Édition du 19 octobre 2021

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Europe

Sabotage pratique des accords de Minsk par l'Ukraine

Depuis plusieurs semaines et jusqu’à très récemment, les médias occidentaux ont sonné l’alarme sur une menace d’invasion russe de l’Ukraine. Le stationnement jusqu’à très récemment de troupes russes à la frontière de l’Ukraine semble en fait avoir été une réponse à l’intensification de l’activité belligérante dans la région de la part des forces armées de Kiev. Kiev utilisait la « menace d’invasion », évoquée sans conteste par les principaux médias occidentaux, pour faire pression sur l’OTAN afin qu’elle l’accepte dans le pacte, un événement improbable qui aurait eu des conséquences désastreuses pour la paix mondiale. À défaut, Kiev espérait au moins de l’argent frais et des armes accrues de ses patrons occidentaux.
Volodymir Ichchenko est un militant politique de gauche en Ukraine, rédacteur de la revue Spiln’ya. Il enseigne actuellement à l’Université technique de Dresde.
D.M.

Il existe maintenant un espoir très fragile que l’Allemagne et la France vont commencer à faire un peu plus de pression dans le cadre de leur approche « groupée » des accords de Minsk [1] pour que l’Ukraine mette enfin en œuvre au moins certaines des dispositions politiques que toutes les parties avaient signées en 2015. Ceci se produit après six ans de leur choix d’ignorer le sabotage pratique des accords de Minsk par l’Ukraine et seulement après le récent « claquement de sabres » de la part de la Russie. [2]

Je ne suis même pas sûr qu’il y ait autre chose que des rumeurs et des vœux pieux derrière ces espoirs. Néanmoins, on dit déjà en Ukraine que si on la pousse à mettre en œuvre les accords de Minsk "imposés par la Russie" cela pourrait provoquer une "guerre civile" dans le pays. Ce discours répète les tropes de la campagne « anti-capitulation » des nationalistes ukrainien.ne.s de droite de 2019, organisée après que le président Zelenskyi ait obtenu quelques succès majeurs dans le cessez-le-feu, l’échange des prisonniers de guerre et des prisonniers politiques, et a accepté la « formule Steinmeier ». [3]

Ce discours est très problématique pour deux raisons.

1. Il ignore le fait que toute solution stable à la guerre civile nécessite soit une privation massive du droit de vote, un nettoyage politique, la déportation de la population « collaborationniste » de la région séparatiste du Donbass, soit alternativement, la transformation de l’Ukraine en un pays radicalement plus pluraliste aux niveaux culturel, idéologique et politique.

Cela à son tour nécessite la reconnaissance et l’acceptation des « mauvais.e.s Ukrainien.ne.s » (qui représentent environ la moitié de la population de l’Ukraine d’avant-guerre) en tant que partie légitime de la nation ukrainienne ayant le droit légitime d’être représentées dans la sphère publique et dans la vie politique. La réduction des accords de Minsk par les ultranationalistes à une « capitulation » face aux demandes « imposées par la Russie » ignore obstinément la nécessité d’une transformation pluraliste de l’Ukraine, pour laquelle les accords de Minsk sont un pas en avant et un outil politique.

2. Sans même aborder la question de savoir si ce qui se passe dans le pays est déjà une guerre civile, le discours sur une escalade inévitable en « guerre civile » est une sorte de plaisanterie en soi.

D’une part, cela semble reconnaître qu’il existe vraiment de profondes contradictions au sein de la société ukrainienne, si profondes qu’elle est au bord de la désintégration en guerre civile en raison des obligations internationales de l’État ukrainien.

D’un autre côté, ce discours me rappelle toujours comment l’extrême droite discute des événements publics LGBT. Bien souvent, ils et elles n’articulent aucune menace directe, mais disent que, puisque la question LGBT est si impopulaire, elle peut « provoquer » la société, et la « société » peut réagir par la violence. Alors, mieux vaut ne pas « provoquer » la société pour éviter la violence « inévitable ».

Ces stratégies rhétoriques rappellent aussi assez ironiquement la défense de l’annexion russe de la Crimée, le tristement célèbre Poutine-verstehen [4]. Poutine a prévenu que si l’Ukraine rejoignait l’OTAN, elle le ferait sans la Crimée. Alors maintenant, l’annexion n’est prétendument pas la faute de la Russie.

Il faut arrêter ce verstehen’isme de la dite « société civile » nationaliste ukrainienne. Il s’agit en fait d’un groupe numériquement mineur, mais bien organisé, qui domine la sphère publique ukrainienne. Il a obtenu le statut de monopole dans la représentation internationale de l’ensemble de la société avec l’aide complice d’une grande partie des médias occidentaux. Cependant, les idées de ce groupe politique dominant ne sont pas vraiment populaires au sein de la société ukrainienne dans son ensemble.

Une révolte nationaliste est une révolte nationaliste. Elle ne conduira pas à une escalade "inévitable" de la guerre civile si elle est traitée de manière opportune et appropriée, comme le font d’autres pays qui ont fini par reconnaître les menaces émergentes de l’extrême droite. Cela peut être évité surtout s’il n’est pas alimenté, mais clairement combattu et condamné, par les puissances étrangères dont l’Ukraine dans son ensemble et sa « société civile » dépendent aujourd’hui tellement.


[1Les accords de Minsk de septembre 2014 ont été signés par toutes les parties au conflit, y compris la Russie, l’Ukraine et les régions séparatistes. Il prévoit, entre autres, des négociations directes entre Kiev et les représentant.e.s des régions, la décentralisation du pouvoir, des élections locales, une amnistie générale. L’opposition ultranationaliste en Ukraine (la « société civile ») à l’accord a empêché sa mise en œuvre. Les soi-disant « groupes », une ventilation détaillée de la séquence des étapes vers une résolution finale, ont été discutés, jusqu’à présent sans résultats pratiques, depuis la fin de 2020

[2Référence aux troupes russes récemment déplacées, et maintenant retirées, près de la frontière.

[3Le ministre allemand des Affaires étrangères d’alors Walter Seinmeier a proposé une version simplifiée des accords en 2016 dans l’espoir d’amener Kiev à accepter la séquence d’événements esquissée dans l’accord initial : d’abord, élections dans les territoires séparatistes supervisés par l’OSCE, suivies de l’accord d’autonomie pour les territoires séparatistes, et puis le retour du contrôle de la frontière orientale à Kiev.

[4Plus ou moins : “compréhension sympathique ».

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