminine » parce que nous n’avons jamais compartimenté les femmes dans la « superstructure » ou ailleurs. Les marxistes de tendance mécanique réfléchissent continuellement à la question de la femme non salariée (la femme au foyer) : est-elle vraiment membre de la classe ouvrière ? Autrement dit, produit-elle vraiment de la plus-value ? Nous disons, bien sûr, que les femmes au foyer sont membres de la classe ouvrière – non pas parce que nous avons une preuve élaborée qu’elles produisent réellement une plus-value – mais parce que nous comprenons une classe comme étant composée de personnes, et comme ayant une existence sociale tout à fait distincte du domaine de production dominé par le capitalisme. Lorsque nous pensons à la classe de cette manière, nous constatons qu’en fait, les femmes qui semblaient les plus périphériques, les femmes au foyer, sont au cœur même de leur classe – elles élèvent les enfants, maintiennent les familles unies, entretiennent les réseaux culturels et sociaux de la communauté.

Nous venons d’une sorte de féminisme et d’une sorte de marxisme dont les intérêts se rejoignent tout naturellement. Je pense que nous sommes maintenant en mesure de comprendre pourquoi le féminisme socialiste a suscité tant de perplexité : l’idée du féminisme socialiste est un grand mystère ou paradoxe, tant que ce que vous entendez par socialisme est en fait ce que j’ai appelé le « marxisme mécanique » et que ce que vous entendez par féminisme est une sorte de féminisme radical anhistorique. Ces choses ne s’additionnent pas, elles n’ont rien en commun.

Mais si vous mettez ensemble un autre type de socialisme et un autre type de féminisme, comme j’ai essayé de les définir, vous obtenez un certain terrain d’entente, et c’est l’une des choses les plus importantes du féminisme socialiste aujourd’hui. C’est un espace libre des contraintes d’une version tronquée du féminisme ou du marxisme – dans lequel nous pouvons développer le type de politique qui s’attaque à la totalité politique/économique/culturelle de la société capitaliste monopoliste. Nous ne pouvions pas aller plus loin avec les types de féminisme disponibles, le type conventionnel de marxisme, et nous devions alors ouvrir une voie vers quelque chose qui ne soit pas aussi restrictif et incomplet dans sa vision du monde. Nous avons dû prendre un nouveau nom, « féminisme socialiste », afin d’affirmer notre détermination à comprendre l’ensemble de notre expérience et à forger une politique qui reflète la totalité de cette compréhension.

Cependant, je ne veux pas laisser la théorie féministe-socialiste comme un « espace » ou un terrain d’entente. Des choses commencent à pousser sur ce « terrain ». Nous sommes plus proches d’une synthèse dans notre compréhension du sexe et de la classe, du capitalisme et de la domination masculine, que nous ne l’étions il y a quelques années. Je n’indiquerai ici que très sommairement une de ces lignes de pensée :

1) La compréhension marxiste/féministe selon laquelle la domination de classe et de sexe repose en dernière analyse sur la force est correcte, et cela reste la critique la plus dévastatrice de la société sexiste/capitaliste. Mais il y a beaucoup de choses dans ce « en dernière analyse ». Au quotidien, la plupart des gens consentent à la domination sexuelle et de classe sans être tenus en respect par la menace de la violence, et souvent sans même la menace de la privation matérielle.

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2) Il est donc très important de déterminer ce qui, si ce n’est l’usage direct de la force, permet aux choses de continuer. Dans le cas de la classe, on a déjà beaucoup écrit sur les raisons pour lesquelles la classe ouvrière américaine manque de conscience de classe militante. Il est certain que les divisions ethniques, en particulier la division noir/blanc, sont un élément clé de la réponse. Mais je dirais qu’en plus d’être divisée, la classe ouvrière a été socialement atomisée. Les quartiers ouvriers ont été détruits et on les laisse se dégrader ; la vie est devenue de plus en plus privatisée et repliée sur elle-même ; les compétences autrefois possédées par la classe ouvrière ont été expropriées par la classe capitaliste ; et la « culture de masse » contrôlée par les capitalistes a supplanté presque toute la culture et les institutions indigènes de la classe ouvrière. Au lieu de la collectivité et de l’autosuffisance en tant que classe, il y a un isolement mutuel et une dépendance collective de la classe capitaliste.

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3) L’assujettissement des femmes, de façon caractéristique en société capitaliste tardive, a été la clé de ce processus d’atomisation de la classe. En d’autres termes, les forces qui ont atomisé la vie de la classe ouvrière et favorisé la dépendance culturelle et matérielle à l’égard de la classe capitaliste sont les mêmes qui ont servi à perpétuer l’assujettissement des femmes. Ce sont les femmes qui sont les plus isolées dans ce qui est devenu une existence familiale de plus en plus privatisée (même lorsqu’elles travaillent aussi en dehors du foyer). Ce sont, dans de nombreux cas clés, les savoir-faire des femmes (compétences productives, de guérison, de sages-femmes, etc.) qui ont été discréditées ou interdites pour faire place aux marchandises. Ce sont surtout les femmes qui sont encouragées à être totalement passives/non critiques/dépendantes (c’est-à-dire « féminines ») face à la pénétration du capitaliste envahissant toute la vie privée. Historiquement, la pénétration par le capitalisme tardif de la vie de la classe ouvrière a pris les femmes pour principales cibles d’une entreprise de pacification/« féminisation » – parce que les femmes sont les porteuses de la culture de leur classe.

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4) Il s’ensuit qu’il existe une interconnexion fondamentale entre la lutte des femmes et ce qui est traditionnellement conçu comme une lutte de classe. Toutes les luttes des femmes n’ont pas un élan anticapitaliste inhérent (en particulier celles qui ne cherchent qu’à faire progresser le pouvoir et la richesse de groupes particuliers de femmes), mais toutes celles qui construisent la collectivité et la confiance collective parmi les femmes sont d’une importance vitale pour la construction de la conscience de classe. Inversement, toutes les luttes de classe n’ont pas un élan anti-sexiste inhérent (surtout pas celles qui s’accrochent aux valeurs patriarcales pré-industrielles), mais toutes celles qui cherchent à construire l’autonomie sociale et culturelle de la classe ouvrière sont nécessairement liées à la lutte pour la libération des femmes.

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Telle est, dans ses grandes lignes, la direction que prend l’analyse féministe-socialiste. Personne ne s’attend à l’émergence d’une synthèse qui réduirait la lutte socialiste et féministe à une seule et même chose. Les résumés expéditifs que j’ai donnés précédemment conservent leur vérité « en dernière analyse » : il y a des aspects cruciaux de la domination capitaliste (comme l’oppression raciale) qu’une perspective purement féministe ne peut tout simplement pas prendre en compte ou traiter – à moins d’effectuer d’étranges distorsions. Il y a des aspects cruciaux de l’oppression sexuelle (comme la violence masculine au sein de la famille) que la pensée socialiste ne peut guère appréhender – là encore, à moins de les déformer considérablement. D’où la nécessité de continuer à être socialistes et féministes. Mais il y a suffisamment d’éléments de synthèse, tant dans ce que nous pensons que dans ce que nous faisons, pour que nous commencions à adopter en toute confiance l’identité de féministes socialistes.

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Illustration : New York Historical Society.

Traduction par Contretemps à partir de la version publiée par Jacobin.

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