Édition du 12 novembre 2019

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Les nôtres

Salut cher Paul

Tribune libre de Vigile | jeudi 14 mars 2013

[1] J’ai connu Paul Rose alors qu’il était venu me voir comme jeune journaliste au quotidien Montréal-Matin pour que je témoigne de la brutalité policière lors du "Lundi de la matraque" le 24 juin 1969, que j’avais couvert pour le journal.

[2] Je me souviens de cet évènement comme si c’était hier. En face du Parc Lafontaine, j’occupais avec plusieurs journalistes une tribune érigée de l’autre côté de la rue Sherbrooke face à celle des dignitaires dans l’entrée de l’ancienne bibliothèque municipale, où Pierre-Elliott Trudeau, nouveau premier ministre du Canada, avait décidé de venir fêter la Saint-Jean-Baptiste - c’est comme cela qu’on appelait la Fête nationale du Québec à l’époque - en narguant les nationalistes québécois.

[3] Laissez-moi vous dire que ce soir-là, ça brassait pas mal fort. Je me souviens qu’à un moment donné, j’ai été obligé de me promener en face de l’estrade avec une chaise sur la tête pour éviter les bouteilles dirigées contre Trudeau qui manquaient leur coup et venaient atterrir sur la rue Sherbrooke. Je me revois avec Gilles Proulx, alors jeune reporter pour une radio montréalaise, obligé de me réfugier dans sa voiture pendant que Paul Racine, alors journaliste à Radio-Canada, faisait la description en direct de la "soirée", couché sous une voiture.

[4] C’est ce soir-là, que Jacques Lanctôt a connu Paul Rose dans un fourgon cellulaire et que ce dernier l’a aidé à panser ses plaies après avoir été durement matraqué à la tête. C’est exactement là que la crise d’octobre 1970 a pris naissance. Par la rencontre de ces 2 militants, un activiste dévoué et un organisateur hors pair. Il n’y a rien de plus stimulant pour une cause militante que la répression et la brutalité policière.

[5] Un an plus tard, alors que j’étais devenu avocat et associé de Me Robert Lemieux, j’ai eu l’occasion de revoir une deuxième fois Paul dans des circonstances encore plus dramatiques. Il venait d’être arrêté avec son frère Jacques et Francis Simard, dans une ferme de la Rive-Sud, cachés tous les trois dans un tunnel creusé à la hâte, avec un vieux chandail plein de poussière sur le dos, au 4e étage de la Sûreté du Québec, sur la rue Parthenais à Montréal.

[6] J’étais fraîchement émoulu du Barreau et je vous avoue en toute honnêteté que j’étais fortement impressionné et un peu terrorisé - il faut le dire - de rencontrer l’homme le plus recherché du Canada, dans un climat de paranoïa intense comme nous avons vécu alors. Il y avait eu mort d’homme - le ministre Pierre Laporte - et l’opinion publique s’était retournée comme une crêpe, terrorisée par la tournure des évènements et par la Loi sur les mesures de guerre, les soldats de l’Armée canadienne dans les rues de Montréal et la contre-offensive médiatique des fédéralistes.

[7] J’avais peur et je me sentais désespérément seul. Plus tard, quand le procès de Paul a eu lieu et comme Robert (Lemieux) avait été arrêté, c’est moi qui ai dû prendre la relève. Le procès a eu lieu dans l’édifice de la Sûreté du Québec rue Parthenais et j’étais littéralement terrorisé. Fouille en entrant, fouille dans l’ascenseur, fouille avant d’entrer dans la salle d’audience. L’enfer. À un point tel que j’ai dit au juge présidant le procès que je ne me sentais pas en sécurité dans l’enceinte réservée aux avocats et que préférais m’asseoir dans le box des accusés avec Paul. Ce que je fis.

[8] Mon rôle était d’agir comme conseiller juridique de Paul, qui se défendait seul, car son avocat d’office était lui-même détenu et il était hors de question qu’on laisse passer une occasion pareille de profiter d’une telle opportunité juridique de contester le procès.

[9] L’affaire s’est rapidement bâclée puisque Paul, après avoir présenté 3 requêtes plus politiques que juridiques pour contester la légitimité de la cour, fut expulsé du procès et il n’était pas question que je cautionne cela en restant comme conseiller juridique. J’avoue que j’étais soulagé.

[10] Par la suite, je me suis occupé de Francis Simard. Ce dernier ne voulait absolument pas se défendre et sa seule préoccupation était de clamer haut et fort que Paul n’avait rien à voir avec la mort de Pierre Laporte, puisqu’il n’était pas sur les lieux - rue Armstrong - quand le ministre est mort mais était hébergé dans un appartement de la rue Queen-Mary, chez l’amie de son frère Jacques.

[11] Mais Paul a toujours refusé de se disculper et il est demeuré solidaire avec Francis et Jacques pendant toute sa vie. C’était Paul Rose.

[12] Le même Paul que j’ai revu plusieurs fois par la suite à l’Unité spéciale de correction, un pénitencier à sécurité maximale, incarcéré pendant longtemps dans une minuscule cellule 23 heures sur 24, avec des criminels endurcis comme Jacques Mesrine et cie.

[13] Cet homme avait une force de caractère hors du commun. C’était un vrai militant. Courageux. Tenace. Organisé. Politisé. Généreux. Il n’avait qu’un idéal en tête : l’indépendance de sa patrie et la justice sociale. C’est cela un révolutionnaire. C’est tout le contraire d’un criminel. Croyez-moi. J’en ai rencontré des criminels pendant toute ma pratique d’avocat de la défense. De tous les genres et Paul Rose c’était l’antithèse de cela.

[14] La suite a prouvé ce que j’affirme. Paul est devenu en sortant de prison, un éminent conseiller syndical à la CSN, d’abord à l’organisation puis, ces dernières années , à la Fédération nationale des enseignantes et enseignants.

[15] Salut cher Paul. Toi et Robert (Lemieux) étiez des êtres humains qu’on ne peut jamais oublier. Je vais faire le bout qu’il me reste à faire en pensant à vous deux et en respectant votre mémoire.

[16] Je salue affectueusement sa femme, Andrée, ses deux enfants, son frère Jacques et ses soeurs Lise,Claire et Suzanne. Je pense aussi à cette femme admirable qu’était sa mère Rose, qui s’est battue comme une forcenée pour faire sortir ses fils de prison. Je la revois quand elle, Yvon Deschamps et moi avons fondé le Mouvement de défense des prisonniers politiques. Le courage tranquille incarné.

[17] Je salue également tous les camarades et militants de cette époque épique, dont plusieurs sont maintenant décédés : Pierre Vallières, Jacques Larue-Langlois, Charles Gagnon, l’ineffable Michel Chartrand et l’admirable Simone.

[18] Tous et toutes y ont cru à ce Québec libre et libéré de tous ces marchandistes et prédateurs et à tous ces petits politiciens professionnels serviles qui n’en finissent plus de nous gruger l’âme à larges doses d’insignifiance et de bêtise et qui prennent un malin plaisir à nous ratatiner.

Pierre Cloutier

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